Pour produire des capsules d’oméga-3 censées ralentir le vieillissement, l’industrie des compléments alimentaires s’attaque à l’une des pierres angulaires de l’écosystème antarctique : le krill. Ce minuscule crustacé, « pilier de toute la chaîne alimentaire de l'océan Austral et l'une des plus grandes biomasses de la planète », est aujourd’hui pêché à grande échelle.
Le krill, fondation invisible de la nature
Le krill antarctique, petit crustacé translucide proche d’une crevette miniature, joue un rôle central dans l’océan Austral : il nourrit baleines, phoques, manchots, poissons et oiseaux marins.
« Les populations de baleines, grandes consommatrices de krill, sont en augmentation après des décennies de déclin, ce qui accentue la pression sur la ressource », commence Emmanuelle Périé-Bardout, la fondatrice de Under The Pole, un programme d’exploration scientifique dédié à la compréhension et à la protection des écosystèmes marins, pour La Relève et la Peste.
Son rôle ne s’arrête pas là : il contribue aussi à la régulation du climat mondial en participant à la séquestration du carbone. Le krill antarctique, notamment, peut en capter près de 20 mégatonnes par saison, une capacité comparable à celle des mangroves.
« Sa diminution aurait des conséquences catastrophiques pour l’écosystème antarctique », alerte-t-elle.

Les explorateurs polaires Emmanuelle Périé-Bardout (à gauche) et Ghislain Bardout (à droite) © Franck Gazolla / UNDER THE POLE
Le krill transformé en business des oméga-3
Malgré son importance écologique, cette espèce clé est devenue une ressource pour l’industrie du bien-être, portée par la demande croissante en compléments alimentaires. Dans l’océan Austral, des chalutiers spécialisés, venus de plusieurs pays, en capturent des milliers de tonnes pour le transformer en une huile riche en oméga-3, parfois 24 heures sur 24.
« Pourtant, l’oméga-3 pourrait être extrait directement de micro-algues, dont le krill se nourrit », souligne l’exploratrice.
Mais le krill ne finit pas seulement dans les pilules. Il sert à produire de la farine pour l’aquaculture et certains aliments pour animaux domestiques, ainsi qu’à colorer la chair des saumons d’élevage.
« L’élevage de saumon, présenté comme une solution à la surpêche, reste problématique : les saumons carnivores sont nourris avec des poissons pêchés ailleurs dans le monde, privant les populations locales de nourriture. Et le krill est utilisé pour leur coloration », précise Emmanuelle.

Krill en Antarctique © Franck Gazolla / UNDER THE POLE
Une pression croissante sur la ressource
Officiellement, la pêche au krill est encadrée par des quotas internationaux, mais la pression ne cesse d’augmenter. D’après une enquête de l’Associated Press, la limite annuelle autorisée dans l’océan Austral est fixée à 620 000 tonnes. Ces dernières années, les captures s’en sont rapprochées, entraînant parfois des fermetures anticipées.
Selon Sea Shepherd France, les prises ont même dépassé 518 000 tonnes lors d’une saison récente, soit plus d’un milliard de livres de biomasse marine prélevées en quelques mois.
« Les industriels minimisent l’impact en invoquant l’immense biomasse du krill, mais la pêche se concentre dans des zones vitales », affirme Emmanuelle. La péninsule Antarctique, principale zone de pêche, est aussi l’une des plus touchées par le réchauffement climatique.
Elle précise que « le krill dépend directement de la glace de mer et des algues qu’elle abrite pour se nourrir. L’impact du changement climatique sur ses populations reste encore mal connu ».

Une baleine en Antarctique en train de se nourrir de krill © Franck Gazolla / UNDER THE POLE
Dans certaines zones, les navires industriels opèrent directement dans les principales aires d’alimentation des baleines, créant une concurrence directe pour l’accès à la ressource.
« La Norvège, responsable de 64% des prises ainsi que la Chine et la Russie s’opposent à la création d’une aire marine protégée. La Norvège propose même de doubler les quotas en échange de l’AMP, une tactique jugée pernicieuse », précise l’exploratrice. « Des conflits d’intérêts existent, notamment avec la compagnie norvégienne Aker Biomarine qui finance de nombreuses études ».

L’équipage du Bandero, de Sea Shepherd France, s’apprête à déployer un grappin métallique dans le filet de l’Antarctic Endurance © Soizic Roux
Agir avant le point de bascule
Début avril 2026, ces tensions ont dégénéré en mer, entre militants et pêcheurs de krill, avec des actions de sabotage pour tenter de perturber les opérations de chalutage. Quelques jours plus tôt, un autre incident a marqué les esprits : un navire lié aux campagnes de défense des océans, associées notamment au capitaine Paul Watson, est entré en collision avec un chalutier ciblant le krill, illustrant l’escalade des tensions autour de cette ressource.
Début avril, au cours d’une confrontation de six heures dans les eaux fragiles de l’Antarctique, la Marine chilienne est intervenue pour défendre les opérations de pêche d’un chalutier industriel de krill exploité par Aker Qrill.
« Nous menons ces actions car les 27 nations qui font partie du système de gouvernance de l’Antarctique (CCAMLR) refusent systématiquement d’appliquer le principe de précaution à même de protéger le krill », explique la responsable de la campagne, Lamya Essemlali.

Lamya Essemlali, Chargée de campagne et Présidente de Sea Shepherd France à bord du Bandero aux abords de l’Antarctic Endurance © Soizic Roux
Face à la pression sur le krill, les priorités sont de mieux spatialiser la pêche, de ne pas augmenter les quotas sans bases scientifiques solides et d’appliquer le principe de précaution face au changement climatique. Sa protection passe aussi par une action collective mêlant science, pression citoyenne, mobilisation des ONG et décisions politiques fortes.
Contrairement à l’Arctique, où des impacts visibles du changement climatique sont observés depuis 20 ans, l’Antarctique reste encore relativement préservé, offrant une opportunité rare d’éviter un basculement irréversible.
« En Antarctique, lors d’une récente expédition, l’écosystème marin nous est apparu en très bonne santé, sans plastique ni déchets. Cela renforce l’idée qu’il est encore temps de protéger ce territoire vital. Il faut agir vite », conclut Emmanuelle.
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