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Avec 30% des engrais mondiaux passant par le détroit d’Ormuz, l’Europe sur la corde raide

« Chaque année, la France importe plusieurs millions de tonnes d'urée pour les grandes cultures. Si les flux internationaux sont perturbés ou si les prix explosent, l'impact peut être immédiat sur les coûts de production agricoles. »

Les frappes en Iran ravivent un scénario redouté : une perturbation des flux stratégiques au détroit d'Ormuz pourrait faire flamber les prix agricoles en Europe. Décryptage sur une vulnérabilité trop longtemps ignorée.

Le ventre mou de notre souveraineté alimentaire

On parle beaucoup de dépendance énergétique. On parle moins de dépendance aux engrais. Pourtant, les deux sont intimement liées — et c’est précisément là que le bât blesse.

Alors que les frappes militaires autour de l’Iran alimentent l’inquiétude sur les marchés mondiaux, Sébastien Roumegous observe la situation avec une attention particulière. Il est ingénieur agronome et fondateur de Biosphères, une structure qui accompagne agriculteurs et entreprises dans une transition vers l’agriculture régénératrice dans 22 pays.

Depuis quinze ans qu’il travaille sur les systèmes agricoles, il scrute les interdépendances que la plupart des décideurs politiques sous-estiment encore. Et ce qu’il voit aujourd’hui l’inquiète.

« Le détroit d’Ormuz est un point stratégique pour les marchés des fertilisants », rappelle-t-il pour La Relève et La Peste. «Une part importante des exportations d’urée, d’ammoniac et de soufre en provenance du golfe Persique transite par ce passage maritime.»

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près d’un tiers des exportations mondiales d’urée et près de la moitié des flux de soufre passent par ce couloir maritime de 33 kilomètres de large.

Un effet domino redoutablement rapide

Dès que la zone se tend, les assurances maritimes s’envolent, certains navires évitent la région, et les coûts logistiques suivent. Ce que l’on ne mesure pas toujours, c’est la rapidité de la transmission aux marchés agricoles.

« L’impact est particulièrement rapide sur les engrais azotés, car leur production dépend fortement du gaz naturel, qui représente 70 à 80 % du coût de fabrication de l’ammoniac », explique Sébastien Roumegous. « Dès que les marchés énergétiques se tendent, les prix des engrais suivent. »

Des hausses significatives sont déjà observées sur certains marchés internationaux de l’ammoniac et de l’urée.

Pour les céréales, l’effet est plus indirect mais tout aussi réel. Il transite par la hausse des coûts de transport, la pression sur l’énergie et la volatilité accrue des marchés à terme. Un enchaînement que les agriculteurs européens ont déjà subi de plein fouet lors du déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, lorsque les prix des engrais avaient littéralement explosé, et plongé des dizaines de milliers d’exploitations dans une crise aiguë de trésorerie.

La France, plus vulnérable qu’on ne le croit

On pourrait croire que la France, avec sa façade atlantique et son réseau diversifié d’approvisionnements énergétiques, est relativement protégée. La réalité est plus nuancée. Si le pays n’importe qu’environ 10 à 12 % de son pétrole du Moyen-Orient, sa dépendance aux engrais azotés importés raconte une toute autre histoire.

« Chaque année, la France importe plusieurs millions de tonnes d’urée pour soutenir la fertilisation des grandes cultures », souligne Sébastien Roumegous. « Si les flux internationaux sont perturbés ou si les prix explosent, l’impact peut être immédiat sur les coûts de production agricoles. Sur ce point, la vulnérabilité stratégique est souvent plus forte que pour l’énergie elle-même. »

Des cultures déjà fragilisées

La mauvaise nouvelle, c’est que les tensions géopolitiques surgissent au mauvais moment. Les pluies importantes observées ces dernières semaines dans plusieurs régions françaises ont déjà fragilisé les cultures. L’excès d’eau provoque des pertes d’azote par lessivage ou dénitrification. Autrement dit, une part des engrais apportés part dans la nature sans bénéficier aux plantes.

Si, dans ce contexte, les engrais deviennent à la fois plus chers et plus rares, les agriculteurs pourraient être contraints de réduire leurs apports ou de modifier leurs stratégies de fertilisation.

« Cela risque de peser sur les rendements et sur la qualité des récoltes, notamment pour le blé, où la gestion de l’azote est déterminante pour le taux de protéines », avertit Sébastien Roumegous.

Une conjonction de facteurs — géopolitique, climatique et économique — qui dessine un scénario préoccupant pour la prochaine campagne agricole.

Combien paierons-nous à la caisse ?

La question que tout le monde se pose, c’est celle de l’addition finale. Difficile à chiffrer avec précision, mais les précédents historiques éclairent utilement. Lors de la crise énergétique de 2022-2023, l’inflation alimentaire dans la zone euro avait dépassé 15 % au pic. Aujourd’hui revenue à 2-3 %, elle pourrait repartir à la hausse si les tensions actuelles s’installent dans la durée.

« En cas de conflit de longue durée, une augmentation comprise entre 5 et 10 %, voire plus si le détroit est réellement fermé en totalité, n’est pas impossible », estime Sébastien Roumegous, tout en reconnaissant l’incertitude inhérente à tout exercice de prospective. Ce n’est pas une prédiction. C’est une alerte fondée sur des mécanismes bien connus.

L’agroécologie comme réponse structurelle

Face à cette vulnérabilité systémique, la réponse ne peut pas être uniquement conjoncturelle. Pour Sébastien Roumegous, la crise actuelle doit accélérer une transition que les événements récents ont rendue urgente : vers des systèmes agricoles moins dépendants des intrants importés. L’horizon final serait de s’en passer.

« La résilience alimentaire passe d’abord par une meilleure optimisation des systèmes agricoles », explique-t-il. « Aujourd’hui, dans de nombreux cas, les intrants ne sont pas utilisés avec une efficacité optimale. L’azote, en particulier, est souvent mal valorisé, avec des pertes importantes par lessivage ou volatilisation. »

Ce qu’il défend avec Biosphères depuis quinze ans, c’est une approche en trois temps : optimiser les doses, substituer une partie des intrants chimiques par des ressources biologiques, puis reconfigurer en profondeur les systèmes agronomiques. Les résultats obtenus sur le terrain sont encourageants.

« Dans certains projets menés en Europe, notamment en Pologne, des approches d’agriculture régénératrice ont permis de réduire l’usage d’engrais d’environ 15 % tout en augmentant les rendements de plus de 6 % », cite Sébastien Roumegous.

L’objectif à cinq ans : réduire l’usage des engrais de synthèse de 15 à 25 % sans perte de rendement, en s’appuyant sur la fertilité biologique des sols, les rotations culturales et la couverture végétale permanente. Une trajectoire qui demande du temps, de la formation et des investissements — mais qui dessine la seule voie viable pour desserrer l’étau des marchés mondiaux.

La question politique reste entière. L’Europe dispose des outils réglementaires et financiers pour accélérer cette transition. Encore faut-il qu’elle en prenne la mesure stratégique.

« Les politiques européennes doivent intégrer pleinement la dimension stratégique de l’agriculture et de ses intrants », plaide Sébastien Roumegous. « La sécurité alimentaire ne dépend pas uniquement de la production finale, mais aussi de la capacité à sécuriser les ressources nécessaires. »

Les engrais azotés et soufrés font partie, à ce titre, des matières premières critiques — au même titre que les métaux rares ou les semi-conducteurs.

La crise ukrainienne avait déjà sonné l’alarme. Les tensions autour de l’Iran la font retentir à nouveau. Chaque épisode de ce type devrait renforcer la conviction que l’agriculture régénératrice n’est pas un luxe écologique, c’est une nécessité géopolitique.

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Isabelle Vauconsant

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