Avec la sécheresse, 43 % des petits cours d'eau en France se sont partiellement ou totalement asséchés. Les sols, eux, n’ont jamais été aussi secs depuis le début des mesures. Face à cette situation critique, il faut rappeler un fait majeur : une rivière en bonne santé, c’est d’abord de l’eau qui s’étale, pas de l’eau qui file tout droit vers la mer.
L’incision des rivières
Après un hiver excédentaire en pluies, le printemps a inversé la situation. Dès avril, les précipitations ont chuté de 70 % en moyenne sur le pays, asséchant fortement les sols. Après 15 jours de nouveau pluvieux début mai, les vagues de chaleur se sont enchaînées les unes après les autres, frappant tout le pays. Résultat, à la mi-août 2026, 77 % du territoire est soumis à la sécheresse rapporte Météo-France.
Au-delà des impacts du dérèglement climatique, cette situation illustre à quel point nous avons maltraité nos cours d’eau et zones humides en France. Depuis trop longtemps, les rivières sont perçues comme un unique cours d’eau ; alors qu’une rivière en pleine santé est constituée de bras, de méandres, de chenaux, de canaux, de plaine alluviale…
« Aux Etats-Unis, ils emploient le mot « riverscape » qui pourrait se traduire par « rivière paysage », précise Suzanne Husky, co-autrice de l’ouvrage Rendre l’eau à la Terre, dans notre livre-journal EAU.

Carte nationale des cours d’eau protégés par la loi sur l’eau en France métropolitaine en 2023 – Crédit : INRAE
Fut un temps où la France était composée d’un tiers de zones humides. Pendant des siècles et des siècles, on a fait l’inverse de ce qu’il faudrait : artificialiser les sols, bétonner les berges, rectifier les cours d’eau pour les rendre droits, drainer les zones humides et le moindre marécage, raser les haies et les bocages. En France, près de 90% des cours d’eau ont été modifiés par l’humain : rectifiés, endigués, busés, « canalés ».
« Nos rivières sont devenues des autoroutes pour que l’eau s’écoule de plus en plus vite vers la mer », résume Nicolas Celnik, co-auteur du livre Les Assoiffeurs, au micro de France Culture.
Les rivières ont été transformées en “tuyaux d’évacuation” à ciel ouvert, avec des berges bétonnées, des lits trop profonds, des crues plus violentes (causées par l’accélération artificielle du cours d’eau) et une biodiversité appauvrie. A force de retirer tout ce qui pourrait retenir l’eau dans le sol (bois, bûche, etc.), on a même créé une maladie à nos rivières : l’incision, c’est à dire à l’enfoncement de leur lit.

Exemple de l’incision du lit d’une rivière – Crédit : Blavet terres & eaux
« La rivière, c’est du transport liquide, mais c’est aussi du transport solide, qui est beaucoup moins connu. La rivière a besoin de transporter du caillou et quand elle ne peut pas aller le chercher latéralement, elle va le chercher dans la profondeur. Donc elle va s’inciser, s’inciser, parfois jusqu’à la roche-mère », avertit Hélène Mathieu-Sugas, directrice technique Gemapi au sein du SMMAR, le syndicat mixte des milieux aquatiques et des rivières, dans notre livre-journal EAU.
Cette incision en profondeur crée des désordres importants : des inondations, en accélérant les vitesses des rivières ; la déconnexion des cours d’eau de leur nappe alluviale, ce qui assèche tout le territoire et tue la végétation ; des pertes d’habitats et donc un appauvrissement de la biodiversité.
Régénérer le cycle l’eau
Ce phénomène d’incision n’est bien connu en France que depuis une vingtaine d’années. Pour inverser le processus, les réserves artificielles devraient être bannies. Il faudrait plutôt ralentir l’écoulement de l’eau pour que chaque goutte puisse bénéficier autant que possible au milieu et l’hydrater durablement.
Partout, des syndicats des eaux changent ainsi d’approche, et les mentalités, pour aider les cours d’eau. « Les méandres, les échanges avec la nappe phréatique sont vraiment essentiels. Une rivière respire en débordant et quand elle le fait, elle recharge la nappe phréatique », résume Jean-Noël Resch, hydrobiologiste chargé de mission à l’Epage Haut-Doubs – Haute-Loue et président de Synusie eau.
En fonctionnement naturel, une rivière présente dans son lit des sédiments de différentes tailles : blocs rocheux, galets, graviers et sables. Ils sont une pièce clé du fonctionnement physique et biologique de la rivière. Ils se déplacent dans la rivière, de l’amont vers l’aval, au rythme des variations du débit.
Il faut donc rééquilibrer le rapport débits liquides / débits solides pour soulager le cycle de l’eau. Pour y arriver, plusieurs méthodes :
- Ralentir les écoulements (techniques de restauration douce)
- Reconnecter la rivière à ses berges et zones d’expansion naturelles
- Réhausser le lit ou favoriser les dépôts naturels de sédiments
- Replanter des haies dans les champs
- Imiter les castors en construisant des ouvrages low-tech qui retiennent l’eau (comme nous vous le décrivons ici mais surtout dans notre livre-journal EAU, dans l’Aude)
- Protéger les petits cours d’eau qui connectent les rivières entre elles : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières »

Extrait du film « Redonnons libre-cours à nos rivières » – Agence de l’eau RMC
« On a une vraie guerre de l’eau qui s’est mise en place depuis 2/3 ans, avec un partage de la ressource qu’il faut qu’on invente », précise Hélène Mathieu-Sugas dans notre livre-journal EAU. « On veut embarquer avec nous le monde agricole pour mettre en place des techniques d’hydrologie régénérative et de déploiement de ces ouvrages low-tech. Jusqu’à présent, le sport national c’était d’envoyer le plus vite possible l’eau à la mer. L’enjeu aujourd’hui, c’est de garder l’eau sur le bassin versant. Mais pas avec des mégabassines qui s’évaporent à 30% en an, il faut vraiment utiliser le milieu naturel. Le meilleur stockage est la nappe alluviale, il faut qu’on réhydrate ces sols »
Décrite dans le livre Beavers in Britain’s Past by Bryony Coles (2006, Perfect), « une expérience locale a montré que dans un contexte sans castor, une goutte d’eau mettait trois à quatre heures pour parcourir un segment de rivière couvrant 2,6km2 – alors que dans la même rivière, ponctuée d’ouvrages castor, la même goutte d’eau mettait jusqu’à vingt jours pour parcourir la même distance », expliquent ainsi Baptiste Morizot et Suzanne Husky dans l’ouvrage Rendre l’eau à la terre.
L’un des exemples les plus réussis de renaturation est de la rivière Aire (Genève, Suisse), qui a été primé à de multiples reprises. Lancé dans les années 2000, ce projet emblématique a transformé un canal bétonné en un cours d’eau méandriforme.

L’Aire et ses « carrés de chocolat », un exemple de renaturation – Crédit : Fabio Chironi/ Superpositions
Au total, plus de 5 km de rivière ont été revitalisés. Le transport originel des sédiments a été rétabli, laissant ainsi les matériaux alluvionnaires disponibles dans le cycle naturel de vie de la rivière. Cela a permis une meilleure dissipation des crues et le retour de la biodiversité.
Et le temps presse. Des premiers retours de terrain, on estime qu’une rivière peut prendre 5 à 6 ans pour se stabiliser.
N’attendons pas que le lit des fleuves se tarisse pour agir, car il sera alors trop tard.