Le Brésil ne va finalement pas interdire le commerce international du pernambouc, un arbre tropical endémique. Utilisé depuis deux siècles en Europe pour fabriquer les archets de violon, ce bois menacé est devenu crucial pour les luthiers et musiciens, qui peinent encore à trouver des alternatives.
Un bois précieux
Le pernambouc, (Paubrasilia echinata), est un arbre au bois rouge originaire de la forêt Atlantique sud-américaine. À partir du XVIe siècle, le commerce de ce bois, aussi nommé pau-brasil (“bois de braise”), a jeté les bases de l’exploitation coloniale du Brésil par les Portugais et donné son nom au pays.
Exploité d’abord pour la teinture de textiles, le pernambouc devient prisé par les archetiers européens à la fin du XVIIIe siècle.
« De par sa densité, son élasticité et toutes ses propriétés mécaniques, c’est un bois qui convient vraiment bien à l’archet », explique Lucie Martinie, archetière à Uzerche en Corrèze à La Relève et La Peste. « Ils sont conçus depuis plus de 200 ans avec ce bois, tous les musiciens y sont habitués et l’apprécient. »
Une forêt surexploitée
Le commerce du pernambouc, qui s’accompagnait d’implantations coloniales, a largement contribué à la régression de la forêt atlantique. À l’arrivée des Portugais, elle s’étendait le long des côtes brésiliennes jusqu’à l’Amazonie, au Nord-Est de l’Argentine et dans l’Est du Paraguay. Aujourd’hui, 80 % de sa surface a disparu. Les portions restantes, sur le territoire du Brésil, sont fragmentées entre des zones fortement anthropisées.
Plus de 60 % de la population brésilienne vit désormais dans cette zone géographique, notamment dans les agglomérations de São Paulo et Rio de Janeiro, les deux plus grandes villes du pays.
L’expansion urbaine, les défrichements pour libérer des espaces agricoles et l’exploitation illégale du bois continuent de gagner du terrain sur ce qu’il reste de forêts, menaçant ces écosystèmes considérés comme des points chauds de biodiversité.
En effet, la forêt atlantique compte de nombreuses espèces animales et végétales endémiques qui, comme le pernambouc, sont menacées d’extinction. 65 % des espèces d’arbres de la forêt atlantique sont ainsi classées comme vulnérables ou en danger par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN).
Vent de panique dans le monde de la musique
En 1992, le Brésil classe le pernambouc comme espèce protégée. En 2007, l’arbre est inscrit à l’Annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), régulant son commerce par permis d’exportation.
En 2022, le Brésil tente de le faire passer en Annexe I pour interdire son commerce et freiner l’exploitation illégale : provoquant l’opposition des luthiers et professionnels de la musique. S’ils avaient échappé au classement du pernambouc en Annexe I, le Brésil est revenu à la charge lors du sommet de 2025, semant un nouveau vent de panique.
« Pour les formations de musique classique, notamment les orchestres symphoniques et les ensembles de cordes, la libre circulation en tournée pourrait devenir quasi impossible ou se faire avec un matériel de moindre qualité », s’alarmaient 350 musiciens et personnalités du monde de la musique dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron en octobre 2025.
Finalement, après la mise en place d’un groupe de travail destiné à trouver un compromis, le Brésil donne un nouveau sursis aux fabricants d’archets et aux musiciens. Ces derniers pourront continuer à circuler avec leurs archets sans passer par des démarches de dérogation. La protection du pernambouc est néanmoins renforcée : l’exportation de bois prélevé à l’état sauvage est interdite.
A la recherche de solutions
Si les tentatives d’interdire la commercialisation du pernambouc suscitent autant d’opposition, c’est que les alternatives à ce bois restent marginales.
« On est des gens curieux, donc on ne se serait pas privé d’utiliser d’autres essences », estime Lucie Martinie pour La Relève et La Peste. « Tous les essais sont possibles, il y a eu des études, mais ça n’a pas été concluant ».
Si le pernambouc reste plébiscité pour ses qualités permettant une meilleure acoustique, certains substituts commencent à se développer :
« Certains archetiers ont conscience qu’ils doivent changer leur pratique et sont vraiment en demande de ces alternatives », explique Frédéric Ablitzer, Maître de conférence à l’Université du Mans, spécialiste de physique des instruments de musique, dans une publication de l’Université du Mans. « Nous travaillons sur la fibre de lin », ajoute Romain Viala, responsable du pôle d’innovation de la facture instrumentale à l’Institut technologique européen des métiers de la musique (ITEMM). « Les caractéristiques mécaniques d’amortissement se rapprochent davantage du bois que le carbone ».
En effet, aujourd’hui, certains archetiers et violonistes se tournent vers des archets en fibre de carbone.
« Pour moi, la démarche est très problématique », estime Lucie Martinie. « C’est anti-écologique : ce sont des matériaux composites dont la fabrication est demandeuse en énergie. Il faut faire tourner un ordinateur, se servir d’un logiciel qui rationalise la fabrication de l’archet. Ensuite, on ne peut pas réparer des archers en matériaux composites, alors que c’est un travail que l’on fait avec les musiciens toute l’année. Donc le carbone est intéressant pour l’industrie, mais moi, je défends l’artisanat », conclut-elle.
Pour l’instant, Lucie Martinie comme d’autres archetiers, utilise du pernambouc déjà importé, notamment en rachetant les stocks de collègues partant à la retraite : « C’est très difficile de se projeter dans le futur lointain », avoue-t-elle.
Depuis le début des années 2000, un programme de plantation de pernambouc a été mis en place par l’IPCI (International Pernambuco Initiative). L’association regroupe des archetiers, des luthiers, des musiciens, qui travaillent avec des ONG et des scientifiques brésiliens qui œuvrent a « à la replantation, la conservation, l’étude scientifique et à la traçabilité des stocks de bois existants. »
« Ce qu’on aimerait, c’est pouvoir avoir un quota d’exploitation d’arbres plantés », conclut Lucie Martinie. « On est absolument contre l’exploitation des spécimens sauvages ».
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