Besançon : la Vigie des Vaîtes lutte depuis un mois pour sauver 34 hectares de terres fertiles et des espèces protégées

« Vaîtes signifie étymologiquement guet, d'où le choix d'ériger une tour de Vigie, pour observer l'arrivée des pelleteuses, être moins facilement delogé.e.s et aussi comme symbole inversée de cette société de surveillance : nous observons aussi les puissants ! » explique Marion, l’une des vigies, par téléphone à La Relève et La Peste
18 juillet 2020 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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À l’appel du 17 juin contre la réintoxication du monde, les militants d’ANV COP21, Extinction Rebellion et Gilets Jaunes de Besançon ont monté une Vigie, cabane de 8m de haut, pour sauver le Jardin des Vaîtes. Ce quartier de 34 hectares est voué à la bétonisation pour accueillir un écoquartier avec 1100 logements. Lieu emblématique de Besançon, le bien-nommé Jardin des Vaîtes héberge déjà de nombreux potagers et vergers, mais aussi des espaces boisés et zones humides abritant des espèces protégées. Les habitants et jardiniers se sont donc unis pour sauver cet havre de vie unique. En un mois seulement, la Zone A Défendre de la Vigie est devenu un lieu de rencontres iconique, à la fois convivial et pédagogique pour faire société autrement.

Des terres nourricières pleines de vie menacées par le béton

A Besançon, les Vaîtes représentent 34 hectares composés de jardins, vergers, prairies, espaces boisés et de zones humides entourées de collines. Depuis le milieu du siècle dernier, ce sont plusieurs générations d’habitant.es de Besançon qui y cultivent en autogestion leurs potagers comprenant des mares, vergers, chemins et cabanes.

Un joyeux fouillis prolifique et foisonnant de vie qui accueille, en plus des jardiniers, de nombreux individus d’espèces menacées (couleuvres, hérissons et crapauds notamment).  Véritable « poumon vert » de la Ville, la volonté de bétonner cet endroit hors-norme pour y bâtir un « éco-quartier » a donc soulevé l’indignation des habitants.

« Nous avons créé l’association Les Jardins des Vaîtes à l’automne 2018, après une réunion de la municipalité avec les jardiniers des Vaîtes assez dure où ils ont expliqué qu’il fallait qu’ils se réorganisent pour laisser place à l’écoquartier. Ils leur laissaient des miettes par rapport à la taille des jardins actuels, tout le monde est tombé des nues, c’était incroyable de laisser si peu de jardins, sans aucune possibilité d’alternative. » explique Marie-Hélène Parreaux, co-présidente de l’association Les Jardins des Vaîtes, pour La Relève et La Peste

Tout ce qui est coloré correspond à des zones de jardinage pour la plupart encore occupées aujourd’hui. La zone en bleu est la zone dans laquelle les travaux ont eu lieu en février-mars 2019 : une tranchée (qui est censée être une noue) a été creusée sur les 2/3 de la zone : du sud de la zone jusqu’à la limite nord du cimetière juif. La partie la plus au nord a été bouleversée par le passage et le décapage de la terre végétale par des bulldozers – arbres desséchés, ruisseau partiellement bouché, terre tassée : la végétation y repart en friche.

Mais les jardiniers « amateurs » ne sont pas les seuls concernés par la destruction de leurs terres fertiles. En plus des potagers qui vont être extrêmement réduits, deux maraîchères installées risquent de voir leur exploitation diminuer d’un tiers et deux horticulteurs se sont fait expropriés au moment où la ville a récupéré des terrains pour bâtir l’écoquartier !

Un non-sens à l’heure où la crise sanitaire a révélé de façon aiguë la nécessité de relocaliser nos systèmes alimentaires et où les aléas de la crise climatique imposent de revenir à des petites fermes agricoles avec des cultures diversifiées.

« Dans le projet officiel, 23 hectares de terrain seraient utilisés pour la zone d’aménagement concertée (ZAC). Il y aura 7 hectares constructibles, consacrés à 1150 logements pour 3.000 Bisontins. 7 autres hectares seront dédiés à la voirie, dont le tramway. Ils ne seront pas tout à fait artificialisés (voies enherbés de tramway, zones ensablées …). La zone humide concernerait, quant à elle, 2×1,5 m², et 14 arbres. » détaille ainsi France3Régions

Mais si la Mairie joue sur le fait que la ZAC se situe dans une zone de 23 hectares, ce sont bien 34 hectares, correspondant à la zone DUP, qui seraient impactés par le projet. L’opposition au projet d’éco-quartier a commencé dès ses débuts, et l’association Jardins des Vaîtes mène aujourd’hui le combat devant les tribunaux, pétition à l’appui.

Si une partie des jardins a déjà été détruite par le début des travaux, il reste de nombreux potagers et vergers à sauver en plus des activités maraîchères. C’est pourquoi, à l’appel de la lutte contre la réintoxication du monde, des citoyens déterminés ont décidé de monter La Vigie des Vaîtes pour bloquer les travaux.

Série de photos des Jardins des Vaîtes réalisée par Anaïs Florin

La Vigie des Vaîtes

« Vaîtes signifie étymologiquement guet, d’où le choix d’ériger une tour de Vigie, pour observer l’arrivée des pelleteuses, être moins facilement delogé.e.s et aussi comme symbole inversée de cette société de surveillance : nous observons aussi les puissants ! » explique Marion, l’une des vigies, par téléphone à La Relève et La Peste

Délibérément située sur un terrain un peu en hauteur qui ne dérange pas trop les habitants, la tour a été rapidement montée dès 11h le 17 juin. Lorsque la police est arrivée vers midi, 4 personnes étaient déjà en haut, et une centaine d’autres protégeaient la base tout autour de la tour. Après une brève intimidation, les policiers « n’ont pas forcé », interpellé trois personnes, fait des contrôles d’identité, puis sont repartis en début d’après-midi.

Le montage de la tour – Crédit : Baptiste Plantin

« Le préfet a décidé que ça ne valait pas forcément la peine de nous déloger. Depuis le 17 juin, on est toujours sur place. La vie s’y est pas mal organisée, on a fait quelques petits espaces de potager, un toilette sèche, de l’habitat léger avec des bambous, des bâches. L’idée est de rendre le tout assez convivial et sympa, et on s’organise pour faire des tours de garde de sorte qu’il y ait toujours du monde sur place. Ici, toute une vie s’est organisée : petits événements comme la fête des enfants, visite nocturne pour observer les chauve-souris, pas mal de débats sur la finance et la monnaie locale, et aussi l’accueil de visiteurs. » détaille Marion, l’une des vigies, pour La Relève et La Peste

En plus des militants, de nombreux habitants du quartier et de la Ville passent régulièrement sur le site de la Vigie pour apporter du café aux sentinelles et échanger avec eux sur le devenir du lieu. Si la police fait des rondes régulièrement et échange parfois avec les occupant.e.s, elle n’est plus intervenue sur le site pour le moment.

Création d’un potager à la Vigie des Vaîtes – Crédit : Baptiste Plantin

« J’y suis allée en pensant que ça allait être une action ponctuelle d’une journée et finalement j’y ai passé énormément de temps sans m’en douter. C’est une sacrée expérience humaine, au-delà du combat lié à l’écoquartier, il y a une vraie mixité sociale et intergénérationnelle qui s’est créée sur ce lieu avec autant de GJ que de militants écolo que des habitants du quartier et beaucoup d’enfants. Nous faisons de nombreuses Assemblées Générales où l’écoute est active et le partage du temps de parole respecté. C’est une véritable expérience de mini-société, le vivre localement c’est assez fou. » raconte Marion, l’une des vigies, pour La Relève et La Peste

La Vigie est aussi une façon d’interpeller la nouvelle Maire écologiste Anne Vignot, favorable au projet d’écoquartier. Ancienne adjointe au développement durable, Anne Vignot n’a pas encore accordé de rdv à l’association « Les Jardins des Vaîtes » tandis que le dialogue peine à se créer avec les occupants de la Vigie.

Pourtant, le 3 juillet, une bonne nouvelle inattendue est tombée pour les Jardins des Vaîtes : le conseil d’État a donné provisoirement raison aux jardinier.es et suspendu de nouveau les travaux ! Une étape importante dans la bataille judiciaire que mène l’association depuis l’an dernier.

Un combat judiciaire

En janvier 2019, les travaux avaient été entrepris sans aucun arrêté préfectoral. En parallèle, l’association les Jardins des Vaîtes a appris, presque du jour pour le lendemain, l’existence d’une consultation de la DREAL concernant la dérogation à la protection des espèces sur la zone des Vaîtes.

« Nous avons participé à cette enquête dans l’urgence… et nos avis ont compté puisque le CNPN a rendu un avis défavorable au projet d’écoquartier le 14 février 2019. Suite à nos questions concernant le caractère illégal des travaux (sans autorisation préfectorale), le préfet a ordonné l’arrêt des travaux puis autorisé (avec un arrêté cette fois) la reprise des travaux le 18 mars. Le 15 mars (un vendredi), les pelleteuses étaient déjà stationnées sur le site, en attente. Les travaux ont été réalisés en 3 jours, de manière expéditive, sans aucune précaution d’abattage comme cela était recommandé, de manière à avoir terminé avant l’interdiction d’élagage liée à la nidification des oiseaux, le 21 mars… » explique Marie-Hélène Parreaux, co-présidente de l’association « Les Jardins des Vaîtes », pour La Relève et La Peste

Le 6 mai 2019, le Tribunal Administratif suspend de nouveau les travaux aux Vaîtes, suite à l’action conjointe des deux associations Jardins des Vaîtes et France Nature Environnement 25-90. Il considérait en effet que le besoin en nouveaux logements sur la commune de Besançon n’était pas établi et que le projet contesté ne répondait donc pas à une raison impérative d’intérêt public majeur.

Le 3 juillet, coup d’éclat, sollicité par Territoire 25, la société publique locale chargée de réaliser le projet, le Conseil d’Etat a revu l’ensemble du dossier et a décrété que s’il existait bien un intérêt pour la création de nouveaux logements, il est tout à fait possible de les construire ailleurs que sur le site des Vaîtes. Et pour cause, 10% des logements sont vacants dans la ville et ne demandent qu’à être rénovés.

« Grâce à l’intervention du Conseil d’Etat, les travaux sont arrêtés totalement pour l’instant. C’est une victoire inespérée et une surprise pour la mairie car le rapporteur était de leur côté. On s’est battus pour présenter des solutions alternatives : on aimerait désormais obtenir rdv avec Mme La Maire pour savoir ce qu’ils prévoient de faire. Ils n’ont pas du tout abandonné leur projet, on craint donc qu’ils essaient de contourner le problème sans discuter avec nous, les jardiniers ou les habitants. » détaille Marie-Hélène Parreaux, co-présidente de l’association, pour La Relève et La Peste

Assemblée Générale à la Vigie des Vaîtes – Crédit : Baptiste Plantin

Dans le bras-de-fer engagé entre les habitants et la municipalité, l’une des prochaines étapes sera donc juridique puisque l’affaire va revenir devant le tribunal administratif de Besançon, dans les prochains mois, qui va devoir statuer suite à la décision du conseil d’Etat. L’association les Jardins du Vaîtes compte bien revenir sur le premier point de leur argumentation, à savoir la raison impérative d’intérêt public majeur, qu’elle considère fallacieuse.

A Besançon, les projets immobiliers continuent de proliférer mais peinent à trouver des personnes intéressées, comme le cas d’un autre éco-quartier, celui de la Caserne Vauban, dont la construction d’immeubles devait démarrer en 2016 sans que rien ne sorte de terre faute de trouver des acheteurs.

Une raison suffisante pour s’interroger sur les motivations de la Mairie à mener à terme le projet d’écoquartier aux jardins des Vaîtes. La municipalité a déclaré vouloir « Revisiter le projet des Vaîtes avec une prise en compte plus exigeante des enjeux environnementaux » sans toutefois préciser quels seraient les changements effectués.

« Alors que les discours politiques insistent tous aujourd’hui sur la réhabilitation de l’ancien et la préservation des terres arables, alors que le secteur du bâtiment consomme à lui seul 39 % des émissions totales de CO2 liées à l’énergie et dévore toujours plus de matières premières, alors que la relocalisation de la production alimentaire est une nécessité reconnue par l’ONU, alors que la place de la nature en ville se fait toujours plus essentielle face aux canicules qui vont s’accentuer, ce projet de construction massif est une absurdité et est complètement hors-sol. » expliquent XR et ANV-COP21 Besançon dans un communiqué

Les sentinelles de la Vigie des Vaîtes ouvrent l’œil et continuent l’occupation. Pour eux, pas question de « semi-projet » : les Jardins des Vaîtes doivent perdurer. « Défendre les Vaîtes, c’est défendre une ville de Besançon vivable pour les générations futures. » concluent-ils

Crédit photo couv : Rémi Léandre

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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