Créatrice de la « féminine universelle », l’autrice féministe Typhaine D subit depuis 2022 un cyberharcèlement de masse masculiniste, ayant eu des effets nocifs sur sa santé physique et mentale. Elle a subi des menaces de mort, de viols, de torture, des appels au féminicide et des incitations au suicide. Après avoir gagné un premier procès en 2025, elle va affronter deux autres de ses agresseurs le jeudi 24 septembre.
Typhaine D, car « elle refuse de porter le nom des hommes », est à la fois comédienne, autrice, metteuse en scène et formatrice sur les questions de promotion de l’égalité, prévention des violences, compréhension des systèmes d’oppression, etc. Elle est la créatrice de la « féminine universelle », qui consiste à faire l’inverse du masculin universel.
Suite à sa plainte en 2023, 9 hommes ont été condamnés lors d’un premier procès en novembre 2025. Certains hommes ont même acheté des places pour ses spectacles afin de l’insulter publiquement et commettre des actes humiliants, comme uriner dans le théâtre.
L’affaire se poursuit : deux autres hommes vont être jugés à Paris le jeudi 24 septembre pour harcèlement en ligne avec circonstance aggravantes en raison du sexe de la victime, et l’un d’entre eux en plus pour menace de crime, en l’occurrence de viol par sodomie.

Typhaine D. – Crédit : Nora Hegedüs
LR&LP : Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez eu l’idée de concevoir la féminine universelle ?
Typhaine D : Elle y a eu, évidemment, cette terrible leçon de grammaire où l’instituteur a dit, « en français, le masculin l’emporte sur le féminin ». Quelques garçons avaient rigolé, d’autres élèves étaient sidérés. Lorsque j’ai demandé pourquoi et si les femmes avaient le droit de voter au moment où cette règle a été établie, l’adulte m’avait répondu « parce que c’est comme ça ». Déjà, à l’époque, je savais que la langue allait être mon outil et mon arme.
Comme dirait Macron, en français, le masculin fait le neutre. Eh bien, en française, « la féminine fait le neutre ». Et donc, il ne faut pas que ces messieurs s’en ombragent, parce que si je dis « bonjour à toutes », ils sont contenus dans la toutes. Ce n’est pas féminine, c’est neutre…
J’ai tout de suite vu à quel point le langage était un outil puissant parce qu’il structure la pensée. En minorant et en invisibilisant les femmes par la grammaire, dans chaque phrase qu’on dit et qu’on pense, on valide l’infériorité des femmes et la supériorité des hommes contre elles.
On va agir de manière oppressive si on parle et on pense de manière oppressive. C’est la raison pour laquelle les masculinistes s’acharnent à faire du langage un outil de propagande misogyne, parce qu’ils savent à quel point c’est puissante.
En dehors de la grammaire, je me suis mise à m’amuser parce que je suis une autrice. Moi, je joue avec la langue pour la faire parler de noues, me faire raisonner, noues faire résonner. Je me suis mise à mettre une « E » à la fin des adverbes, ce que les mascouillinistes ont très mal vécu : qui aurait aurait pu prédire qu’ils chérissent à ce point les adverbes… Je dis absolumentE, par exemple.
En 2012, j’ai réécrit les contes de fées pour renverser la propagande misogyne de cette matière de notre imaginaire commun. La première phrase des contes de fées, en française, c’est le fameux « il était une fois », ce qui est insupportable et illogique, puisque « c’est une fois qu’elle était ». J’ai commencé par écrire « Elle était une fois », le reste a découlé.
J’ai aussi travaillé des néologismes qui sont aujourd’hui reprises dans le langage courant, comme « rendre femmage ». De la même manière, l’expression « Rendre à Cléopâtre, ce qui est à Cléopâtre », c’est venger la victime de César, et ne pas laisser les Césars piquer nos outils, nos mots, nos trouvailles.
Le fait, à l’écrit, de mettre une « e » à « vous » et « nous » lorsqu’on parle de la peuplesse des femmes, est même repris par beaucoup d’associations féministes francophones.
LR&LP : La féminine universelle a déclenché une vague de cyberharcèlement massive à votre encontre. Pourtant, l’écriture inclusive n’est jamais un souci quand elle brandie par des hommes, ils sont au contraire félicités ainsi que l’a été Damasio avec son livre « La Vallée du Silicium », qu’en pensez-vous ?
Lorsque Damasio écrit dans son livre un chapitre sur deux à la féminine, évidemmente qu’il a fait des recherches, mais il ne cite personne. Même si on apprécie cette démocratisation, c’est énervant qu’il passe pour un génie et un héros, qui nous fait la largesse, en tant qu’homme, d’inclure les femmes, alors que moi, je suis menacée de viol et de mort par des centaines de milliers de mecs.
Celui qui a traduit le livre de Gerd Brantenberg “Les filles d’Égalie” puisqu’elle avait féminisée la langue suédoise, a dû faire des recherches sur la féminisation de la langue française à son tour : il ne prend pas la peine de noues citer non plus et passe pour un allié admirable. C’est toujours pareil, les femmes se battent pour mettre à l’agenda des sujets, et puis des hommes apparaissent, s’en emparent et noues invisibilisent, voire noues plagient. Ils surfent même dessus pour gagner de l’argent, à notre place.

Typhaine D. défend les droits des femmes, des enfant.e.s, et des animaux. Ici, elle est avec toute sa meute – Crédit : studio oilp
LR&LP : Quand vous avez lancé la féminine universelle, avez-vous trouvé les travaux d’autres femmes qui rendent aussi sa juste place au féminin dans la langue française ?
Quelques années après avoir écrit une première version de « Contes à rebours », j’ai rencontré Aurore Evain. Cette chercheuse et metteuse en scène a retrouvé les mots « autrice » et « matrimoine » dans les limbes des archives de la Comédie Française dès les années 2000. Elle s’est échinée à nous les rendre. Pendant des années, elle était la seule à les dire, elle est passée pour une folle, et maintenant, ça y est, on réutilise ces mots-là.
J’ai rencontré Éliane Viennot en 2016. Cette historienne de la littérature, critique littéraire et professeure émérite nous a rendu toute l’Histoire de la masculinisation intentionnelle et mascouiliniste de la langue française. Elle a exhumé et valorisé les écrits et l’influence politique des femmes de la Renaissance et de l’Ancien Régime.
C’est vraimente grâce aux féministes qui se battent et tiennent bon face à l’adversité que le langage progresse. Honnêtemente, sur la re-féminisation des métiers, sans Yvette Roudy, Aurore Evain, Eliane Viennot, moie-même et d’autres, nous n’aurions pas autant progressé, j’en suis mersuadée. Noues aidons à redonner sa place à la moitié de l’humanité, les femmes, dans la langue, les métiers, les pensées.
Par exemple, sur les adverbes Eliane Viennot m’a expliqué à postériori que j’avais raison d’un point de vue historique et linguistique. En effet, les adverbes qui se terminent par « –ment » sont bien construits à partir de la forme féminine de l’adjectif. “Ment” cela veut dire « à la manière de » et provient de leur origine latine. Or, elle m’a expliqué qu’avante, elle n’y avait pas de lettre muette. On disait donc merveilleusemente, on disait et on écrivait la lettre e. Et au fur et à mesure de la masculinisation de la langue, on a voulu des sonorités et rimes masculines, alors que les rimes féminines sont avec la lettre E.
Avante, elle n’y avait pas non plus d’orthographe aussi figée. Je suis pour l’abolition de l’orthographe qui est une construction classiste et élitiste. On dit que le français est la langue de Molière, mais Molière ne connaissait pas l’orthographe d’aujourd’hui : il écrivait en phonétique ! L’orthographe est une arnaque aristocratique puis bourgeoise, pour exclure le peuple du fond en le noyant dans l’oppression de la forme, ce qui a pour effet de persécuter par exemple les dysorthographiques comme moi.
NDLR : Dans la langue de Molière, on écrivait les s avec un ∫ en milieu de mot (par exemple, sauci∫es). Molière, comme tous ses contemporains, ne faisait pas la différence entre les i et les j, et les u et les v. Il faisait rimer « veuve » avec « trouve » et « monnaie » avec « joie » (qui se prononçaient monnwè et jwè). Issu du livre « Le français est à nous ! », de Maria Candea et Laélia Véron, qui explore les relations de pouvoir au cœur du discours sur la langue.
Finalemente, si les adverbes sont à l’origine féminines, c’est qu’en réalité, les mots ont été masculinisés. Éliane Viennot explique qu’avante, lorsqu’on parlait d’une femme, on ne disait pas « je lui rends son livre » mais « je li rends son livre ». Elle y avait un mot, pas « lui » mais « li » qui était la marque de la féminine et qu’on peut réutiliser.
On pourrait donc aller encore beaucoup plus loin. Je rajoute mes néologismes pour jouer avec la langue. Je vais dire « esmérance », mais je ne vais pas toute féminiser. Je vais dire « arrête de m’emperder » par exemple... Chacune peut s’en saisir comme elle la souhaite.
En revanche, elle y a des mots que je vais féminiser parce que c’est importante : la féminisme, la vagine, la clitorisse, parce que ces mots parlent de noues. Les mots négatifs, violents deviennent masculins : « le guerre » ou « le violence » ou « agresseur ». Tant que le viol est un phénomène de masse, je suis pour qu’on rende leurs crimes aux hommes.
La féminine universelle est une langue intelligente, politique, créative, qui ouvre des horizonnes. C’est une langue qui permet de se demander quel mot est intéressant à féminiser ou à masculiniser, qu’est-ce que ça raconte, quel mot est intéressant à modifier, à créer.
Par exemple, j’ai créé le mot « cagresse » pour que les enfant·es aient un mot bien distinct de “caresse” pour différencier une agression sexuelle d’un geste affectif. On crée des mots utiles à l’émancipation, à la fin des violences, à la justice, à la paix, à l’égalité. J’ai aussi créé le mot « enfantisme », pour défendre les droits des enfant·es, dès 2014. À l’époque, j’ai beaucoup entendu qu’on n’en avait pas besoin, aujourd’hui, il est utilisé massivemente dans les médias, les universités et les manifestations, comme sur la loi intégrale par exemple.

La grande chaperonne rouge – Crédit : Nora Hégédüs
LR&LP : Pourquoi avez-vous eu besoin de créer ce mot d’enfantisme ?
Parce que j’ai l’habitude de dire : “ce qui se combat bien s’énonce clairemente”. En écrivante la mersonnage de Gretel, une adolescente énervée qui pose pleines de questions, j’ai eu besoin de l’inventer. Pour la cause des femmes, on dit féminisme, et pour celles des enfant·es, nous avons besoin de nommer l’enfantisme. Je parle d’ailleurs des enfantes et des enfants. Car si on dit juste « enfants », on se représente dans nos esprits des petits garçons.
Récemmente, j’ai découvert que Florence Montreynaud, la fondatrice de l’association féministe « Chiennes de garde » avait utilisé aussi aussi le mot femmage en 2006. D’autres femmes l’ont retrouvé égalemente dans un tract du MLF des années 70, même si je ne le savais pas quand je l’ai inventée. Les grandes esprites se rencontrent ! C’est comme sororité, pendant longtemps on a cru qu’on l’avait inventée, mais ce mot existe depuis aussi longtemps que fraternité.
LR&LP : Lors de l’émergence du féminisme dans les années 70, il y avait eu un débat aux Etats-Unis autour du choix du mot : devaient-elles dire humanisme ou féminisme ? A été voté de dire féminisme parce que, même si c’était pour l’égalité des droits, les femmes partaient de si loin qu’elles avaient besoin, dans le vocabulaire, de montrer que c’était à cet endroit-là qu’il fallait réparer les torts. Est-ce la même approche pour la féminine universelle ?
Exactemente. La doctoresse en linguistique Alpheratz propose une langue neutre. Elle utilise les « al » à la place des « il » ou « elle », etc. C’est très intéressante. Toute proposition pour démasculiniser la langue est féconde. Je ne prétends évidemmente à aucun moment avoir créé la seule solution disponible. La féminine universelle est simplemente ma proposition singulière, artistique et militante.
Même si je trouve la neutralité très intéressante, je sais que c’est trop tôt. Les études sociologiques prouvent qu’elle y a une arnaque avec les mots épicènes (un terme qui possède la même forme au masculin et au féminin et qui ne change pas d’écriture selon le genre, ndlr).
Des expériences ont été réalisées : les gens avaient un nom, puis des images, et ielles devaient dire le plus vite possible si cela correspondait ou pas. Par exemple, le nom « framboise » ne correspondait pas avec l’image d’un « tabouret ». Puis, on a montré aux participant·es les images d’une femme et d’un homme qui courent, après le mot « athlète ». Les gens mettaient bien plus de temps à dire que l’image correspondait quand c’était une femme, car le mot « athlète » renvoie dans nos imaginaire commun patriarcaux à un « mec sportif ».
Cette expérience prouve que pour faire exister les femmes, elle faut les faire exister dans la langue et les faire résonner, pour qu’elles résonnent aussi dans nos têtes. Et c’est pour cela que je préfère féminiser plutôt que noues neutraliser.
Et je sais que l’effet sur les femmes dans les salles qui vont voir mon spectacle est extraordinaire. Sur les hommes aussi, d’ailleurs, ils sortent souvent en colère. Dans ma spectacle “La Pérille Mortelle” par exemple, j’emmène la publique dans une société inversée, où les femmes dominent et où une académicienne misandre nommée Aline Finequellecroûte explique que la féminine l’emporte sur la masculine. Les hommes trouvent cela insupportable d’être minorisés, opprimés jusque dans la langue, même pour de fausse, pendant 1h30 : c’est un aperçu éclairant pour eux de notre réalité de femmes, depuis des siècles… Quant aux femmes, elles me disent souvente que l’effet sur elles extraordinaire, on se redresse, c’est jubilatoire, on se sent puissantes.
Régulièremente des femmes organisent des ateliers d’écriture, ou des soirées entre copines, à la féminine universelle et elles m’écrivent à quel point c’est thérapeutique pour elles d’exister dans leurs propres têtes. Pour la première fois de leur vie, elles peuvent pleinemente poser leurs propres intérêts, c’est essentiel.
Le langage, encore une fois, structure la pensée. C’est pour ça que des hommes ont tenu à faire disparaître le mot : sororité. La sororité, c’est la possibilité de se rassembler entre noues pour s’émanciper, et c’est cela qu’ils interdisent dans nos esprits quand ils suppriment ce mot.

Rassemblement de soutien lors du procès en novembre 2025 – Crédit : Emeric Gallego
LR&LP : Comment s’est passé le cyber-harcèlement dont vous avez été victime ?
Ce cyberharcèlement massif a commencé suite à mon interview sur le média Le Crayon pour le débat « La langue française est-elle sexiste ? », qui a fait plus d’1 million de vues. Notammente, lorsque j’ai dit « elle pleut » au lieu de « il pleut », c’est un des termes sur lesquels ils m’ont harcelée. Sauf que Jacques Prévert l’a proposé aussi dans son poème Il pleut (1946) et alors on a dit que c’était un poète de génie ! Pas de soucis non plus pour le rappeur Nekfeu – depuis accusé de violences sexuelles – avec sa chanson « Elle pleut ». Pour moie, par contre, les mascouillinistes demandent en masse la peine de mort !
Dès la mise en ligne du débat, elle y a eu des milliers de commentaires publics et messages privés sexistes, lesbophobes, validistes, antisémites… Aussi des suggestions pour me torturer, m’assassiner ou me suicider. Sur mon téléphone personnel, je recevais chaque seconde des centaines de messages, au plus fort de leur harcèlement.
Ce harcèlement en ligne se poursuit parfois dans l’espace public, la rue, les transports, les magasins, les musées… Des hommes sont venus tenter de m’intimider après m’avoir reconnue, j’ai parfois dû courir pour fuir et leur échapper. Lors de la plus grosse vague de harcèlement, j’ai dû fuir de Paris plusieurs semaines pour me cacher alors que ce n’était pas programmé. Mais même en pleine montagne certains me reconnaissaient.
Heureusemente, l’enquête réalisée a été très sérieuse pour découvrir certains de ces cyberharceleurs. En France, la loi sanctionne le harcèlement en meute (ou « raid numérique »), où chaque message participe à l’infraction, même si c’est trois mots dans un commentaire, posté une seule fois. Les hommes poursuivis dans mon affaire sont de tous les milieux et professions, de tous bords politiques ou religieux. et de tous les âges : l’adolescence à une soixantaine d’années. Leur seul point commun : ce sont des hommes misogynes.
Au dernier procès, près de 300 personnes étaient venues me soutenir. C’est importante pour la Cour, qui réalise qu’au delà de mon affaire, elle s’agit d’un véritable sujet de société, dont la justice doit pouvoir davantage s’emparer : noues sommes très nombreuses à subir ces cyberviolences, mais avoir droit à une enquête et un procès est rarissime. J’ai de la chance, j’en ai conscience et je pense à toutes les victimes qui ne l’ont pas eu. D’ailleurs, le chapitre III de la loi intégrale concerne les VSS numériques.
Face aux agresseurs, noues avons notre créativité, la sororité et notre force collective féministe et enfantiste. »