À Valaire, une maire en lutte contre la chasse et le massacre des blaireaux

« J’ai commandé un inventaire de biodiversité communale, nous confie l’élue. Je suis en lisière de forêt, le long d’un grand corridor écologique. Ma mission en tant que maire, c’est aussi de préserver mon patrimoine vivant ; je veux mieux le faire connaître, car il est en danger d’extinction. »
21 avril 2021 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Depuis près de deux ans, la municipalité de Valaire, petit village de 90 habitants du Loir-et-Cher, mène une fronde contre la chasse au blaireau. Mais elle se heurte aux pressions des fédérations locales et à l’immobilisme de la préfecture, bien décidée à ne pas abandonner ses prérogatives. 

Une pionnière en France contre la vénerie sous terre

Tout commence à l’été 2019, lorsque la maire de Valaire, Catherine Le Troquier, reçoit un arrêté préfectoral proposant d’ouvrir une période complémentaire de déterrage du blaireau sur sa commune. S’étant rapprochée d’associations environnementales, l’édile prend alors conscience que rien ne justifie de mettre à mort de nouveaux blaireaux, qui plus est à un moment de l’année où les petits ne sont pas encore autonomes.

« Ça n’avait aucun sens, nous explique Catherine Le Troquier. Je me suis donc demandé comment faire pour l’empêcher. »

Le 13 septembre 2019, la maire de Valaire prend un arrêté pour interdire sur sa commune le déterrage et la mise à mort des blaireaux, pratique qu’on appelle également « vénerie sous terre ».

C’est une première en France, et comme toute pionnière, Catherine Le Troquier est rapidement attaquée.

Dès les semaines suivantes, la préfecture du Loir-et-Cher demande au tribunal administratif d’Orléans de suspendre en urgence son arrêté. Le 25 octobre, les juges annulent la décision municipale, qui aura tenu un peu plus d’un mois, mais n’aura jamais été appliquée.

Il faut attendre presque un an pour que l’audience devant statuer sur le fond du dossier ait lieu, un an durant lequel Catherine Le Troquier, rejointe par des scientifiques, des administrés, des associations, a eu le temps de parfaire ses arguments et d’embrasser tout à fait son combat.

Au tribunal administratif d’Orléans, le 1er juillet 2020, le rapporteur public se déclare défavorable au maintien de l’arrêté : les maires, explique-t-il, ne sont pas compétents pour réglementer la chasse ; seul le préfet détient de tels pouvoirs de police administrative, comme le stipule l’article L420-2 du Code de l’environnement.

Le blaireau, une espèce protégée

De son côté, l’avocat de Catherine Le Troquier, Me Louis de Redon, développe trois axes de défense. D’abord, la commune de Valaire se situe dans une zone de surveillance de la tuberculose bovine. Dans ces conditions, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) préconise de cesser les pratiques de déterrage, qui amènent les êtres humains à entrer en contact avec les animaux sauvages, potentiellement porteurs de la maladie.

Cela ne veut pas dire pour autant, malgré ce que répètent les chasseurs, que le blaireau est un vecteur de tuberculose bovine.

« Les blaireaux peuvent être éventuellement contaminés, indique Catherine Le Troquier, mais la tuberculose provient en fait des élevages intensifs alentour, qui contaminent la faune sauvage. »

Dans un rapport de 2019, l’Anses est formelle : « L’élimination préventive des blaireaux et autres espèces sauvages ne peut en aucun cas être justifiée au motif de la lutte contre la tuberculose. »

L’argument sanitaire que brandissent les fédérations de chasse ne tient pas, tendant plutôt à se retourner contre elles.  Second axe de défense, non des moindres : le blaireau est une espèce protégée par la convention de Berne (1979), l’un des premiers textes européens de préservation des animaux sauvages.

Meles meles, le blaireau européen, figure dans l’annexe 3 de cette convention, qui liste les espèces dont les populations doivent être maintenues hors de danger.

« Tant qu’on ne connaît pas avec exactitude les populations de blaireaux en France, commente la maire de Valaire, on peut mettre cette espèce en péril, surtout en période d’allaitement et de sevrage des blaireautins. »

Les fédérations de chasse et l’Office français de la biodiversité soutiennent que le blaireau européen se porte bien. Seulement, c’est une espèce nocturne, difficilement observable. On compte souvent le nombre de terriers, mais comme les blaireaux sont vagabonds, plusieurs blaireautières peuvent être l’œuvre d’une seule famille.

De même, une blaireautière de cinquante gueules peut parfois n’accueillir qu’un seul blaireau… En l’absence de certitude sur les populations, la prudence s’impose.

Dernier argument de la défense, « la dignité humaine ». La vénerie sous terre consiste à boucher les galeries d’un terrier, puis à creuser un trou pour débusquer l’animal, parfois jusqu’à cinq mètres de profondeur. Acculé, le mammifère est extrait à l’aide d’une pince et tué. Ses petits sont jetés en pâture aux chiens. Chaque année, en France, douze mille blaireaux seraient ainsi chassés.

« Le déterrage est une pratique complètement barbare, déplore Catherine Le Troquier, aussi bien pour les renards que pour les blaireaux. »

La vénerie sous terre est une pratique de chasse cruelle – Crédit : Aspas

La ténacité de l’édile pour la conservation écologique

Le 15 juillet 2020, le tribunal administratif annonce que l’arrêté municipal est suspendu au nom de la hiérarchie des pouvoirs. La préfecture et les chasseurs ont gagné. Il n’y a pas de nouvelle jurisprudence en faveur des communes. Mais le combat continue.

« J’ai commandé un inventaire de biodiversité communale, nous confie l’élue. Je suis en lisière de forêt, le long d’un grand corridor écologique. Ma mission en tant que maire, c’est aussi de préserver mon patrimoine vivant ; je veux mieux le faire connaître, car il est en danger d’extinction. » 

Le blaireau n’est plus considéré depuis des décennies comme un nuisible, mais la Chambre d’agriculture du Loir-et-Cher a demandé, en septembre 2019, à ce qu’il soit réintégré dans la liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts.

Dans la commune de Valaire, plus précisément, un gros exploitant agricole se plaint de dégâts qu’auraient causés les blaireaux sur ses champs de maïs. C’est aussi l’argument qu’a invoqué la préfecture pour programmer, cette année, une nouvelle battue administrative hors période de chasse. 

« Les chiffres des dégâts agricoles sont bidonnés,s’insurge Catherine Le Troquier. De plus, le blaireau est un petit gibier, qu’on peut déjà chasser du 15 septembre au 15 janvier. C’est une allégeance incompréhensible, inadmissible des services de l’État au lobby de la chasse, pour maintenir à tout prix ce qui représente un simple loisir. »

Une consultation publique est ouverte jusqu’au 26 avril. Les habitants peuvent y répondre et donner leur avis sur l’arrêté.

« Passée cette période, nous annonce la maire, soit la préfecture se rétracte, soit nous attaquons son arrêté. »

Toutefois, le recours engagé par quatre associations contre la décision de 2020 est toujours en cours d’instruction. À ces délais interminables s’ajoute la contrainte financière, que ne peut supporter le budget communal. Le tout nouveau Comité de soutien à Catherine Le Troquier a publié en ligne une cagnotte destinée aux frais de justice

Le 8 juin 2020, 64 parlementaires ont réclamé dans une lettre ouverte que soient abolies les chasses traditionnelles, dont fait partie la vénerie sous terre. Si ce texte est resté sans réponse, il a nourri la lutte de Catherine Le Troquier, de même que le combat de celle-ci nourrit à présent celui de cinq autres conseils municipaux du Loir-et-Cher, qui ont voté le vœu de mettre fin à la vénerie sous terre. Il s’agit des communes de Chaumont-sur-Loire, Blois, Saint-Gervais-la-Forêt, Villerbon et Vineuil.

« Nous sommes déterminés à nous opposer à ce qu’il faut nommer un genre d’écocide », conclut Catherine Le Troquier.   

Lire aussi : « La pratique barbare de la chasse au blaireau doit cesser »

Crédit photo couv : GUILLAUME SOUVANT / AFP

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