Après le rapport sulfureux du Sénat en 2025, sur le montant des aides versées aux entreprises, le gouvernement vient de publier, pour la première fois, des chiffres officiels. En pleine crise économique, Bercy a révélé que les aides aux entreprises s’élèvent à 166 milliards d’euros, sans pouvoir chiffrer leur utilité réelle, illustrant un manque criant de contrôle public.
Des entreprises perfusées aux subventions publiques
En Juillet 2025, la commission d’enquête sénatoriale sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants avait rendu un rapport explosif.
Total des aides publiques versées aux entreprises en 2023 : 211 milliards d’euros, incluant les subventions d’État, les aides de Bpifrance, les dépenses fiscales et les allègements de cotisations sociales. Exclus du calcul : les aides versées par les communes, celles des régions (estimées à 2 milliards d’euros), celles de l’Union européenne (jusqu’à 10 milliards d’euros).
Ce rapport avait déclenché une énorme polémique, et embarrassé jusqu’au MEDEF qui s’estimait incapable de tracer la façon dont ces aides avaient été utilisées, tout en se défendant que cette estimation était fausse. Le gouvernement vient de lui donner tort.
À l’occasion du dépôt du projet de loi de finances pour 2027, le gouvernement a publié son premier chiffrage officiel : entre 60 milliards et 166 milliards d’euros versés en 2024. Il y a donc un consensus qui se dégage sur une grande partie des aides publiques aux entreprises.
Si le rapport du gouvernement n’atteint pas les 211 milliards d’euros calculés par le Sénat, c’est parce que son calcul ne prend quasiment pas en compte les aides fournies par la banque publique d’investissement Bpifrance, qui comptent pour 41 milliards d’euros dans le rapport des sénateurs.
Cette exclusion est problématique : Bpifrance soutient depuis avril 2020 les entreprises les plus lucratives du CAC40 tout en épongeant leurs pertes. D’autres fois, elle soutient des projets que les investisseurs privés n’ont pas souhaité financer. Avec parfois de grosses catastrophes à la clé : 284 millions d’argent public ont été gaspillés dans les protéines d’insectes !
Si le rapport ne donne pas de chiffres précis sur la taille des structures, on sait que ces sommes sont majoritairement captées par les grandes entreprises qui ont les ressources humaines pour trouver les niches fiscales et subventions auxquelles elles peuvent prétendre. Selon l’INSEE, le taux réel d’Impôt sur les Sociétés s’établit ainsi autour de 14,3 % pour les grandes entreprises, contre 21,4 % pour les PME.

Graphique issu du rapport gouvernemental
Des recettes en moins pour les piliers démocratiques
Dans tous les cas, le niveau d’aides est délirant : 166 milliards d’euros représente 5,7 points (ou pourcentage) du PIB, et quasiment exactement le même montant que le déficit public en 2024 (169,6 milliards d’euros). Un montant à comparer avec les 2,6 points de PIB pour la charge des intérêts de la dette de l’ensemble des administrations, qui occupe tous les débats économiques en ce moment.
Surtout, ce rapport « remet complètement en cause l’élément de langage du Medef, selon lequel ces aides sont là pour compenser la surfiscalité des entreprises françaises », dénonce l’économiste Christian Chavagneux.
En 2024, l’ensemble de ces prélèvements obligatoires représentaient l’équivalent de 15,8 % du PIB en France contre 12,3 % pour la moyenne de la zone euro, soit 3,5 points de PIB en plus.
En pleine bataille budgétaire, ce rapport apporte une précision de taille : les allégements de cotisations sociales employeurs représentent la plus grande part des aides aux entreprises, environ 40 % du total. C’est autant de recettes en moins pour la Sécurité sociale, dont une partie des pertes est compensée par d’autres recettes fiscales.
Comme l’explique la chercheuse Anne-Laure Delatte, « nous payons des impôts qui ne vont pas financer nos écoles et nos services publics, mais acquittent les cotisations sociales des entreprises à leur place ! »
De fait, la même année, le budget de l’État octroyait seulement 64 milliards d’euros pour l’Éducation nationale, 57 milliards d’euros pour la Défense, 26 milliards d’euros pour l’Intérieur et 10 milliards d’euros pour la Justice.
Avec une nuance : les aides du rapport comprennent également les retraites de fonctionnaires de La Poste et de France Télécom, la maintenance et le développement du réseau ferroviaire ainsi que les charges de service public de l’énergie. Quant aux taux réduits de TVA, ils profitent aussi aux consommateurs.
Reste un montant estimé à 88,58 milliards d’euros de dispositifs susceptibles d’être supprimés ou réformés. Pour aller plus loin, il faudrait à présent un audit de chaque aide, entreprise par entreprise, avec des objectifs mesurables, des résultats publiés et un remboursement lorsque les engagements ne sont pas tenus.
Quoi qu’il en soit, ce rapport « est une victoire politique et idéologique, car il y a 18 mois, le gouvernement nous expliquait que c’était impossible de chiffrer précisément les aides aux entreprises. Je constate que c’est devenu possible et, surtout, que le gouvernement s’engage à publier ce chiffrage chaque année », se réjouit Fabien Gay, le sénateur communiste à l’origine du rapport de 2025, sur France24.
Le projet de loi de finances (PLF) du gouvernement pour 2027 prévoit en effet de rendre la publication du chiffrage de l’aide publique aux entreprises obligatoire chaque année. Ce rapport va alimenter les débats au Parlement autour du projet de budget 2027, dans lequel le gouvernement veut faire 43 milliards d’euros d’économies par rapport à 2026.