Gonesse : une gare du Grand Paris menace toujours 110 hectares de terres agricoles

Alors que la folie d’EuropaCity est morte de sa belle mort, il ne reste plus que la station de métro, que certains s’obstinent à vouloir implanter à Gonesse. Au milieu de nulle part. Ce serait le premier métro « plein champ ». Si, pour le moment, rien n’est encore tranché, la Société du Grand Paris se prépare à entamer le chantier, car les recours à l’encontre des différents documents administratifs ne sont pas suspensifs.
20 janvier 2021 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Le Grand Paris va-t-il encore frapper ? Après les jardins ouvriers d’Aubervilliers et malgré l’abandon d’Europacity, plusieurs dizaines d’hectares du Triangle de Gonesse, des terres agricoles fertiles en pleine Île-de-France, risquent d’être bétonnées dès le mois prochain. Elles doivent être remplacées par une gare de métro en plein milieu des champs dans l’espoir d’attirer de futurs entrepôts. Explications.

Une décennie de lutte contre la bétonisation

7 novembre 2019. Dernier acte d’un bras de fer qui durait depuis une dizaine d’années, l’un des plus grands projets inutiles et imposés de France, le célèbre EuropaCity, est définitivement abandonné par le gouvernement.

Ce complexe de loisirs, de culture, d’hôtels et de commerces devait engloutir 80 des 670 hectares du « triangle de Gonesse », une enclave de terres agricoles prises en étau entre les aéroports de Roissy-Charles-de-Gaulle et du Bourget, dans le Val-d’Oise.

À seulement quinze kilomètres de la capitale, une poignée d’exploitants y cultivent encore du maïs et du blé en intensif. Mais de puissants élus rêvent de l’urbaniser, à commencer par le maire de Gonesse, Jean-Pierre Blazy (PS) et la présidente du département du Val-d’Oise, Marie-Christine Cavecchi (LR). Aujourd’hui, les jours de ces terrains fertiles sont de nouveau comptés.  

En quelques décennies, toutes les propositions possibles (et fantasques) ont été évoquées : une extension pour les Internationaux de Tennis, alias Roland-Garros, des bâtiments de l’Exposition universelle, un circuit de Formule 1, un centre de conservation de la Bibliothèque nationale de France, une annexe « jeunesse » de la Philharmonie de Paris, des bureaux… Tout est bon à prendre tant qu’il s’agit d’urbaniser, de bétonner, de cimenter le Triangle.

Europacity, l’un des seuls projets, jusqu’ici, qui ait failli se concrétiser, devait être accompagné d’une gare de la ligne 17 nord du métro du Grand Paris, censé relier Saint-Denis à Le Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne), via le Bourget et plusieurs terminaux de l’aéroport de Roissy.

Toutefois, alors que la folie d’EuropaCity est morte de sa belle mort, il ne reste plus que la station de métro, que certains s’obstinent à vouloir implanter à Gonesse. Au milieu de nulle part. Ce serait le premier métro « plein champ ».

Lire aussi : « JO 2024 : les jardiniers d’Aubervilliers se battent pour sauver leurs terres du béton »

Fruit d’un long combat jamais gagné, jamais tout à fait perdu, le Triangle de Gonesse, sous sa forme actuelle, est composé de deux ensembles. Le premier, au nord, s’étend sur quelque 370 hectares ; dans le schéma directeur de la région Île-de-France (SDRIF), il est inscrit comme « zone agricole protégée » (ZAP). En théorie, on ne peut pas y toucher.

Le second, au sud, d’une superficie de 300 hectares, est officiellement déclaré « zone d’aménagement concerté » (ZAC), et de ce fait reste à tout moment menacé d’urbanisation. Encore faut-il qu’il y ait quelque chose à y mettre…

Selon Bernard Loup, président du collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), qui se bat depuis les années 1990 pour la préservation des terres du Val-d’Oise, la plupart des agriculteurs de la ZAC n’attendent que de se délester de leurs terres.

« Les 110 hectares qui ont été acquis pour le compte de Grand Paris Aménagement et qui doivent accueillir la gare de la ligne 17 sont exploités par un seul agriculteur. C’est une grande parcelle dont les rendements plafonnent et qui n’a aucun avenir en monoculture. La ZAP, quant à elle, ne comporte aucun projet d’évolution de l’agriculture vers le biologique. Personne ne veut changer de pratique. Tout est fait pour préparer l’urbanisation. »

Bernard Loup le sait : si jamais les 110 hectares de la zone sud sont artificialisés, les 200 autres suivront au bout de quelques années, car le terrain disputé se situe entre deux parcelles agricoles, qui perdraient d’un coup toute leur valeur. Des terrains vagues, qui resteront d’ailleurs plusieurs années dans l’emprise du chantier.

« Les élus et les promoteurs souhaitant s’emparer du Triangle militent en faveur d’une gare totalement inutile parce que celle-ci signerait le début de la fin pour les terres agricoles, le départ de l’urbanisation. »

Lire aussi : « Rien n’est gagné pour l’aberration écologique du projet 100% béton EuropaCity »

Gonesse. La gare du Triangle de Gonesse doit entrer en service en 2027. La Société du Grand Paris

Une gare en plein milieu des champs

Dans la foulée de l’abandon d’EuropaCity, à l’automne 2019, le gouvernement a demandé à un haut fonctionnaire, Francis Rol-Tanguy, de rédiger un rapport sur le devenir de ce territoire maudit de l’est du Val-d’Oise, coincé entre les banlieues de Sarcelles et d’Aulnay-sous-Bois, où le taux de chômage s’élève souvent à 25 %.

Après avoir auditionné tous les acteurs, élus comme opposants, étudié tous les projets sur la table, le fonctionnaire a remis en juillet dernier sa copie au gouvernement, qui ne l’a jamais publiée, preuve de son embarras. Mais le rapport « inconnu » a fini par fuiter dans la presse quelques mois plus tard. Voici ses conclusions.

Pour le Triangle de Gonesse, l’affaire la plus sulfureuse du rapport, Francis Rol-Tanguy évoque trois options : « le scénario repoussoir, nous explique Bernard Loup, celui qui ne changerait rien, maintiendrait la ZAC de 300 hectares ; un scénario intermédiaire, qui réduirait la zone d’activités aux 110 hectares déjà acquis pour le compte de Grand Paris Aménagement ; enfin l’abandon pur et simple de toute urbanisation. »

À la surprise générale, le rapporteur privilégie le dernier scénario. Selon lui, les projets d’étalement urbain portés par les élus, qui souhaiteraient accueillir à Gonesse un centre d’affaires, peut-être les sièges de plusieurs entreprises pharmaceutiques, ne se justifient plus à cause de l’essor du télétravail et de l’éloignement des autres grands parcs de bureaux. La construction d’une gare au milieu des champs, dopée par la proximité de l’aéroport de Roissy, lui paraît également absurde au regard de l’effondrement actuel du secteur aérien.

Le troisième scénario, en revanche, permettrait de préserver des terres agricoles qui se font de plus en plus rares en Île-de-France et, pourquoi pas, de les convertir en biologique, afin d’honorer l’engagement de la France de servir, dans les établissements de restauration collective (dont les cantines scolaires), au moins 20 % d’aliments issus de ce type d’agriculture d’ici 2022.

De plus, l’abandon de tout projet éviterait d’« augmenter l’offre de zones d’activités dans un secteur qui compte encore beaucoup de disponibilités ».

Ayant enseveli le rapport Rol-Tanguy, qui contredit les croyances encore tenaces en l’urbanisation, le Premier ministre, Jean Castex, a demandé en novembre dernier à son second atout, le préfet du Val-d’Oise, Amaury de Saint-Quentin, de rédiger un « contrat de territoire » pour l’est de ce département. Aussitôt dit, aussitôt fait.

À peine un mois plus tard, le gouvernement a reçu un nouveau document qui préconise cette fois-ci le second scénario, celui de la destruction de 110 hectares et de l’érection d’une gare champêtre. Depuis lors, plus de nouvelles des ministères, mais il va sans dire que Marie-Christine Cavecchi et Jean-Pierre Blazy s’en réjouissent.

Lire aussi : « Détruire la nature pour la construction d’une vague artificielle à 10km de l’océan »

Le 18 décembre, nouveau coup de massue, la cour administrative d’appel de Versailles rétablit le plan local d’urbanisme (PLU) de Gonesse, annulé un an plus tôt en première instance, au motif qu’il était « obsolète » et « incomplet », nous souffle Bernard Loup, qui a évidemment suivi le dossier.

« La cour d’appel de Versailles a jugé qu’elle n’était pas compétente pour statuer sur les lignes du Grand Paris Express, car elles sont liées aux Jeux olympiques de 2024. Mais c’est faux : la gare du Bourget ne sera mise en service qu’en 2025 et, si elle voit le jour, celle du Triangle de Gonesse n’accueillera du public qu’en 2027 ! »

Bref, le raisonnement du tribunal ne tient pas, mais l’affaire est tout de même renvoyée à la cour d’appel administrative de Paris, « seule compétente ».  Ce dernier rebondissement nous porte au mois de janvier 2021, durant lequel la lutte s’est intensifiée.

Si, pour le moment, rien n’est encore tranché, la Société du Grand Paris se prépare à entamer le chantier, car les recours à l’encontre des différents documents administratifs ne sont pas suspensifs.

Elle prévoit de reprendre les travaux de prospection en février, et de disposer ses engins sur le site à partir du mois de mars. L’heure est à la mobilisation.

Crédit : Kader Chibane

Une mobilisation populaire toujours active

Dimanche 17 janvier, plusieurs centaines de personnes répondant à l’appel du CPTG se sont réunies au milieu des champs, à quelques pas de l’emplacement de la future gare, pour protester contre un bétonnage qui paraît, chaque jour, plus inévitable.

Une poignée d’élus étaient présents, parmi lesquels Yannick Jadot, Marie Toussaint et Julien Bayou (EELV), Clémentine Autain (France insoumise), le maire de Grenoble, Éric Piolle, et le très remarqué Aurélien Taché, député du Val-d’Oise, ancien membre de la majorité. Pour Bernard Loup, ce rassemblement est une réussite.

« Près de 500 personnes se sont retrouvées en plein hiver, dans la boue, pour défendre des champs de maïs. Et la presse était au rendez-vous. »

Mais le militant de la première heure ne se berce pas d’illusions : une « zone à défendre » similaire à Notre-Dame-des-Landes serait impossible à établir sur ce site.

« Ici, on peut bloquer un chantier épisodiquement, mais sans bâtiments, ni cabanes ni commodités, sans la moindre partie boisée, les conditions physiques ne sont pas favorables à une occupation sur le long terme. »

Pourquoi diable s’obstiner à urbaniser ces terres agricoles, alors que personne ne semble le vouloir ? Bernard Cathelain, membre du directoire de la Société du Grand Paris, a même expliqué à Mediapart que rien ne contrindiquait une légère déviation de la ligne 17, qui pourrait aisément circuler sous les champs sans en sortir, et se raccrocher à des stations existantes. Alors pourquoi construire, à l’extrémité du département, une gare qui ne servira pas les Valdoisiens ?

« Gonesse est une ville de pauvres, mais une commune riche, répond Bernard Loup. Elle compte 14 000 emplois pour 12 000 actifs. Cette main-d’œuvre travaille dans les commerces et les entrepôts de logistique, mais n’habite pas à Gonesse même. Avec la gare, le maire espère attirer des travailleurs de toute l’Île-de-France et installer de nouveaux entrepôts. Pas des musées ou des salles de concert, qui n’ont jamais voulu venir : des entrepôts. Le voilà le fin mot de l’histoire ! »

Face à ce modèle de développement arriéré, un autre projet de société émerge. Il se nomme « Carma », Coopération pour une ambition agricole, rurale et métropolitaine d’avenir. Mis sur pied en 2016 par des professionnels de l’aménagement, de l’économie sociale et solidaire et de l’agriculture, ce groupement se propose de transformer le Triangle de Gonesse en « projet-phare de la transition écologique » d’Île-de-France.

L’idée serait de convertir les 670 hectares actuels en cultures maraîchères biologiques, afin de fournir aux communes environnantes des produits locaux et de saison, tout en offrant à leurs habitants des emplois durables. Sur place, un centre de recyclage des déchets agricoles et alimentaires enrichirait directement les terres — et la boucle serait bouclée.

Aujourd’hui, entre 80 et 90 % de l’alimentation du Grand Paris est acheminée depuis la province.  Ce sont trois jours d’autonomie, tout au plus. Si près de la moitié du territoire d’Île-de-France reste encore agricole, environ 2 000 hectares de terres fertiles y disparaissent chaque année sous le béton. Le Val-d’Oise, quant à lui, est le département français comportant le moins de surfaces cultivées en agriculture biologique : seulement 2 à 3 %.

Mais les élus de tous les échelons freinent des quatre fers le projet Carma, qui n’a reçu, à ce jour, aucun des financements promis.

crédit photo couv : Champs du Triangle de Gonesse – Yann Guillotin

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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