En Nord Gironde, un projet titanesque jamais réalisé auparavant va détruire 39 hectares de zones humides et 75 hectares de forêt : une usine de ballons dirigeables, de la société française Flying Whales. Face à la menace sur la ressource en eau et des espèces protégées comme le vison d’Europe, une mobilisation a commencé contre le projet.
Un projet de dirigeables XXL contesté
Voler en dirigeable… L’idée à de quoi faire rêver. Mais au cours de l’histoire, l’inflammabilité de l’hydrogène et la prise au vent de si gros ballons a stoppé l’essor de ce mode de transport. L’incendie de l’Hindenburg aux Etats-Unis en 1937, où 35 personnes ont été tuées, et le développement d’avions performants a porté le coup fatal à l’industrie.
« On estime aujourd’hui qu’il n’existerait plus qu’une vingtaine de dirigeables opérationnels dans le monde, principalement destinés à faire de la publicité ou du vol touristique. Parmi eux : Le Zeppelin NT, de 75m de long et d’un volume de 8 425 m3, dont les 3 Goodyear Blimp », précise un ingénieur aéronautique pour La Relève et La Peste.
Pourtant, depuis une dizaine d’années, les investissements et les projets se multiplient, à l’image de Flying Whales, société créée par Sébastien Bougon, un entrepreneur passé par TF1 et Bouygues, issu des travaux publics mais pas de l’aéronautique.
La promesse : « des émissions de CO₂, avec des diminutions comprises entre 60 % et 87 % par rapport aux moyens de transport traditionnels (camion, hélicoptère, avion) ».
« On veut créer une solution de transport aérien qui soit moins consommatrice que l’hélicoptère, tout en permettant de désenclaver les territoires où se trouvent des populations isolées », explique Clément Barthe, ingénieur chez Flying Whales, pour La Relève et La Peste.

Perspective 3D de transport de container hospitalier – Crédit : Flying Whales
Le but de Flying Whales : construire, en dix ans, 160 dirigeables gigantesques (LCA60T), de 200 mètres de long et d’une capacité d’emport de 60 tonnes, répartis dans le monde entier et destinés à transporter des charges lourdes telles que des grumes de bois, des pales d’éoliennes, des containers hospitaliers d’urgence ou des câbles électriques dans des zones difficiles d’accès.
« Il ne s’agit pas d’aller exploiter des forêts qui ne l’étaient pas jusqu’alors », rassure Aymeric Albert, chef de département commercial bois à l’ONF, partenaire historique de Flying Whales, pour La Relève et La Peste.
« Il serait dangereux d’avoir des zones avec des forêts en libre-évolution sur de très grandes surfaces à cause du dépérissement trop soudain des forêts et des risques que cela pourrait générer pour les populations notamment en montagne. »
Les forêts françaises concernées sont celles de Guyane, des Pyrénées, et des Alpes.
« Le but est d’utiliser les dirigeables dans certaines zones devenues inaccessibles à cause d’éboulements et de routes mal entretenues. Il s’agit de pouvoir agir dans les forêts en mauvaise santé, sans créer de nouvelles routes, ni tasser les sols avec les engins d’exploitation », précise Aymeric Albert.

Perspective 3D de débardage de bois – Crédit : Flying Whales
Le coût total du projet avoisine les 500 millions d’euros. Depuis 2012, Flying Whales déclare avoir levé plus de 160 millions d’euros, dont l’État français et la Région Nouvelle-Aquitaine ont contribué à près de 100 millions d’euros en subventions, prêts ou participation au capital, comme le pointent les commissaires enquêteurs qui ont émis un avis favorable en septembre.
Avec le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine et le feu vert de la Préfecture, Flying Whales a choisi de construire son usine à Laruscade, en Gironde. Le site, sur une surface équivalente à une centaine de terrains de football, devrait accueillir deux hangars de 250 mètres de long et 70 mètres de haut, faisant de « ce bâtiment industriel le plus haut en activité d’Europe », affirme la société.
Mais aussi une aire d’envol verticale à l’écart des flux aériens, soit 75 hectares déboisés. En tout, l’usine devrait développer plus de 74.000m² de plancher.
Le site a été sélectionne selon différents critères, précisés dans l’arrêté préfectoral du 08 décembre 2025 : « un temps d’accès au bassin d’emploi aéronautique bordelais inférieur à 45 minutes, la dimension suffisante de l’emprise foncière, la planéité du terrain, l’éloignement de voies ferrées et d’autoroutes (> 300 mètres), de lignes à haute tension ou d’éoliennes (> 500 mètres), les risques d’inondation, les enjeux patrimoniaux (loi littoral, monuments historiques), les servitudes aéronautiques et les risques industriels. »

Perspective 3D des hangars et ballons sur le site de Laruscade – Crédit : Flying Whales
Un impact environnemental décrié
Si Laruscade est une commune isolée avec seulement 2 800 habitants, le site choisi est en revanche un haut lieu de biodiversité, ainsi que nous l’explique Rachel Blais, référente du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA) Bordeaux, et habitante du territoire.
« C’est l’un des derniers habitats du vison d’Europe, classé en menace critique d’extinction au niveau mondial, et celui de la loutre et du triton marbré ! On ne fait rien d’autre que rappeler le consensus scientifique qui s’est prononcé, arrêtons de demander un avis aux scientifiques si les services de l’État n’en tiennent pas compte », accuse-t-elle.
Un cours d’eau remarquable (La Saye) et 11 habitats traditionnels patrimoniaux seront touchés, répertoriés dans 4 zones naturelles d’intérêt écologique, floristique et faunistique (dites ZNIEFF), ainsi que 2 sites du réseau européen Natura 2000.
Tous critères confondus, « 54 hectares de zone humide seront impactés par le projet », précise le CNPN, dont 38,90 hectares seront totalement détruits, et 77 espèces protégées menacées.
C’est pourquoi le Conseil national de protection de la nature (CNPN) et l’Autorité environnementale de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) ont tous deux émis des avis défavorables sur le projet.
L’analyse initiale de l’IGEDD (octobre 2023) note que « ce projet aura un impact très fort sur le patrimoine naturel, au vu des enjeux en présence et des atteintes fortes du projet à la biodiversité et aux zones humides ».
Pour le CNPN, « la recherche d’alternatives satisfaisantes de moindre impact pour la biodiversité – condition d’octroi d’une demande de dérogation (de destruction d’espèces protégées) – n’est pas remplie ».
Face à ces graves atteintes à l’environnement, la SEPANSO Gironde a déposé, lundi 9 février, deux recours au Tribunal administratif de Bordeaux.
L’un contre la déclaration d’utilité publique (DUP) pour la création de la zone d’activités économiques (ZAE) qui autorise les expropriations nécessaires dans un délai de 5 ans. Et l’autre contre l’autorisation environnementale qui permet l’aménagement de la zone, le déboisement sur 75 ha, et la destruction de 39 ha de zones humides.
« Ces zones humides sont précieuses pour le climat, pour la biodiversité et pour la population », rappelle Patrick Maupin, de la SEPANSO Gironde, pour La Relève et La Peste.
Or, en France, la perte de zones humides est trois fois plus rapide que celle de forêts. La moitié des zones humides françaises a disparu entre les années 1960 et 1990, ainsi que le rappelle notre livre-journal EAU. Leur destruction participe à la perturbation dangereuse du cycle de l’eau.

Manifestation à Larruscade par le GNSA et la SEPANSO – Crédit : JF Cherel
Une compensation remise en question
Les autorités environnementales ont noté plusieurs failles importantes dans les mesures de compensation, qualifiées de « lacunaires » par le CNPN. D’abord, le site de Flying Whales va être bâti sur deux bois, d’une superficie de 1,6 ha, qui doivent eux-mêmes servir de « compensation » aux zones naturelles détruites par le projet LGV Tours-Bordeaux.
De plus, le déboisement sera compensé par un versement d’argent au fonds stratégique de la forêt et du bois, dont les aides servent principalement à créer des pistes forestières, plutôt qu’en replantant des arbres.
« Les mesures de compensations prévues sont ubuesques : plutôt que de compenser le défrichement de 185,74 ha sur la Gironde et la Charente, 1 486 492 euros seront versés au fonds stratégique de la forêt et du bois », dénonce Christine Seguinau, conseillère régionale en Gironde et coprésidente du groupe écologiste.
« Faire reposer sur la Région la charge des compensations environnementales, c’est entériner un modèle profondément défaillant, qui accepte la destruction comme un préalable. On ne compense pas une perte nette de biodiversité qui a mis des années à se construire en un claquement de doigts. »
Il y a deux ans déjà, en juin 2024, le Conservatoire botanique national Sud-Atlantique prévenait que « en cas de réalisation du projet, de nombreux habitats d’intérêt communautaire et zones humides fonctionnelles seront détruits favorisant alors une altération qualitative et quantitative de l’hydrologie du cours d’eau de la Saye ».

Bois qui sera impacté à Larruscade – Crédit : GNSA Chalosse
Des inconnus à long terme
Le cours d’eau de la Saye, les 54 hectares de zone humide et ses centaines d’espèces animales et végétales, ne sont pas les seuls point d’ombre du projet.
Une autre problématique concerne l’eau utilisée comme « lest », 60 m3, pour faire voler le dirigeable jusqu’à son site de chargement. En comparaison, la consommation d’eau annuelle domestique est estimée à 55 m3 par an pour chaque Français. Sans ce lest, le dirigeable s’envolerait trop haut.
« C’est un projet jamais créé auparavant », rappelle un ancien salarié de Flying Whales, pour La Relève et La Peste. « Des dirigeables de cette taille ont volé dans les années 1920, mais pour un modèle opérationnel différent : aller plus vite que les paquebots pour faire du transatlantique, et certainement pas pour faire du sur-place au-dessus d’un site donné en réalisant un transfert de charges. »
Cette eau sera relâchée en « pluie dispersée » lorsqu’elle ira relever des grumes en forêt, sa qualité devra donc faire l’objet d’un contrôle précis. L’eau sera pompée sur le site de départ du ballon, puis sur le point de dépôt des charges lourdes, « soit grâce à des réservoirs d’eau de 60m3, soit directement sur l’eau courante », précise Clément Barthe, ingénieur chez Flying Whales.
D’autre part, ce projet jamais réalisé auparavant n’a pas de prototype : le fondateur Sébastien Bougon tient à l’expérimenter en taille réelle directe, y compris pour les infrastructures. Des inconnues demeurent, notamment la question de la prise au vent.
Les opérations ne seront possibles que lorsque les conditions de vent sont comparables à celles acceptées pour les grues ou hélicoptères (vent maximal de 40 km/h lors du chargement/déchargement). Le reste du temps, les dirigeables devront être stockés dans des hangars de 250 m de long, comme ceux prévus à Laruscade.
« Nous souhaitons construire 160 dirigeables sur les 10 premières années, qui seront répartis de manière équivalente entre l’Europe, l’Afrique, les Amériques, et l’Asie-Pacifique », détaille Clément Barthe, ingénieur chez Flying Whales.
Outre le site de Laruscade, Flying Whales prévoit de construire deux autres usines d’assemblage au Québec (Canada) et en Australie. Flying Whales a également prévu de construire des hangars dans les Pyrénées et dans les Alpes, selon les besoins de l’ONF.
Malgré les inquiétudes des écologistes, Flying Whales poursuit sa lancée. Le premier vol est prévu en 2027, suivi des essais au sol et en vol pour obtenir la certification, puis le démarrage des opérations commerciales en 2029. L’entreprise promet de créer « 340 emplois en 10 ans ».
En cas d’échec, les garanties seront supportées par la Région (45 millions d’euros) et l’État français (105 millions d’euros). Le risque environnemental et économique est donc assuré par la collectivité.
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