Deux ans et demi après Sainte-Soline, Libération et Médiapart ont révélé des vidéos choquantes, issues des caméras de la gendarmerie, lors de la mobilisation contre les mégabassines. Elles montrent l’intention des forces de l’ordre de blesser gravement les manifestants. Pour les manifestant.e.s de Sainte-Soline ayant saisi la Défenseure des droits, ces vidéos prouvent la violence structurelle de l’institution.
Mobilisées en nombre (plus de 3 000), à Sainte-Soline, le 25 mars 2023, lors de la manifestation contre les mégabassines, les forces de l’ordre avaient blessé 200 manifestants dont 40 graves, deux restant plusieurs semaines dans le coma. De leur côté, 45 gendarmes avaient été déclarés blessés, dont un brûlé aux jambes.
Mediapart et Libération ont analysé plus de quatre-vingt-quatre heures d’images tournées par les gendarmes ce jour-là, principalement issues des caméras-piétons qu’ils portaient sur la poitrine. Les images révèlent une volonté de nuire troublante et des propos choquants : « t’en crèves deux-trois, ça calme les autres », « tiens, dans ta gueule, fils de pute », entend-on dire entre autres dans les enregistrements publiés.
« On a été très choqués par ces révélations, mais pas étonnés sur certains points, notamment les tirs tendus dont on a été victimes. Dans certains cas, les blessures étaient si graves qu’on savait bien que les tirs n’étaient pas réglementaires », a réagi Hélène, membre d’un collectif de manifestants de Sainte-Soline ayant saisi la Défenseure des droits, pour La Relève et La Peste.
« Ces vidéos prouvent que sont des ordres de la hiérarchie, et qu’il y a une volonté au plus haut niveau de blesser et d’écraser les manifestants. Ce ne sont pas des actes isolés de gendarmes qui ont dérapé. »
Dans plus de la moitié des escadrons étudiés, des gradés ordonnent à leurs subordonnés d’opérer des tirs tendus, qui sont pourtant formellement interdits. Étant donné la dangerosité des grenades lacrymogènes et explosives, dites GM2L, elles doivent normalement être lancées en cloche, c’est à dire en l’air, à un angle de 45°C, pour éviter de délabrer ou d’exploser les chairs.
« Tendu, tendu, tendu », « vous balancez un tendu s’il le faut », « on baisse le cougar [canon lanceur de grenades] les gars, on les nique là, allez », entend-on ainsi sur des extraits diffusés.
En juillet 2023, la Ligue des Droits de l’Homme a confirmé dans un rapport l’usage « disproportionné » des armes par les forces de l’ordre qui engage la « responsabilité des pouvoirs publics et notamment de l’État ». Au total, 5 015 grandes lacrymogènes ont été lancées par les gendarmes en deux heures, soit quasiment une et demi par seconde.
« Si on descend à l’horizontale, la grenade arrive à pleine balle, entière. C’est ce qui est arrivé à Serge, dont la boîte crânienne a été percutée par une grenade tirée par un lance-grenades à pleine vitesse, d’une portée de 200 m alors qu’il se trouvait à 50m », illustre Hélène.
Après six semaines de coma artificiel et six autres semaines de réanimation, Serge a subi plusieurs opérations chirurgicales. Aujourd’hui, il souffre toujours de séquelles auditives et visuelles, ainsi que de crises d’épilepsie.
Pire, on entend dans les propos des gendarmes une « volonté » de blesser, et la « satisfaction », voire la « jubilation » qu’ils en tirent.
« Je compte plus les mecs qu’on a éborgnés », « une GENL [grenade de désencerclement] dans les couilles, ça fait dégager du monde, hein », « Je m’attendais à ce que ça soit bien mais pas autant », « on n’a jamais autant tiré de notre life », « un vrai kiff », « je suis au nirvana, là, on est sur l’Everest de la [gendarmerie] mobile », lancent ainsi des militaires.
« Ce qui m’a surpris, c’est le niveau de satisfaction des gendarmes, qu’’ils soient réellement contents de nous tirer en pleine tête. Cela veut dire que cette institution est structurellement violente, que ce soit de la façon dont les personnes sont recrutées ou formées. Cette institution n’est pas là pour nous protéger, ni faire en sorte que les manifestations se passent bien », dénonce Hélène pour La Relève et La Peste.
Le but de l’enquête était de retrouver les tireurs qui ont fait quatre blessés graves parmi les manifestant·es. Malgré les 84h de vidéos, aucun n’a été identifié. Pour cause, les gendarmes font la plupart du temps attention à ce que leur caméra reste éteinte. Certaines images ont ainsi été tournées inconsciemment ou involontairement.
Après les révélations vidéos, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a demandé au directeur général de la gendarmerie nationale d’ouvrir une enquête administrative. De leur côté, les blessés de Sainte Soline réclament l’ouverture d’une information judiciaire, « pour qu’un juge d’instruction puisse compléter les investigations de l’IGGN qui sont très, très insuffisantes à ce stade », a dit à l’AFP leur avocate, Me Chloé Chalot.
Les blessés de Sainte-Soline espèrent que le rapport de la Défenseure des droits, qu’elle devrait rendre au 1er semestre 2026, permettra d’apporter de nouveaux éléments. La méga-bassine de Sainte-Soline, depuis les violents affrontements, a été jugée illégale.
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