En janvier 2026, le gouvernement britannique a classé l'effondrement des écosystèmes au rang de menace pour la sécurité nationale. Un geste symbolique fort, qui interroge l'Europe, et la France en premier lieu : peut-on continuer à traiter la crise du vivant comme un enjeu environnemental ordinaire, quand c'est l'assiette des nations qui est en jeu ?
Londres sort du déni
Le Nature Security Assessment, publié le 20 janvier 2026 par le ministère britannique de l’Environnement, ne ressemble à aucun rapport écologiste ordinaire. Il ne s’adresse pas aux ONG ni aux militants. Il s’adresse aux planificateurs de défense, aux diplomates, aux stratèges du commerce. Son message est simple : la destruction du vivant menace directement la sécurité du Royaume-Uni.
Six écosystèmes sont identifiés comme stratégiques. L’Amazonie, le bassin du Congo, les forêts boréales de Russie et du Canada, l’Himalaya, les récifs coralliens et les mangroves d’Asie du Sud-Est. Ces zones régulent les pluies, les températures, les cycles hydrologiques dont dépendent les grandes zones de production agricole mondiale. Leur dégradation se traduit en chutes de rendement, en effondrement de pêcheries, en chocs sur les marchés. Et le Royaume-Uni, importateur structurel, est en première ligne.
Le rapport est explicite : sans action, le pays aurait du mal à garantir une alimentation « abordable, fiable et nutritive » à sa population. Ce n’est plus du langage écologiste. C’est du langage géopolitique.
Des points de bascule
Ce qui distingue ce document, c’est son insistance sur les tipping points, dits points de bascule. Les écosystèmes ne se dégradent pas linéairement : ils basculent. Au-delà d’un seuil de déforestation, l’Amazonie se transforme en savane. Les récifs coralliens blanchissent massivement. Les glaciers himalayens reculent jusqu’à menacer les débits des grands fleuves nourriciers d’Asie du Sud.
Certaines de ces bascules pourraient survenir dès les années 2030. D’autres d’ici le milieu du siècle. Le rapport ne prédit pas ; il évalue des risques, comme le ferait une agence de renseignement pour une crise militaire. C’est ce changement de registre qui marque un cap.
L’enjeu financier est colossal. Le rapport chiffre le déficit global de financement de la biodiversité à au moins 170 milliards de livres sterling par an.
En réponse, il recommande de développer des marchés de crédits biodiversité robustes, de renforcer les partenariats internationaux, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques. Bref, de traiter la nature comme une infrastructure stratégique, au même titre que les réseaux d’énergie ou les routes maritimes.
Et la France dans tout ça ?
En France, le lien explicite entre effondrement du vivant et sécurité nationale reste à faire. La France se pense d’abord comme puissance agricole. Elle produit des céréales, de la viande, des produits laitiers, du vin. Elle exporte.
Cette position la distingue du Royaume-Uni, archipel importateur vulnérable aux chocs globaux. Mais elle ne l’en protège pas pour autant. Les sécheresses, les canicules, l’effondrement des pollinisateurs, la dégradation des sols : ce sont des risques internes, qui minent la capacité productive française de l’intérieur.
Et côté importations, la France n’est pas innocente. Le soja brésilien alimente ses élevages intensifs. La déforestation importée figure dans les bilans de ses chaînes agroalimentaires. En d’autres termes, la France est à la fois exposée aux chocs globaux et contribue à les produire. Ce double rôle mériterait, lui aussi, un traitement à la hauteur d’un enjeu de sécurité nationale.
L’importance des mots
Classer la biodiversité comme enjeu de sécurité nationale n’est pas qu’un exercice de communication. Cela doit avoir des conséquences budgétaires, diplomatiques, agricoles.
Sur les budgets : cela ouvre la porte à des financements relevant de la défense ou de la résilience nationale, pas seulement des ministères de l’Environnement, souvent les premiers sacrifiés en période d’austérité.
Sur l’agriculture : cela donne une justification stratégique, et pas seulement éthique, à la réduction de l’élevage intensif, à la diversification des cultures, à la transition agroécologique. Ce n’est plus de l’idéologie verte ; c’est de la gestion des risques.
Sur le commerce : cela légitime des politiques de diligence raisonnée sur la déforestation importée, des restrictions sur certains produits, des clauses environnementales dans les accords commerciaux. Londres – ou Paris – peuvent s’y appuyer sans avoir à plaider la cause des arbres ; il suffit de plaider la cause de l’alimentation nationale.
Sur la diplomatie enfin : protéger l’Amazonie ou le bassin du Congo devient un intérêt national direct, pas une posture altruiste. Cela change les termes de la négociation avec le Brésil, la République démocratique du Congo ou l’Indonésie.
Le Nature Security Assessment britannique ne résout rien. Il ne finance rien à lui seul. Mais il déplace le curseur. Il dit ce que les économistes et les écologues répètent depuis des décennies, avec une langue que les États comprennent : la destruction du vivant est un risque systémique, au même titre qu’une crise financière ou qu’une rupture d’approvisionnement en énergie.
La France saura-t-elle entendre ce signal ? Ou continuera-t-elle à dissocier souveraineté alimentaire et effondrement de la biodiversité, comme si l’une pouvait survivre sans l’autre ?
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Sources : Nature Security Assessment, Department for Environment, Food & Rural Affairs (DEFRA), janvier 2026 ; Stratégie internationale de la France pour la sécurité alimentaire, 2019-2024.