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En Colombie, répression meurtrière de la police sur les manifestants

En Colombie, ce sont toutes les dérives d’un Etat néolibéral violent à la solde des multinationales qui provoque aujourd’hui la colère de la population exsangue par les mesures sanitaires.
7 mai 2021 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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En Colombie, l’horreur est dans les rues. Depuis le 28 avril, la population a lancé une grande mobilisation nationale pour protester contre la corruption, la pauvreté, l’impunité de l’oligarchie dominante et demander la démission du Président Iván Duque. Ce dernier a répondu à la population laissant l’armée et la police tirer à balles réelles sur les manifestants pacifiques, plongeant de nombreuses villes colombiennes dans le chaos et la peur. Selon des ONG locales, une quarantaine de manifestants ont ainsi été tués, des centaines d’autres ont été agressés et blessés par les forces de l’ordre ou sont portés disparus. Des violences sexuelles ont également été commises. Face à cette répression sanglante, le peuple Colombien est plus uni que jamais pour faire cesser le joug d’un Etat néolibéral barbare et corrompu. Les colombiens appellent la scène internationale à faire pression sur leur gouvernement pour qu’il cesse ses exactions.

Une réforme fiscale symbolique des inégalités du pays

La situation en Colombie s’est détériorée sous l’effet de la pandémie de Covid-19. En effet, les restrictions sanitaires ont fait augmenter le chômage de plus de 3% en provoquant la faillite d’innombrables petits commerces et entreprises selon la Direction administrative nationale des statistiques (DANE).

Résultat, en 2020, le PIB a chuté de 6,8% et le chômage a atteint 16,8%, tandis que 42,5% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Malgré l’explosion de la précarité de la population, le gouvernement dIván Duque, au pouvoir depuis 2018, a voulu mettre en place une réforme fiscale qui élargissait la base d’imposition sur les revenus aux classes moyennes et basses, ainsi qu’une augmentation de la TVA de 19 % sur les biens et les services.

En pleine récession, le gouvernement colombien a donc provoqué la colère de la population en essayant d’instaurer cette réforme fiscale visant à collecter près de 6,3 milliards de dollars grâce, entres autres, à des « taxes vertes » sur l’essence, le diesel, les biocarburants, l’alcool qui auraient pénalisé le quotidien de la population, tout en réduisant l’impôt sur les sociétés.

« Au total, le gouvernement colombien avait l’intention de résoudre sa crise budgétaire en prélevant le plus grand pourcentage (74%) des impôts sur des personnes considérées comme des « personnes physiques », tandis que les entreprises n’y contribueraient qu’à hauteur de 25%. Le projet de loi de réforme proposé par Duque est anti-populaire. L’oligarchie capitaliste colombienne et les autres classes dominantes en sont largement exemptées. » analyse la doctorante en géopolitique Estefanía Martinéz

Si la population n’a d’ailleurs reçu aucune aide durant la crise sanitaire, les grandes entreprises ont elles bénéficié de larges soutiens financiers de l’Etat colombien. Pire encore, le projet de loi vise à maintenir l’important budget militaire du pays, garantissant que toute contestation du modèle néolibéral colombien – fondé sur la concentration de la propriété foncière et la dépossession forcée – se heurtera à une violence accrue.

Une hausse exponentielle des violences

Pour les colombiens, il était donc hors de question de laisser passer ce projet de loi. Une immense majorité de la population est descendue dans la rue pacifiquement dès le 28 avril pour faire part de son opposition au projet. Très vite, la riposte de l’armée et de la police a plongé les villes colombiennes dans un état de chaos et de guerre civile.

Sous prétexte de lutter contre des « vandales » (que nos autorités françaises auraient qualifié de « casseurs »), les autorités ont tiré à balles réelles dès la nuit tombée sur les manifestants, tuant près d’une quarantaine de personnes selon l’ONG Temblores qui a mis en place une plateforme nommée Grita, similaire à Allo Place Beauvau, pour recenser les crimes de la police.

Bilan provisoire de la répression policière et (para)militaire entre le 28 Avril et le 5 Mai : 1708 blessés, 37 homicides, 22 éborgnés

« Les gens ont commencé à manifester de manière pacifique et ont été réprimés dans le sang. Tous les jours, je sors dans les rues avec mon appareil pour documenter ce qu’il se passe. Au début, je voulais documenter les manifestations pacifiques qui regroupaient de la danse, des chansons, des jeux… Effectivement, il y a eu quelques dégâts dans les bâtiments publics, mais ce n’est pas une excuse pour que la police nous tire dessus ! J’ai peur pour ma vie, la vie de ma famille et la vie de mes amis qui sortent dans les rues pour faire face à la police. Des membres des droits humains sont sur place et même eux se font tabasser par la police. Cali est actuellement militarisée et les ordres viennent d’en haut. On ne sait plus quoi faire, on fait ce qu’on peut. Il y a un groupe de jeunes qui s’appelle « la première ligne » et qui se battent pour défendre le reste de la population, sauf que ces jeunes ont des cailloux et la police a des armes. » témoigne Natalia, une jeune photographe colombienne

La Première Ligne

Depuis le 28 avril, les images qui parviennent aux internautes via les réseaux sociaux sont révoltantes : des policiers qui tirent à vue sur les piquets de grève, qui tabassent des personnes à terre, des cadavres dans les rues, des cris, des larmes, des policiers qui lancent des projectiles depuis des tanks sur la foule, l’incendie de maisons ou des poursuites et coups de matraque sur les civils par des motards voltigeurs…

Face à la ténacité de la population, le gouvernement a déclaré dimanche 2 mai suspendre sa réforme pour en écrire une autre qui ferait l’objet d’un consensus, et le lendemain, Alberto Carrasquilla, le ministre des Finances colombien à l’origine du projet, démissionnait. Mais dans les rues la mobilisation ne faiblit pas contre la corruption et les inégalités, et la répression continue.

La police et l’armée brouillent même les pistes en s’habillant en civils et opérant des raids depuis des camions et voitures banalisées aux vitres teintées, rappelant aux habitants de Colombie les heures les plus sombres de leur histoire récente : « les falsos positivos ».

« Le peuple reste déterminé à poursuivre la lutte», avertit Luis Alfonso Mena. « La rue ne lâchera rien tant que les responsables des violences ne seront pas tombés, Ivan Duque le premier, et que la loi sanitaire antisociale n’aura pas été retirée ».

Pour cet historien et journaliste indépendant de Cali, la barabarie de la répression répond à la puissance d’un mouvement populaire qu’il qualifie d’« historique ».

« La plupart des villes et des villages sont bloqués, les usines sont arrêtées, le port de Buenaventura, si important pour l’oligarchie, ne fonctionne plus. »

Un État militaire barbare et corrompu

Depuis l’arrivée au pouvoir dIván Duque, la violence dans le pays a fait l’objet d’une recrudescence inouïe. Selon l’ONG Temblores, 289 personnes ont perdu la vie à cause de la police entre 2017 et 2019, soit « presque 2 assassinats par semaine ».

Décrit par les médias occidentaux comme étant de « la droite conservatrice », cet ancien avocat est plutôt un rejeton de l’extrême-droite, et aussi le protégé de l’ancien Président Álvaro Uribe, au pouvoir de 2002 à 2010.

Álvaro Uribe est notoirement connu pour avoir mis en place un État mafieux, corrompu et paramilitaire ayant fait régner la terreur dans le pays. Il est notamment impliqué dans le scandale des « faux positifs », les falsos positivos en espagnol.

« Les Falsos positivos est un scandale ayant eu lieu entre 2002 et 2008 où les secteurs de l’armée colombienne faisaient appel à des ouvriers agricoles en leur faisant croire qu’ils allaient travailler une journée pour en fait tous les massacrer à la mitraillette lors de leur arrivée dans les champs. Une fois tués, ils les déshabillaient, puis les rhabillaient avec des vêtements de guérilleros, et les jetaient dans une fosse en disant qu’ils avaient gagné une bataille contre les FARC. Les familles ont dénoncé cette barbarie, mais aussi des activistes car certains uniformes n’étaient pas bien mis comme deux bottes gauches sur la même personne. Les fosses communes, les fours crématoires, les casas de pique où on découpait les gens vivants, toutes ces atrocités donnent une petite idée de la barbarie de l’élite au pouvoir qui n’hésite pas à massacrer son propre peuple pour faire gonfler les statistiques et un climat de terreur sur les luttes sociales. » explique le journaliste spécialisé sur les questions d’Amérique Latine Romain Migus

Les colombiens ne sont d’ailleurs pas dupes, et nombre d’entre eux accusent Iván Duque d’être la simple marionnette de son mentor, Álvaro Uribe. De nombreux slogans « anti-urubistes » émaillent ainsi les manifestations pour proclamer leur ras-le-bol du sentiment d’impunité et d’injustice de ces meurtres.

Depuis son arrivée au pouvoir, Iván Duque a tout fait pour saboter l’accord de paix conclu en 2016 par son prédécesseur Juan Manuel Santos avec les guerilleros FARC. Le 20 avril dernier, la juridiction spéciale de paix (JEP) a signalé l’assassinat de plus d’un millier de leaders sociaux (défendeurs des droits, indigènes, paysans, LGBT) depuis la signature de cet accord de paix.

Le syndicaliste Diego Betancourt, le paysan Alfredo García, le leader communautaire Robinson Quino et la femme indigène Luz Aída Conchave font partie des victimes de ces meurtres.

Iván Duque prétend que ces assassinats sont dus à des « faits de délinquance », et a déclaré qu’il était impossible à l’Etat colombien de protéger les leaders sociaux, environnementaux, ou les anciens guérilleros sous prétexte que ceux-ci étaient trop nombreux.

Lire aussi : « Record de la honte : 212 protecteurs du vivant ont été assassinés en 2019 »

Source

L’impact des multinationales et de l’extractivisme

Selon l’ONU, le conflit armé qui a ravagé la Colombie entre 1964 et 2016 est « la plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental » avec un bilan de 260.000 morts, 45.000 disparus et 6 millions de déplacés. Par comparaison, il y avait fin 2019 un peu plus de six millions de personnes déplacées en Syrie à cause du conflit qui dure depuis 2011.

Les déplacements ont toujours cours en Colombie, et le chiffre de personnes déplacées est même reparti à la hausse en 2018, depuis l’arrivée au pouvoir d’Iván Duque. C’est même le pays qui continue d’enregistrer le nombre le plus élevé de déplacés internes au monde, en plus d’accueillir plus de 1,2 million de migrants vénézuéliens.

« Depuis le début de l’année 2020, plus de 16 000 personnes ont été déplacées. Des chiffres qui jettent une lumière crue sur la dynamique du conflit armé : il y a des déplacés à cause de la guerre, mais surtout une guerre pour déplacer les personnes des terres convoitées. La question de la terre est au centre de la guerre. La réforme agraire intégrale, inscrite dans l’accord de paix, constitue l’un des principaux défis du dépassement du conflit armé. Et la mesure de l’échec de quatre ans de paix. Sur les 6,5 millions d’hectares dépossédés au cours des décennies précédentes, moins de 6% ont été restitués. L’accord de paix suppose une coexistence entre agriculture paysanne et extractivisme, à savoir l’exploitation intensive de ressources naturelles peu ou pas transformées, et principalement destinées à l’exportation. Dans les faits, il n’y a pas cohabitation, mais subordination de l’agriculture paysanne aux dynamiques de la globalisation néolibérale, centrées sur les méga-projets énergétiques et les monocultures d’exportation. » explique Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental, dans Bastamag

La guerre contre la guérilla est donc un prétexte pour annexer d’immenses portions de territoire. La Colombie est l’un des pays où la terre est le plus inégalement répartie. 0,4% des propriétaires terriens possèdent 61% du pays. 57% des paysans ont été repoussés dans 2% du territoire.

Les vagues d’expulsions et les déplacements de personnes sont ainsi causées par les investissements des multinationales qui peuvent alors piller en toute tranquillité les ressources du pays. Le village de Tabaco au nord-est en est un exemple typique : il a été rasé car il se trouvait sur le site du projet de mines de charbon de la multinationale Carbones del Cerrejón.

Et la multinationale n’est pas seule dans l’histoire, un tiers de la mine appartient à Xstrata plc, une filiale de la multinationale suisse Glencore, spécialisée dans le négoce d’hydrocarbures et de production minière qui réalise le plus important chiffre d’affaires de Suisse. Cette « multinationale du crime » a même été qualifiée par Reuters de « la plus grande compagnie du monde dont vous n’avez jamais entendu parler ». Dans l’air du temps, les dernières expulsions forcées perpétrées en Colombie sont le fait du développement des cultures de palmiers à huile pour le biocarburant.

En Colombie, ce sont donc toutes les dérives d’un Etat néolibéral violent à la solde des multinationales qui provoque aujourd’hui la colère de la population exsangue par les mesures sanitaires.

« Ce qui est fou, c’est que les puissances étrangères traitent la Colombie comme un État de droit alors qu’il s’agit d’un État militaire barbare et corrompu qui est gangréné par le narcotrafic. » s’étonne un étudiant présent sur place interrogé par Romain Migus

Lumière dans l’obscurité : la population fait preuve d’une solidarité et d’une unité sans failles face aux violences perpétrées par le gouvernement.

Revendications des paysans, de travailleurs, d’organisations sociales, de défense des droits humains, d’indigènes, d’étudiants qui réclament une plus grande gratuité pour l’accès à l’éducation : c’est un véritable mouvement social de fond. 

En plus de la violence commise par les forces de l’ordre, la situation reste de plus en plus critique pour la population : elle subit des blocages d’approvisionnement et une hausse drastique des prix de l’alimentation.

Aujourd’hui, le peuple colombien appelle les dirigeants étrangers à condamner les actes barbares commis par une dictature qui ne dit pas son nom. Des élections doivent avoir lieu l’an prochain en Colombie.

le mot déchirant des fils à leurs mères
7 mai 2021 - Laurie Debove
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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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