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De l’écolieu à la mairie : « l’engagement ne se résume pas au mandat »

« Il ne faut pas débarquer contre le maire en disant qu’il n’a rien fait. Il faut s’impliquer dans la vie quotidienne avec les habitants. Une fois reconnu pour ses compétences ou sa personnalité, on peut faire bouger les lignes. »

Plus de 650 listes citoyennes participatives se structurent pour les prochaines municipales, soit deux fois plus qu’en 2020. Parmi elles, des habitants d’écolieux franchissent le pas pour s’investir plus directement sur leur territoire. Un décryptage de Jonathan Attias.

« On a entendu pendant la campagne que l’écolieu voulait prendre le pouvoir. » Camille Perrin se souvient bien de cette phrase, après avoir organisé une élection sans candidat dans sa commune en 2020. Elle était en fin de liste et ne cherchait pas à diriger qui que ce soit.

Et pourtant, l’imaginaire était déjà là : les néoruraux, organisés, coopératifs, allaient « s’emparer » de la mairie. Ce malentendu dit beaucoup des projections et des craintes que peuvent susciter les habitants des écolieux auprès de certain.es habitants.es du cru.

Tout au long de l’année 2025, une enquête menée au sein du réseau des oasis a cherché à comprendre cette tension : « Pourquoi, alors que les écolieux sont désormais solidement implantés dans les territoires, leur engagement municipal reste mesuré ? »

Le terrain parle. Et ce qu’il dit est plus subtil que les caricatures.

Ni retrait, ni conquête

Il y a un fait : les écolieux sont durablement installés dans les territoires ruraux avec plusieurs centaines de projets référencés à travers la France.

Leurs habitant·es y cultivent, construisent, accueillent et expérimentent de nouvelles façons d’appartenir au monde, plus soutenables. Ils apprennent à décider collégialement, à gérer des tensions et entreprendre des projets collectifs qui prennent soin des individus autant que des finalités.

Sur le papier, tout est réuni pour investir des mairies mais dans les faits, l’engagement municipal reste très mesuré. Non par désintérêt mais parce que le réel est plus dense que les discours.

La vie en écolieu est exigeante : gouvernance interne, chantiers, entretien du lieu, décisions collectives, tensions, gestion des communs… L’énergie des habitant·es potentiellement intéressé·es par l’engagement municipal est déjà largement absorbée par la vie de leur oasis. Ajouter un mandat municipal, c’est souvent ajouter une seconde journée de travail.

Oasis Grain&Sens – Crédit : Alexandre Sattler

Créer des liens

Dans un village, la politique n’est jamais abstraite, elle s’incarne dans les visages. S’engager, c’est prendre le risque de générer des tensions entre des néoruraux qui cherchent à s’intégrer et dont les projets ne sont pas toujours compris par le reste de la population, et des anciens qui voient chez ces nouveaux arrivants un potentiel « grand remplacement ».

Yann Sourbier le sait. Co-Fondateur de l’oasis du Viel Audon, il a exercé deux mandats dont un comme adjoint à Balazuc de 2001 à 2014. Aujourd’hui, il ne se représente pas mais reste profondément impliqué dans la vie citoyenne en participant à des commissions de la communauté de commune ou de la commune (Projet Alimentaire de Territoire, révision du PLUI, création de jardins pédagogiques ou partagés…).

« Il ne faut pas débarquer contre le maire en disant qu’il n’a rien fait. Il faut s’impliquer dans la vie quotidienne avec les habitants. Une fois reconnu pour ses compétences ou sa personnalité, on peut faire bouger les lignes. »

Il parle ainsi d’« aïkido relationnel » : faire la vaisselle à la kermesse, participer au comité des fêtes, aller boire un verre au bar du coin…

« Laisser le temps aux gens de se dire que nous ne sommes pas des écolos-bobos, voire même que nous sommes fréquentables comme voisins ou collègues. Et en tissant ces liens, en échangeant sur les sujets du quotidien, le chasseur fera des efforts aussi, il ne chassera pas lors de certaines périodes sensibles. » 

Cet « aïkido » permet de construire des liens et mieux comprendre les enjeux de la commune.

Pour certain·es, l’échelon municipal semble contraint, voire paralysé par des cadres administratifs lourds. Il peut exister une forme de scepticisme, parfois même de rejet de l’engagement politique, perçu comme insuffisant face aux enjeux écologiques et sociaux.

Or cette représentation ne correspond pas toujours aux réalités, car la commune dispose de leviers concrets : aménagement, urbanisme, gestion de l’eau, foncier, soutien aux initiatives locales, politique alimentaire, coopération intercommunale, animation associative, dispositifs de participation citoyenne…

Autant de vecteurs de transformation sous-estimés et pour lesquels il est possible d’aller au delà des prérogatives données comme l’ont fait plusieurs communes participatives à l’image de Poitiers et des assemblées décisionnelles citoyennes.

Un pouvoir d’expérimentation

À Dieulefit, Camille Perrin n’a pas simplement occupé un siège au conseil municipal. Elle a porté un projet ambitieux de Sécurité sociale de l’alimentation, inspiré du régime général de 1946, à une époque où les caisses étaient mutualisées et gérées localement.

L’idée : recréer une caisse commune permettant à chacun·e d’accéder à une alimentation de qualité, décidée collectivement. Aujourd’hui, trois salarié·es à mi-temps travaillent encore sur cette expérimentation.

Mais les 6 années d’exercice ont aussi révélé les limites du cadre municipal. « On manque de temps pour faire du participatif » […] « Certains élus ont peur des critiques ».

Elle décrit des conseils municipaux où beaucoup de décisions sont déjà arbitrées en amont, laissant peu d’espace à une véritable délibération collective. « Faire acte de présence alors que tout est déjà décidé, ce n’est pas pour moi. »

Elle évoque aussi des rapports de pouvoir plus silencieux : la difficulté d’échanger d’égal à égal avec des élus masculins plus âgés, la nécessité parfois de faire porter une idée par un homme pour qu’elle soit acceptée.

À cela s’ajoute une réalité structurelle : le manque de moyens dans les services publics et une fragilité permanente face aux critiques des habitant·es. Beaucoup d’élu·es, dit-elle, préfèrent éviter les vagues. Elle, au contraire, aspirait à plus de radicalité et plus d’écoute.

Pour autant, ces six années n’ont pas été vaines. Elles ont transformé sa manière d’agir.

« J’ai beaucoup évolué. Avant, j’étais prosélyte, je pensais avoir raison. Aujourd’hui, avec mon travail sur la résolution de conflits, je cherche d’abord à prendre soin de la relation. J’accueille ce que vit l’autre, même opposant. Je vais dans le dialogue en gardant une ouverture à ce que je pense. Ça vient de l’écolieu, et j’amène ça dans la politique. »

Elle forme aujourd’hui au porte-à-porte et à l’écoute active et ne repartira pas en 2026. Non par désillusion, ni par retrait politique, mais parce qu’elle n’a plus la disponibilité nécessaire pour être élue, et parce qu’elle interroge lucidement sa place : « Où suis-je la plus efficace et la plus pertinente ? »

Pour elle, le format de la liste citoyenne participative, à lui seul, ne suffit pas. Il doit s’adosser à une vision politique claire. Son engagement continue, mais ailleurs, autrement.

S’engager, mais comment ?

L’enquête menée tout au long de l’année 2025 montre une chose claire : l’engagement municipal ne se résume pas au mandat. Il existe un espace entre l’inaction et la candidature, un espace stratégique et les oasis peuvent y occuper plusieurs fonctions structurantes.

D’abord, celle de facilitation : dans beaucoup de communes, les réunions publiques s’enlisent, les commissions s’essoufflent, les décisions sont perçues comme déjà prises. Les habitant·es d’écolieux ont l’habitude d’animer des espaces complexes : décisions par consentement, clarification des rôles, gestion des tensions.

Ils peuvent co-animer des commissions d’habitant·es, structurer des groupes de travail thématiques, proposer des formats d’écoute et de délibération plus apaisés. Apporter de la méthode là où il y a souvent de la confusion.

Ensuite, celle d’infrastructure démocratique : une salle commune, une grange aménagée, une cuisine collective ne sont pas seulement des lieux de vie. Ils peuvent devenir des espaces d’assemblée, de consultation ou de débat hors du cadre institutionnel. En milieu rural, ces lieux manquent parfois.

Il y a aussi un rôle d’interface : entre élu·es et habitant·es, la relation est parfois fragile. Les écolieux peuvent servir de tiers de confiance, accueillir des discussions sur des sujets sensibles, faciliter des rencontres qui ne trouvent pas leur place dans le formalisme municipal, des commissions citoyennes à l’image de ce que propose Yann Sourbier.

Enfin, il y a l’engagement discret mais décisif : participer soi-même à des commissions, soutenir une association locale ou un comité des fêtes, contribuer à l’écriture d’un programme, accompagner une campagne sans en être la figure visible.

Autrement dit, l’influence ne suppose pas toujours l’exposition. Les écolieux savent faire ce que beaucoup d’institutions peinent à stabiliser : décider sans écraser, gérer les conflits sans les nier, partager les responsabilités, tenir un projet collectif dans la durée.

La question n’est donc plus seulement : « Faut-il être candidat·e ?, mais : où est-on le plus utile pour le territoire ? »

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