Activiste résolue, Camille Étienne est devenue une voix incontournable de l’écologie concrète et de la justice climatique. Entre désobéissance civile, plaidoyer politique et travail de terrain, elle décrypte les mécanismes de l’inaction étatique et les rouages des lobbies. Pour mieux pousser les murs.
Alors que l’Assemblée nationale s’apprête à voter, ce mardi 2 juin, une mesure cruciale sur la réduction du cadmium — ce métal lourd hautement cancérigène omniprésent dans nos engrais — l’heure est au bilan. Sommes-nous face à une simple opportunité politique ou à la dernière chance pour les députés de prouver qu’ils placent la santé publique au-dessus des intérêts privés ? Entretien.
La Relève et la Peste : Mardi 2 juin, le vote sur le cadmium est crucial. Est-ce vraiment la dernière chance pour nos élus ?
Camille Étienne : Ce n’est pas tant une « dernière chance » qu’une opportunité d’être un peu moins misérables. D’être à la hauteur, pour une fois. J’espère sincèrement que les parlementaires, toutes tendances confondues, seront capables de s’affranchir de leurs chapelles pour servir l’intérêt général.
Aujourd’hui, la France bénéficie de dérogations européennes pour continuer à utiliser des engrais chargés en cadmium, alors même que nous connaissons sa toxicité. Alors même qu’il entraîne cancers, insuffisances rénales, problèmes d’infertilité…C’est un aveuglement coupable et irresponsable.
Ce dossier touche aussi à la géopolitique, notamment aux relations France-Maroc. C’est peu connu, mais la majorité des roches phosphatées riches en cadmium importées en France proviennent du Sahara occidental, un territoire sous occupation marocaine depuis les années 80. Il y a là une forme de « néocolonialisme par intermédiaire ».
La France, pour préserver ses relations diplomatiques avec le Maroc, ferme les yeux à la fois sur les conditions de cette mainmise du Sahara Occidental par les Marocains mais aussi sur les risques de l’extraction du cadmium et de ses conséquences pour les sols français. C’est une complicité tacite, au détriment de la santé de nos citoyens.
LR&LP : On reproche souvent à l’écologie d’être une affaire de « petits gestes » ou une « écologie punitive ». Comment briser ce récit ?
C’est un faux débat, un mythe entretenu par ceux qui veulent protéger le statu quo. L’écologie et la lutte des classes sont intrinsèquement liées : les populations les plus précaires sont les premières victimes des dérèglements climatiques, et les moins responsables de celui-ci.
La nature nous rend des « services écosystémiques » gratuitement. Quand on détruit la biodiversité ou qu’on pollue les eaux — comme avec les PFAS ou les pesticides —, on ne fait pas qu’abîmer le vivant, on crée une dette financière colossale pour le système de santé et les services de dépollution.
Ce n’est pas une question de « petits gestes » individuels, c’est une question de survie économique et sanitaire globale. Le prix d’une chimiothérapie, c’est plusieurs centaines de milliers d’euros. Finalement, les gens tombent malades à cause de l’inaction de l’État, et c’est la collectivité qui trinque.
Rappeler ce lien, c’est transformer l’écologie : on ne demande plus aux gens de « faire des efforts » par morale, on leur montre que le système actuel les spolie physiquement et financièrement. C’est là que cela devient une question de justice sociale fondamentale.
LR&LP : Quel est le lien entre féminisme et écologie selon toi ?
C’est une question de place et de réparation. Les femmes sont les premières victimes des désastres, des inégalités d’accès aux ressources et de l’exposition aux substances toxiques.
Mais attention : je me méfie de l’écoféminisme qui essentialiserait la femme comme « naturellement proche de la Terre » ou « tournée vers le soin » par nature. Pour moi, ce n’est pas biologique , c’est sociologique.
Les hommes ont accaparé les postes de pouvoir et de décision ; les femmes et les enfants, relégués à la marge, assurent le « soin » et la réparation des dégâts causés par cette même domination.
L’écologie est le prolongement de cette lutte : réparer ce que la logique prédatrice détruit.
LR&LP : Les médias te présentent souvent comme une icône isolée. Comment éviter ce piège ?
En travaillant en collectif, tout simplement. C’est ce que je fais chaque jour. À gauche, on a cette fâcheuse tendance à se laisser enfermer dans une « matrice » réductrice, où les rôles seraient déjà figés. Il faut sortir de là et redonner la parole à ceux qui connaissent les sujets, proche du réel.
Quand je porte un sujet comme celui des PFAS, je ne le fais pas pour ma propre lumière : je veux braquer les projecteurs sur le travail de Génération Futures et notamment de Pauline Cervan, ou encore sur Stéphane Horel. Ce sont ces gens qui travaillent dans l’ombre depuis des années, pas moi. Et ce sont leurs travaux qui doivent peser dans le débat public.
Parfois, en tant qu’individus, nous servons juste de vecteurs ou de visages pour aider les gens à raccrocher des enjeux complexes à une réalité humaine.
Mais le message importe plus que le messager : on a besoin d’être nombreux, avec des voix multiples, pour saturer l’espace médiatique. On ne prend pas une place qu’on nous donne, on va la chercher.

Anne-Sophie Roux, Camille Etienne, Caroline Roose, Députée européenne écologiste, et ec Benoit Biteau, député européen écologiste et agriculteur – Crédit : François Dvorak
LR&LP : La désobéissance civile est-elle devenue le seul levier efficace face à un cadre légal qui protège les pollueurs ?
Elle est un formidable levier d’action mais elle n’est ni l’alpha, ni l’oméga de la lutte. Il faut sortir du mythe qui voudrait que seule la désobéissance — ou la radicalité des moyens — soit synonyme de victoire. La réalité est bien plus pragmatique : nous devons composer avec le champ des possibles, là où le légal rencontre le légitime.
Évidemment, la violence de la répression peut être un bon coup de projecteur pour une cause totalement délaissée, mais il ne faut pas oublier les conséquences sur les corps et les vies de ceux qui se sont battus à Sainte Soline. On ne peut pas compter uniquement sur eux.
Je ne désinvestis pas la désobéissance civile, elle est essentielle, mais elle est également insuffisante. Nous devons accepter de « frayer » avec le politique, l’officiel, l’élu.

Camille Etienne et Adelaïde Charlier – Crédit : François Dvorak
Certains, à gauche, rejettent l’idée de harceler des députés sur les réseaux sociaux au motif que nous serions « l’arbre du système ». C’est une erreur. C’est une action concrète qui produit des résultats tangibles.
Lors du vote de la taxe Zucman au Sénat, j’ai vu des élus changer de positionnement à cause de cette pression qu’on leur avait mis massivement via les réseaux. Cela s’est joué à très peu de choses.
À l’approche de 2027 et des élections, chaque mobilisation citoyenne compte. On doit s’emparer de ce moment pour faire pencher la balance.
C’est là que réside le rapport de force : les politiques sont bien conscients qu’ils ont besoin de nous pour être élus. Quand nous créons ce mouvement de masse — via les tribunes, les pétitions, les DM en rafale — nous les forçons à écouter le peuple, ce qui devrait être la base de la démocratie.
LR&LP : Si tu devais « dérouter » une institution pour changer la donne demain, laquelle choisirais-tu ?
C’est sans doute complètement utopique, mais j’aimerais rendre son indépendance au ministère de l’Agriculture. Aujourd’hui, il est totalement phagocyté par le syndicalisme agricole dominant, la FNSEA. Ce syndicat n’est pas seulement un représentant, c’est une machine de gestion qui, par sa puissance financière, capte les agriculteurs en difficulté.
Cette porosité entre le ministère et le lobby agro-industriel bloque toute transformation réelle. Alors même que le secteur agricole et agro économique est un de ceux qui sont le plus en constante mutation, traversé par les nouvelles technologies et les nouvelles idées.
Rendre son indépendance à ce ministère, en y intégrant davantage de contre-pouvoirs scientifiques et pluralistes, serait un tournant historique.
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