Absence de matériel et personnel suffisants, les DOM-TOM démunis face au coronavirus

Le nombre de lits d’hôpitaux, dans chaque département, pour 10 000 habitants. En métropole, la moyenne s’établit plus ou moins à 60. En Martinique : 55. En Guadeloupe : 48. Sur l’île de la Réunion : 39. En Guyane : 35. À Mayotte : seulement 14, c’est-à-dire quatre fois moins que dans le reste du pays.
31 mars 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Dans les départements d’outre-mer, le coronavirus commence à faire des victimes. Pour affronter la vague épidémique qui risque d’arriver tôt ou tard, le président de la République a envoyé deux navires de guerre, le premier dans la région Antilles-Guyane et le second dans l’océan Indien, avouant par là que les infrastructures médicales y sont totalement insuffisantes. Mais quel est l’état réel des services de santé locaux et des mesures mises en place ? La situation peut-elle dégénérer dans ces territoires ? Un point sur la situation.

Le covid-19 dans les îles et leur manque de moyens

Les premiers cas de coronavirus sont apparus dans les territoires d’outre-mer au fur et à mesure du mois de mars : le 1er mars à Saint-Martin et Saint-Barthélemy, le 4 en Guyane, le 5 en Martinique, le 11 à La Réunion et en Polynésie, le 12 en Guadeloupe, le 14 à Mayotte et le 18 mars en Nouvelle-Calédonie. À l’heure qu’il est, plus de 600 cas de contamination ont été comptabilisés dans les départements ultramarins, pour 148 hospitalisations, dont 30 en réanimation.

Fin mars, de premiers décès sont à déplorer, notamment en Martinique et en Guadeloupe, où le nombre de malades augmente tous les jours et qui n’en sont pourtant qu’au stade 1 ou 2 de l’épidémie, selon les circonstances locales. À l’origine importée, la pandémie y est désormais endogène ; et avec un temps de latence par rapport au reste de la France, elle s’accélère inéluctablement.

On s’en doute, la pénétration de la maladie dans les départements ultramarins a été plus longue qu’en métropole, notamment du fait de leur insularité ou de leur éloignement. Mais cela ne veut pas dire que le virus sera moins virulent ou moins meurtrier. Loin de là. Si la situation dégénère comme nous l’avons vu dans d’autres pays, les territoires d’outre-mer pourraient même connaître un scénario à l’italienne. Voilà pourquoi.

En 2019, une étude menée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) pour le ministère de la Santé a dressé un bilan général des capacités d’accueil et de l’activité des hôpitaux et des cliniques en France métropolitaine et dans les départements et régions d’outre-mer.

Parmi les nombreuses données récoltées par cette synthèse : le nombre de lits d’hôpitaux, dans chaque département, pour 10 000 habitants. En métropole, la moyenne s’établit plus ou moins à 60. En Martinique : 55. En Guadeloupe : 48. Sur l’île de la Réunion : 39. En Guyane : 35. À Mayotte : seulement 14, c’est-à-dire quatre fois moins que dans le reste du pays.

« La Martinique a une capacité et une activité hospitalières comparables à celles de la métropole, indique le rapport. À l’opposé, en Guyane, à La Réunion et plus encore à Mayotte, les capacités d’accueil, rapportées à la population, sont nettement moins élevées et moins variées. »

Les places en réanimation, quant à elles, sont encore plus clairsemées. Pour ses quelque 400 000 habitants, Mayotte n’en compterait que 16, un dispositif dérisoire quand on pense aux moyens nécessaires pour affronter l’épidémie. Tout le monde craint le débordement.

« Mayotte, ce n’est pas un désert médical, c’est le néant médical ! » s’est exclamé Thani Mohamed Soilihi, sénateur LREM de Mayotte et vice-président du Sénat.

Et pour cause, l’île manque cruellement de personnels soignants. Mayotte, le département le plus pauvre de France, ne compte que 80 médecins pour 100 000 habitants, contre 437 en métropole. Ne parlons pas des « gestes barrières », des prescriptions sanitaires et du confinement : 84 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 29 % des logements n’ont pas d’eau courante et 57 % d’entre eux sont surpeuplés.

À cette équation impossible s’ajoute une autre inconnue : l’épidémie de dengue, qui a fait presque 2 500 malades depuis le début de l’année, dont 10 sont en réanimation. Le centre hospitalier de Mamoudzou, unique hôpital de l’île, est ainsi saturé bien avant le pic épidémique et doit déjà faire face à une pénurie croissante de matériel médical. Tout est prêt pour la catastrophe.

A Mayotte, les patients sont triés en fonction de leurs symptômes – Crédit : France2

Une aide insuffisante

C’est pour cette raison que le président de la République a déclenché, le 25 mars, l’opération Résilience. Un porte-hélicoptères, le Mistral, devrait arriver début avril dans l’océan Indien et y déployer une soixantaine de lits d’hôpital supplémentaires. Un pis-aller militaire pour combler la défaillance du service public, que les médecins de Mayotte dénoncent depuis plusieurs années.

En Guyane : 38 lits de réanimation, pour environ 280 000 habitants. Confinement total, couvre-feu de 20 heures à 6 heures du matin, interdiction de vendre de l’alcool après 14 heures, les autorités ont pris des mesures drastiques sur ce territoire très exposé à la maladie, du fait de son manque de matériel et de sa pénurie chronique de personnel médical. Entre autres.

Certains villages loin des côtes sont à des centaines de kilomètres de tout hôpital et doivent déjà affronter des privations alimentaires, à cause de la saison sèche. Si Emmanuel Macron a décidé d’envoyer le second navire de l’opération Résilience, le Dixmude, dans la région Antilles-Guyane, c’est bien parce que la situation pourrait aussi y dégénérer.

En fin de compte, le recours à l’armée fait office d’aveu rétrospectif dans ces territoires délaissés par la République, dont les premiers cas de coronavirus ont été importés depuis la métropole, notamment par des croisiéristes. Le service public n’est tout simplement pas préparé ni équipé pour répondre à l’épidémie, qui a comme seul mérite de révéler haut et fort nos défaillances et nos disparités. 

Le porte hélicoptère Mistral, malgré le fait qu’il possède un hôpital mobile, va servir à acheminer du matériel et rapatrier les français se trouvant à l’étranger. Crédit : France2

La Martinique s’organise

Si l’on recoupe les témoignages, la Martinique semble un peu mieux disposée à subir le choc de l’épidémie, malgré un manque de masques, de tests et probablement de respirateurs. Au CHU de la Meynard, à Fort-de-France, on dispose de plus d’une centaine de machines, mais celles-ci ont comme défauts d’être anciennes et pour certaines moins performantes que ne le veut la situation.

Le nombre de places en hospitalisation reste en-dessous de la moyenne nationale, alors que la population est âgée, très atteinte par le diabète et déjà frappée de plusieurs désastres sanitaires qui découlent du scandale du chlordécone, un produit chimique dangereux utilisé dans l’agriculture.

Du côté des autorités sanitaires, tout semble fait pour minimiser la situation. Les procédures de dépistage, si on les compare à la métropole qui les réalise déjà avec parcimonie, sont quasi absentes du paysage ; les capacités de prise en charge des malades seraient sur-évaluées ; les mesures de confinement paraissent mal respectées ; enfin, la gestion de l’épidémie est opaque et monopolisée par les autorités dépendant du pouvoir central.

Les quatre députés et les deux sénateurs de Martinique ont adressé le 30 mars une lettre ouvert au président de la République réclamant des mesures d’urgence, afin d’éviter « une catastrophe dont l’ampleur se confirme » jour après jour.

Les projections épidémiologiques les plus pessimistes parlent de « 180 000 contaminés, 10 000 formes graves, 2 500 décès », assez pour déborder durablement les hôpitaux. 

Cannelle Fourdrinier, chroniqueuse à Médiapart, a violemment critiqué la gestion de la crise par l’administration martiniquaise :

« Les autorités, à savoir la préfecture et l’ARS, ont failli dans leurs missions. C’est pour cela que des activistes ont tenté d’alerter la population, à plusieurs reprises, sur la tragédie qu’annonçait l’appétit pécuniaire des compagnies aériennes et des croisiéristes qui ont importé la mort sur notre lopin de roche volcanique. Du fait de l’insularité de notre petit territoire ultramarin, nous avons exigé, aux prémices de l’expression de la pandémie en Europe, la fermeture des frontières aériennes et maritimes de la Martinique. »

En Martinique, la solidarité s’organise pour pallier aux carences de l’Etat – Crédit : Canelle Fourdrinier

Les pouvoirs publics ont mis plusieurs semaines à fermer les frontières et à interdire le débarquement de croisiéristes, qu’on savait pourtant depuis le début à l’origine des premières contaminations sur l’île. Un jusqu’au-boutisme qui en dit long sur les intérêts les plus dominants.

Enfin, sur l’île de La Réunion : 224 cas au 30 mars et 111 lits en réanimation disponibles. Au moins 70 % des contaminations sont importées et une première chaîne de transmission autochtone a été détectée.

« Nous avons dix jours d’avance sur la métropole en matière de propagation et donc le confinement imposé au même moment devrait être bénéfique », a déclaré Michel Dennemont, sénateur LREM de l’île, la semaine dernière. « Pour une fois, notre retard sur la métropole est un avantage. »

Mais des informations transparentes manquent, tout comme les masques, les gants et les outils de dépistage. Il reste donc à espérer que la situation ne devienne pas incontrôlable.

Crédit photo couverture : Yane MAINARD

31 mars 2020 - Augustin Langlade
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