Depuis le début de son second mandat, Donald Trump n’a cessé d’afficher sa volonté de rétablir un ordre international fondé sur l’hégémonie états-unienne. Dans son rapport Opération « chaos européen », l’ONG BLOOM dévoile l’étendue de la collaboration entre la sphère MAGA et l’extrême droite européenne, et met en lumière leur stratégie pour imposer un agenda politique ultra-réactionnaire sur le Vieux Continent.
Pendant des décennies, les États-Unis ont financé des acteurs européens promouvant les droits humains, la démocratie libérale ou encore les marchés ouverts. Mais le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a radicalement changé la donne, en témoigne la National Security Strategy, publiée en décembre 2025.
Ce document ne laisse guère de doutes sur la trajectoire voulue par l’administration : primauté absolue des intérêts américains, réactualisation de la doctrine Monroe, durcissement des contrôles aux frontières et de leur politique migratoire, réindustrialisation tout azimut et renforcement de l’armée pour assurer leur « domination militaire pour les générations à venir ».
En ce qui concerne l’Europe, Trump veut que le Vieux Continent « retrouve sa confiance civilisationnelle et abandonne son obsession inefficace pour une politique réglementaire suffocante ».
En clair, Donald Trump souhaite démanteler les réglementations européennes qui entravent les intérêts économiques américains, et imposer aux organes de pouvoir européens un agenda politique ultraconservateur, sur fond de politique raciste et de promotion du suprémacisme blanc.
En février 2026, le Financial Times révélait que le Département d’État des États-Unis préparait un programme de financement destiné à des organisations et think tanks européens proches de la mouvance MAGA. Pour annoncer sa mise en place, la sous-secrétaire d’État à la diplomatie, Sarah Rogers, s’est rendue à Londres, Paris, Rome et Milan à l’occasion d’une « tournée pour la liberté d’expression ».
Dans les faits, son objectif principal était de se rapprocher de think tanks d’extrême droite et de nouer des partenariats européens en vue de mettre en œuvre le programme défini dans leur National Security Strategy.

Sarah Rogers, sous-secrétaire d’Etat américaine chargée de la diplomatie publique, lors de son audition devant le Sénat américain. — © US Senate
Les fascistes états-uniens à l’assaut de l’Union européenne
Cette offensive n’a pas commencé avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Elle s’inscrit dans un travail de longue haleine mené par des think tanks et des fondations américaines qui œuvraient déjà à renforcer leurs liens avec les milieux conservateurs européens.
C’est le cas de la Heritage Foundation, le think tank à l’origine du « Project 2025 », une feuille de route ultraconservatrice qui vise, selon les termes de son président Kevin Roberts, à « institutionnaliser le trumpisme ». La fondation a largement contribué à la tournée européenne de Sarah Rogers en lui fournissant une liste de potentiels partenaires politiques.
D’autres think tanks états-uniens participent activement à cette entreprise d’influence sur le Vieux Continent, à l’instar du Heartland Institute ou Americans for Tax Reform. Deux groupes qui œuvrent au démantèlement des régulations environnementales européennes tout en promouvant une idéologie ultralibérale et antifiscale.
Le Heartland Institute a notamment fondé le Nongovernmental International Panel on Climate Change, un contre-sommet climatosceptique qui cherche à décrédibiliser les rapports du GIEC. Une position qui n’a rien de surprenant au regard de ses financeurs, qui comptent des géants de l’industrie fossile comme ExxonMobil ou la famille Koch.
Il constitue également un point névralgique de la coalition grandissante entre les extrêmes droites européennes et états-uniennes. En plus d’avoir créé sa branche européenne en 2024 – le Heartland UK / Europe –, il entretient des liens étroits avec le parti Patriotes pour l’Europe, et, par extension, avec de nombreux groupes d’extrême droite nationaux, renforçant davantage les liens institutionnels entre les lobbies industriels américains et les organes politiques de l’UE.
Le réseau ATLAS – une nébuleuse de plus de 500 think tanks libertariens à travers le monde, dont le Heartland Institute et la Heritage Foundation – joue un rôle indéniable dans la consolidation de cette internationale fasciste.
Son ancrage européen repose sur deux associations, le European Policy Information Center (EPICENTER) et le European Centre for International Political Economy (ECIPE), qui mènent une offensive de dérégulation à travers, respectivement, des directives Omnibus ou des campagnes de décrédibilisation d’ONG européennes.
De nombreux relais européens
Les think tanks hongrois Mathias Corvinus Collegium (MCC) et le Danube Institute se sont imposés comme de véritables pivots de la coopération entre le gouvernement de Viktor Orbán – érigé en modèle du nationalisme occidental par la sphère MAGA – et l’extrême droite américaine.
Le MCC, financé par des réseaux proches du pouvoir de Viktor Orbán, ainsi que par l’argent du pétrole hongrois – étant actionnaire à 10% de la compagnie pétrolière nationale MOL –, organise régulièrement des rencontres entre représentants européens et figures du trumpisme, afin de coordonner leurs stratégies politiques.
D’autres organisations assument un rôle similaire, à l’instar d’Ordo Luris en Pologne, du Centro Studi Machiavelli et Naziona Futura en Italie ou encore du Western Arc et de l’Institut Molinari en France. La proximité qu’elles entretiennent avec les mouvances d’extrême droite nationales en fait des partenaires privilégiés pour les acteurs états-uniens qui œuvrent à la consolidation d’une internationale fasciste. De fait, elles figurent parmi les potentiels bénéficiaires du programme de financement américain annoncé par Sarah Rogers.
Une stratégie d’ingérence financée à coups de millions
Au-delà d’un socle idéologique commun – rejet du pacte vert pour l’Europe, lutte contre le “wokisme” et les droits des minorités, renforcement des politiques anti-immigration, dérégulation économique et affaiblissement des institutions européennes – cette collaboration s’appuie avant tout sur d’importants financements américains.
D’après le rapport de BLOOM, les principaux think tanks de la galaxie MAGA ont investi près de 46 millions de dollars en Europe entre 2019 et 2024, sous forme de subventions, de soutien à diverses campagnes ou d’actions juridiques destinées à promouvoir leur agenda politique.
La chaîne de télévision italienne RAI 3 a révélé qu’entre 2020 et 2024, douze des plus influents think tanks américains – dont ceux précédemment mentionnés – avaient investi près de 100 millions d’euros pour renforcer leurs activités de lobbying auprès des institutions européennes, marquant une augmentation de 200 % par rapport aux sommes observées par le passé.
Les think tanks états-uniens ne sont pas les seuls à alimenter les caisses. Selon une enquête de Follow the Money, près d’un tiers du financement des principaux tanks bruxellois provient de multinationales américaines, soit 115 millions d’euros pour la seule année 2023. Parmi les principaux donateurs figurent les géants du numérique Google, Microsoft et Meta, qui voient dans cette nébuleuse conservatrice un puissant levier pour affaiblir les réglementations européennes contraires à leurs intérêts économiques.
En mêlant lobbying intense et accroissement des financements, les acteurs de part et d’autre de l’Atlantique ont su asseoir la légitimité politique de mouvements d’extrêmes droites nationaux et internationaux, menaçant directement les institutions européennes et les droits qu’elles sont censées garantir aux citoyens européens.
Comme le rappelle le rapport, « Ces liens transatlantiques ne reposent pas sur des rapports de dépendance ou de subordination, mais sont faits de soutien mutuel, de légitimation intellectuelle, d’influence réciproque et de définition concertée des priorités à l’échelle mondiale ».
Cette offensive dépasse largement le simple rapprochement idéologique entre mouvements conservateurs. C’est une véritable stratégie d’ingérence qui se déploie, et dont les effets se font déjà ressentir. La récente victoire du parti d’extrême droite allemand Alternative für Deutschland (AfD), qui a raflé près de 44 % des voix lors des élections régionales en Saxe-Anhalt, est une conséquence directe de la légitimation d’idées ultra-réactionnaires.
Partout en Europe, la progression de l’extrême droite – tant sur le plan idéologique qu’institutionnel – rend plus que jamais indispensable la consolidation d’un front antifasciste à la hauteur de cette offensive internationale.