Il y a des jours où, face au réchauffement climatique et ses conséquences désastreuses, on craque, on se relève, on résiste, on utilise les moyens démocratiques pour faire face, pour avancer, pour espérer, pour respirer, pour donner un avenir aux choses qui nous tiennent à cœur. Hugues Falys, agriculteur belge qui attaque TotalEnergies en justice, en est un exemple.
En 2016, un orage stationnaire accompagné de grêle inonde ses champs et détruit ses fraisiers. En 2018, 2020 et 2022, des sécheresses mettent à mal ses cultures, son bétail et, in fine, son moral. Une rencontre va transformer cette pression quotidienne en action, celle avec des juristes de la commission Environnement de la Ligue des droits humains.
Ensemble, ils discutent de ce projet de procès. Pour ce type de procès, il est essentiel d’avoir un agriculteur qui peut chiffrer ses dégâts dus au réchauffement climatique.
Hugues Falys en est justement capable. Les dégâts sur sa ferme, située dans la province du Hainaut, ont été répertoriés par le Fonds des calamités. Déjà engagé au sein de la FUGEA, syndicat belge prônant l’agriculture durable, ainsi que comme paysan œuvrant pour une transition vers l’agroécologie, Hugues se lance sans hésiter. Rencontre.
Hugues Falys, un paysan à l’université
C’est au pied du bâtiment d’accueil de l’UCL (Université catholique de Louvain-la-Neuve), Place de l’Université, que nous avons rendez-vous avec Hugues. Hugues travaille actuellement dans la ferme appartenant à l’UCL. C’est lui qui assure le relais entre les académiques, les étudiants, et les chercheurs. « Je suis celui qui huile la machine », glisse Hugues Falys à La Relève et La Peste.
Il y sent tout l’engouement et la curiosité que ces jeunes portent pour la transition vers une agroécologie telle qu’on la connaissait avant l’arrivée de l’utilisation des produits chimiques, en particulier l’engrais azoté à base de gaz.

Hugues Falys, Tournai, Belgium, 19 nov. 2025 © Eric de Mildt
Se passer d’azote pour point de départ
C’est en découvrant les ravages des engrais azotés qu’Hugues a décidé de se consacrer entièrement à l’agroécologie dans sa ferme de Bois-de-Lessines.
« C’est ma conscientisation de départ, et c’est ça qui explique le cheminement dans ma ferme. J’ai essayé de me passer de l’azote dès le début, ce qui fut compliqué pour la culture de vente. »
Hugues vendait des pommes de terre pour la production industrielle de frites, « mais pour la culture fourragère (les plantes que l’on donne aux animaux) et de pâturage, c’était beaucoup plus facile. Les légumineuses, oubliées après la deuxième guerre mondiale et l’arrivée de l’azote, n’ont pas besoin d’être azotées, car elles sont capables de le prendre de l’atmosphère, (on en respire 80%) ».
L’engrais azoté est utilisé pour booster le rendement agricole. Le double problème, c’est que, d’une part, cet azote chimique vient de la pétrochimie et que, d’autre part, il fragilise et expose davantage les plantes aux maladies. Il est donc intimement lié aux pesticides, eux aussi issus de la pétroindustrie.
Or, développe Hugues, « si l’Humanité est arrivée jusqu’à maintenant c’est parce que beaucoup de choses se géraient par la nature et par ce qu’on appelle à présent les services écosystémiques. Les pucerons, par exemple, ont, eux aussi, des ravageurs. Les maladies traditionnelles sont essentiellement là pour les maladies à champignon, elles attaquent les plantes quand elles sont à maturité, et sont là pour dégrader la matière organique, elles ont un rôle. »

Tournai, Belgium, 19 nov. 2025. © Eric de Mildt
Horizon, désillusions, action
Au départ, l’horizon de Hugues reposait sur un maître mot : autonomie. « J’ai d’abord visé l’autonomie fourragère qui implique de nourrir son bétail exclusivement avec les produits de la ferme. Ensuite, je me suis fixé pour objectif l’autonomie énergétique via des panneaux solaires, un puits pour l’eau, etc. »
Hélas, vinrent les années de désillusions climatiques : 2016, 2018, 2020 et 2022. « Si rapprochées que cela ne devenait plus tenable », se souvient-il. Soit il abandonnait sa ferme, soit il se battait pour elle et ce qu’elle avait subi.
Il opte pour la deuxième voie, celle de la résistance, jusqu’à incarner aujourd’hui ce combat contre TotalEnergies, responsable, avec ses comparses du secteur pétrolier et gazier, de 75% des émissions de gaz à effet de serre.
Celui-ci a pour but de faire imposer à TotalEnergies, « parce que c’est un symbole de l’industrie pétrolière en Belgique (nombreuses sont leurs stations le long des routes belges) » avance-t-il, la réparation des dommages dont il a été victime, de participer financièrement à la transition, et de contraindre la multinationale à sortir des énergies fossiles afin d’éviter des dégâts futurs.
Car des dégâts Hugues en a connu : fraisiers arrachés par la grêle, pâturages asséchés, vaches assoiffées, cultures perdues dues aux conditions climatiques extrêmes.
FIAN Belgium, Greenpeace et des membres de la société civile s’ajoutent à la liste des soutiens d’Hugues. Ensemble, le dossier monté est solide, sourcé, avec des références scientifiques, politiques et judiciaires. Une jurisprudence existe : en 2022, 2000 affaires judiciaires de ce type avaient déjà pris cours selon l’ONU. Certaines, dont l’affaire climat ou l’affaire Shell, ayant abouti et donnant ainsi de l’espoir au Farmer case.

Tournai, Belgium, 19 nov. 2025 © Eric de Mildt
Un paysan met TotalEnergies au tribunal
Le procès aura les lieu 21 et 23 janvier 2026, au tribunal de commerce de Tournai. Hugues explique que « les arguments utilisés par TotalEnergies sont souvent bidons, jouant sur leur immunité de plaidoirie (les avocats peuvent défendre leurs clients sans risque de poursuites judiciaires pour les propos tenus dans l’exercice de leur défense, tant qu’ils ne traitent pas des faits étrangers à la cause), dans le but de semer le doute dans l’esprit des juges. »
Par exemple, bien qu’il soit légalement interdit à TotalEnergies de faire du greenwashing, ils utilisent encore l’argument d’acteur de la transition énergétique. Autre exemple, ils avancent l’idée que ce procès est politique (Hugues faisant parti d’un syndicat), ce qui n’est pas la teneur du propos d’Hugues.
A la ferme du Bois-de-Lessines, la vie et les récoltes continuent leurs chemins sous le regard et la main travailleuse du fiston d’Hugues. Il supervise et cultive, sur les deux hectares restants, légumes et fraises. Quand transition et transmission riment à l’unisson.
La décision du tribunal, elle, sera rendue avant le 23 avril 2026. Affaire à suivre…
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