En testant l’agriculture sans pesticides sur neufs sites à travers la France, des chercheurs montrent qu’il est possible d’atteindre des rendements comparables à ceux de systèmes conventionnels. Un décryptage de Romane Gentil.
Voilà des résultats qui devraient alimenter les débats du Salon de l’agriculture, ouvert depuis samedi 21 février. Ils sont le fruit d’une étude expérimentale coordonnée pendant dix ans par l’Institut national de recherche pour l’agriculture et l’environnement (Inrae) en partenariat avec l’École des ingénieurs de Purpan et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).
Baptisée Rés0pest, l’expérimentation a été menée entre 2012 et 2022 sur neuf sites répartis en France, sur des surfaces d’en moyenne 10 hectares, et portait sur des systèmes de grandes cultures et de polyculture-élevage conduits sans aucun pesticide.
L’objectif était d’évaluer le potentiel de tels systèmes en termes de faisabilité technique, de rentabilité, de rendement ainsi que de préservation de l’environnement et des ressources.
Si l’agriculture biologique a déjà fait ses preuves, il ne s’agissait pas ici de la reproduire : elle utilise les pesticides naturels, tels que le cuivre, et ses rendements sont souvent inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle. Dans Rés0pest, aucun pesticide n’était utilisé, mais les engrais chimiques (interdits en bio) et le travail du sol restaient possibles.
Des rendements équivalents sans néonicotinoïdes
Pour mesurer la productivité, les chercheurs ont suivi les résultats sur le blé tendre, cultivé sur huit des neuf sites. Les rendements obtenus sans pesticides ont atteint les objectifs fixés par l’étude. Ils demeurent légèrement inférieurs à ceux du conventionnel, mais supérieurs à ceux observés en agriculture biologique.
Plus marquant encore : les objectifs ont été atteints pour des cultures dont la production est considérée comme très dépendante des pesticides. C’est le cas de la betterave sucrière : cultivée sans néonicotinoïdes, elle a affiché des rendements équivalents à ceux des exploitations conventionnelles.
Sur le plan économique, quatre systèmes de grandes cultures ont pu être évalués précisément. Ils ont dégagé une marge nette correspondant à un revenu compris entre un et trois SMIC annuels. En polyculture-élevage, les résultats sont plus contrastés, mais le revenu issu de l’élevage n’a pas été pris en compte.
Le défi des adventices
Pour remplacer la chimie, les équipes ont développé des systèmes reposant sur la protection agroécologique des plantes. Cette dernière repose sur trois piliers : diversification des cultures, préservation de la santé du sol, et prévention des maladies.
La rotation des cultures a joué un rôle central : il s’agit de remplacer régulièrement l’espèce cultivée sur une même parcelle, avec intégration de variétés résistantes à certaines maladies et ravageurs. Après dix ans de culture sans pesticides, les dégâts causés par ces derniers n’ont pas augmenté de manière significative.
La principale difficulté concerne la gestion des adventices, les “mauvaises herbes”. Sans herbicides, leur maîtrise devient plus complexe. Pour y remédier, les expérimentateurs ont notamment misé sur les “couverts végétaux”.
Ces espèces végétales non-récoltées sont semées entre deux cultures afin de concurrencer les adventices et diminuer leur développement. Mais les épisodes répétés de sècheresse ont freiné leur croissance et réduit leur efficacité.
Certaines années, il a donc fallu recourir au désherbage mécanique et au labour, bien que cette technique soit impactante pour la santé du sol, et consommatrice d’énergie.
Pour Vincent Cellier, ingénieur de recherche Inrae et porteur du projet Rés0pest interrogé par La Relève et La Peste : “Ces résultats confirment qu’il ne faut pas viser le zéro adventices mais apprendre à vivre avec, sans que cela mettre trop en danger les rendements.”
Il insiste sur l’importance des rotations avec diversification des cultures et des périodes de semis.
Des résultats généralisables, sous conditions
Dans l’ensemble, l’étude montre que des systèmes de grandes cultures sans pesticides peuvent être viables sur les plans économique, social et environnemental. Mais, pour Vincent Cellier, il ne s’agit pas d’un modèle prêt à l’emploi.
“Rés0pest est comme un laboratoire. Ensuite, c’est à chaque agriculteur de construire son propre système de culture en fonction de son type de sol et de son matériel. Chaque cas est différent”, insiste-t-il.
Il souligne le fait que, pour envisager une généralisation des résultats, de nombreux critères devront être réunis. À commencer par une évolution des filières.
“Actuellement, il existe une filière bio et une filière conventionnelle. En l’état, envisager de créer un troisième cas représenterait des problèmes de logistique pour les opérateurs et les coopératives.”
Pareil pour la commercialisation des récoltes. “Dans l’étude, on a considéré la vente des produits sans pesticides aux prix du conventionnel. Mais il serait intéressant qu’ils soient valorisés, surtout au regard des économies qu’ils représentent sur la santé et l’environnement.”, pointe l’ingénieur de recherche.
Les analyses de cette expérimentation doivent se poursuivre avec le projet 0phyto, lancé en 2025, qui s’appuie sur les avancées de Rés0pest.
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