Associations environnementales, pêcheurs, riverains, scientifiques. Tout le monde ou presque s'opposait au projet de méga-usine à saumons près de Bordeaux. Pourtant ce projet contre-nature a été validé jeudi 2 juillet par un vote du CoDERST, en dépit de l'opinion scientifique. La préfète doit désormais se prononcer, mais elle avait promis de suivre l'avis du CoDERST.
Depuis 2022, l’entreprise Pure Salmon tente de s’implanter au Verdon-sur-Mer, à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde. Alors que 99% du saumon consommé en France est importé, ce projet gargantuesque prévoit une production de 10 000 tonnes de saumons par an, soit 2 à 3 millions de poissons, répartis dans 24 cuves fermées ainsi qu’un site d’abattage et de transformation.
Des conditions d’élevage jugées misérables, qui menacent directement la faune et la flore locales : l’usine pourrait rejeter jusqu’à 900 tonnes de déchets par mois, boues fécales et minérales confondues.
Face à ce projet, une mobilisation inédite avait rassemblé riverains, associations, pêcheurs et scientifiques. La ministre de la Transition écologique s’est dite formellement opposée au projet. Mais c’est la Préfecture de région qui avait le dernier mot. Le jeudi 2 juillet, les 24 membres du CoDERST ont tranché : 14 voix pour, 8 voix contre.
La préfète de la Gironde, Sophie Brocas, s’aligne sur cette décision et devrait délivrer l’autorisation environnementale, dernier frein administratif, dans les prochains jours. La construction de l’usine devrait débuter dès la fin de l’année.
La science mise au placard
Contactée par La Relève et La Peste après le vote, Esther Dufaure, fondatrice de Seastemik, ne cache pas son amertume. Elle révèle un détail resté sous les radars médiatiques : parmi les 8 voix contre, figurent les deux hydrologues siégeant au comité.
« Les deux hydrologues du CoDERST ont voté contre. Encore une fois, les scientifiques ont été mis au placard pour satisfaire des intérêts financiers destructeurs plutôt que de préserver notre environnement et notre eau », dénonce-t-elle.
Ce vote, selon elle, illustre le rapport de force qui a présidé à toute la procédure : « On a la science de notre côté, énormément d’acteurs, la fédération de pêche est contre le projet… Et pourtant, des élus, le ministère de l’Agriculture et le ministère de l’Industrie poussent ce projet. »
Contre l’avis scientifique sur les impacts environnementaux locaux, ces deux ministères s’étaient en effet dits favorables, au prétexte de l’innovation. Les verdicts scientifiques restent pourtant clairs sur ce point. Impossible de recycler l’intégralité des déchets émis par ce type de station. Reste la question, désormais sans réponse officielle : où seront-ils éliminés ?
Une usine mal préparée face aux aléas climatiques
Autre argument de poids soulevé par Esther Dufaure : la consommation énergétique d’une telle structure. « On n’est pas capable d’assurer l’électricité à l’ensemble de la population en période de canicule. On n’est pas capable d’avoir de la clim’ dans les services publics type hôpitaux, et on voudrait climatiser un élevage de saumons ! Parce qu’en été, quand il fera 45 degrés, il faudra maintenir l’eau à 14°C sous la tôle. »
Au-delà de la question énergétique, se pose celle de la mortalité des poissons. Lors d’un épisode de forte chaleur, plusieurs milliers de poissons pourraient mourir d’un coup. « Dès qu’il y a un souci, il faut évacuer les cadavres, et là c’est pareil. Où est-ce qu’on enverra les cadavres ? », s’interrogeait Esther Dufaure.
Une usine peut en cacher une autre
En France, aucun projet de ce type n’a encore vu le jour. Avec ce premier feu vert, d’autres méga-élevages pourraient s’implanter sur le territoire. Cette perspective glace la fondatrice de Seastemik, qui voit déjà se profiler la multiplication de ces projets : « Si Pure Salmon arrive, il y en aura d’autres qui vont vouloir s’installer, en se disant que si Pure Salmon a percé, eux aussi le peuvent. C’est bien pour cela qu’on estime que Pure Salmon est comme un cheval de Troie. »
En 2021 la France était le premier pays consommateur de saumon en Europe, avec une moyenne de 3 à 4 kilos par habitant et par an.
Le combat continue
Mais pour Seastemik, ce vote n’est pas une fin de partie. C’est même là que commence la vraie bataille. Loin de baisser les bras face à ce revers, l’association a déjà anticipé la suite.
« On va continuer. Nous, derrière, on a prévu un recours administratif, un recours contentieux, avec une dizaine d’ONG qui sont d’accord pour le porter. Le cabinet d’avocats est déjà choisi. »
Le message d’Esther Dufaure est sans ambiguïté : le vote du CoDERST n’était qu’une étape, pas un verdict final. Tant que l’autorisation environnementale n’aura pas été attaquée devant les tribunaux, le projet Pure Salmon restera un chantier juridique autant qu’un chantier de béton.
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