Guyane : une mine d’or de deux fois et demi la taille de Marseille menace la forêt

Une mine d’or creusée comme une pyramide inversée dans le sol est elle aussi un tombeau éternel, tout ce qui y demeure après le passage des chercheurs d’or est une somme de composés polluants, sur lesquels plus rien ne poussera pendant des dizaines et des dizaines d’années.
19 mai 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Mercredi 29 avril, en plein confinement, la Commission départementale des mines de Guyane a donné son feu vert à un projet de mine géante à ciel ouvert, au nord-ouest de la région. Si elle voit le jour, cette mine sera une catastrophe environnementale supplémentaire, au cœur de la forêt amazonienne, ainsi qu’un signal fort adressé aux compagnies minières, les pires qui puissent exister. L’extraction d’or est l’industrie la plus polluante au monde. Une pétition en ligne demandant l’interdiction du projet a déjà recueilli 500 000 signatures.

Exploitation prévue en 2025

Apatou, au nord-ouest de la Guyane. Dans cette petite commune de 10 000 habitants, en bordure du Maroni, le fleuve qui longe la frontière avec le Suriname, une nouvelle mine d’or à ciel ouvert est sur le point de s’implanter en pleine forêt, au mépris de la volonté des habitants et de toute considération écologique.

Mercredi 29 avril, la Commission départementale des mines de Guyane s’est réunie par écrans interposés et a voté en faveur du projet, alors que le confinement mettait le reste de la région à l’arrêt et court-circuitait les associations. Douze voix pour, cinq voix contre, deux absents : l’exploitation d’or, cyniquement baptisé « Espérance », pourra débuter en 2025. Du moins, si rien n’est fait d’ici cette date. 

Usine à cyanuration, centrale électrique, abattage de milliers d’arbres, creusement d’une fosse gigantesque d’1,5 kilomètre carré et de 300 mètres de profondeur, excavation de 20 millions de mètres cubes de roches : ce sont là les prévisions modestes de ce projet de longue date, chapeauté par la compagnie américaine Newmont — l’un des plus grands producteurs d’or du monde — et coordonné par un opérateur local, la Compagnie minière Espérance (CME). Le tout pour 65 tonnes d’or, selon les opérateurs. Début 2020, le lingot d’or (1 kg) coûtait la modique somme de 50 000 euros, à multiplier par 1 000 et par 65, assez pour envoyer au diable la nature et la santé des habitants.

Comment un désastre d’une telle ampleur, faisant deux fois et demie la superficie de Marseille, a-t-il pu être approuvé, à un moment où le monde entier est paralysé et se questionne sur les les dégâts critiques de l’activité humaine ?

Pirogue sur le fleuve Maroni – Crédit : Polo973

Une décision prise pendant le confinement

La Commission des mines de Guyane, l’organisme qui régule les sites d’exploitation minière dans la région, est composée de représentants de l’État, des collectivités locales, de délégués des entreprises du secteur, d’associations environnementales et de médiateurs des peuples amérindiens et bushinengés, les premiers concernés. Si l’on en croit son organigramme, elle devrait être au service de l’intérêt commun. Et aurait dû reporter le vote.

Pourtant, plusieurs raisons peuvent expliquer qu’elle ait tenu une séance cruciale au beau milieu du confinement. D’abord, c’est la préfecture de Cayenne, capitale de la Guyane française, qui a tenu à convoquer la commission, à la demande expresse de la compagnie Espérance, tandis que toute l’énergie des autorités publiques était happée par la gestion de la crise sanitaire.

On est ainsi en droit d’imaginer la pression souterraine qui a pu être exercée à l’encontre du préfet, d’autant que de nombreuses entreprises polluantes profitent du trouble que le coronavirus jette sur le monde pour accélérer leurs activités. Ensuite, il faut savoir que dans cette commission prétendument neutre, les pro-miniers « sont toujours largement majoritaires », comme l’a déclaré à « La Croix » Patrick Monier, porte-parole européen du collectif « Or de question », qui rassemble vingt-et-une ONG opposées à l’extraction minière en Guyane.

Dans une tribune publiée le 13 mai dernier par le journal Libération, le collectif demande au président de la République l’arrêt immédiat du projet et un moratoire sur l’exploitation minière industrielle en Guyane, rappelant que la famille Ostorero, qui possède la compagnie Espérance, est déjà poursuivie par le parquet de Cayenne « pour des faits de pollution environnementale » extrêmement graves (4 800 fois la dose autorisée).

Mais les entreprises locales ne sont en réalité que des faire-valoir pour des géants internationaux bien plus puissants, qui tentent de s’implanter sur notre territoire et n’ont aucun intérêt à le respecter.

« À ce jour, près de 360 000 hectares de forêt primaire sont menacés par les multinationales de l’industrie minière et de nombreux projets miniers, de l’envergure de la Montagne d’or ou d’Espérance, pourraient voir le jour si un coup d’arrêt n’est pas décidé », rappellent les auteurs de la tribune.

Il s’agit donc d’environnement, mais également de souveraineté.

La mine Espérance, à Apatou (ouest de la Guyane) n’est plus exploitée depuis 2011. Newmont envisage d’y développer une mine d’or industrielle. Source

L’or : une industrie extrêmement polluante

« Montagne d’or » : ce nom aux connotations littéraires est celui d’un ancien projet minier, le plus grand que la France ait jamais connu, 2,5 kilomètres de long, 400 mètres de large et autant de profondeur, en plein milieu de deux réserves biologiques intégrales, également au nord-ouest de la région, non loin d’Apatou.

Après avoir fait l’objet d’un débat houleux et d’une opposition salutaire, ce projet de mine industrielle a été abandonné il y a presque un an, au nom de l’urgence climatique et des ambitions environnementales de la France. Le Conseil de défense écologique, qu’Emmanuel Macron venait de créer, avait rendu un avis défavorable, sauvant in extremis plus de 1 500 hectares de forêt amazonienne. Pour l’instant, l’ambition « Montagne d’or » est enterrée…

Seulement, à la perspective de tous ces profits qui dorment dans les sols inviolables de la Guyane, d’autres compagnies sont revenues à la charge, avec de nos nouveaux projets, qui ne sont que la paraphrase ou la réécriture de projets plus anciens. « Espérance » est l’un d’entre eux et celui-ci risque de voir le jour, si une opposition acharnée ne crée pas un scandale équivalent à « Montagne d’or » ou à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Les porteurs du projet actuel ne cessent de marteler l’argument de l’emploi : dans une région où le chômage est endémique (il touche 30 % des jeunes), l’ouverture d’une mine de cette envergure pourrait selon eux nourrir des milliers d’embauches directes et indirectes, pendant près d’une dizaine d’années. Des emplois, certes, mais lesquels ? Comme le dit Patrick Monier :

« les Guyanais, y compris les autochtones, aspirent à autre chose qu’à respirer des particules fines en trimant dans une mine, avec le soleil qui tape à 40 degrés. »

Par ailleurs, les habitants de la Guyane seront les premiers à souffrir des conséquences dramatiques de l’exploitation. Le collectif « Or de question » le répète : l’industrie minière est l’une des polluantes au monde. Pour extraire de l’or, les grandes compagnies ont recours au cyanure et à la soude caustique, un procédé hautement délétère pour l’environnement.

L’extraction d’une seule tonne d’or exige 150 tonnes de cyanure, sachant que quelques millilitres suffisent à faire passer un être humain au royaume des morts.

Les petits orpailleurs quant à eux, qui seraient environ 10 000 à sévir illégalement dans la région, usent d’un procédé à base de mercure afin de purifier les métaux, alors que cet élément chimique est un contaminant global, sûrement le plus nocif pour tous les êtres vivants, sans distinction.

Lorsqu’on chauffe l’or dans l’eau et le mercure, celui-ci s’évapore et se dissémine dans l’atmosphère ; invisible, il est respiré par tout un chacun et se dépose à des kilomètres à la ronde. Rien ni personne n’est protégé de sa toxicité.

Chez l’être humain, le mercure attaque directement les systèmes nerveux, digestif et immunitaire, détruit les poumons, cause des dommages irréversibles sur l’organisme. C’est l’une des dix substances les plus toxiques au monde.  La cyanure, la soude et le mercure contaminent les sols. S’ils s’introduisent dans une nappe phréatique, celle-ci est à jamais condamnée.

Autrement dit, une mine d’or creusée comme une pyramide inversée dans le sol est elle aussi un tombeau éternel, tout ce qui y demeure après le passage des chercheurs d’or est une somme de composés polluants, sur lesquels plus rien ne poussera pendant des dizaines et des dizaines d’années.

Pour creuser dans la roche, on abat des arbres millénaires, on transforme des forêts vierges en lunes stériles, on utilise des explosifs à foison, qui dégagent eux-mêmes des composés polluants. L’extraction aurifère industrielle consomme en outre une moyenne de 140 000 litres d’eau par heure, qu’elle contamine en grande partie et rejette dans la nature.

Comme le rappelle l’association Sauvons la forêt : « 1 000 kilos de déchets toxiques et de déblais sont produits pour obtenir seulement 0,24 gramme d’or. Une bague en or produit à elle seule 20 tonnes de déchets hautement toxiques. »

Dans cette situation, quelques centaines d’emplois et des profits délocalisés ne semblent pas être des arguments qui l’emportent sur la sécurité sanitaire de centaines de milliers de personnes et la protection d’une nature qui abrite la moitié de la biodiversité française. À titre d’exemple, le projet « Montagne d’or », s’il s’était concrétisé, aurait consommé 57 000 tonnes d’explosif et 46 500 tonnes de cyanure, pour extraire 85 tonnes d’or.

À présent, que reste-t-il comme pare-feu avant la catastrophe ? En premier lieu, le Conseil d’État devra trancher sur le dossier, par décret, dans les prochains mois. Ensuite, s’il en vient à donner son aval, les compagnies minières devront déposer une demande d’autorisation administrative auprès des pouvoirs publics, qui la soumettront à l’autorité environnementale. Enfin, une enquête publique sera menée sur place, pour statuer sur les risques sociaux, environnementaux et sanitaires de la mine.

En somme, avant d’être autorisée, l’affaire devra passer par plusieurs ministères, dont on pourra mesurer l’engagement en faveur de l’écologie. Le gouvernement peut encore dire non : il n’y a aucune fatalité, tout est entre ses mains. L’association Sauvons la forêt a publié une pétition pour que ce projet de « Montagne d’or bis » soit interdit ; elle a déjà récolté plus de 500 000 signatures. À partager massivement.

19 mai 2020 - Augustin Langlade
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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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