Donald Trump a kidnappé Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores. Inculpés pour narcoterrorisme et crimes contre l’humanité, la véritable raison de cette attaque militaire est assumée : reprendre le contrôle des plus grandes réserves de pétrole au monde. Et ce faisant, rétablir la force géopolitique du pétrodollar.
Alors que les dernières années semblent avoir été pavées par le retour des conflits armés internationaux, 2026 ne s’annonce guère mieux. En capturant le président vénézuélien, Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores, à Caracas ce samedi 3 janvier, Donald Trump a envoyé un mot d’ordre très fort au monde entier : « Fuck around and find out », qu’on pourrait poliment traduire par « Quand on me cherche, on me trouve ».
Ce mot d’ordre s’applique également dans la politique interne des Etats-Unis, puisque le président Donald Trump a décidé d’attaquer de façon unilatérale, sans consultation ni information préalable du Congrès.
« C’est la première fois qu’un président américain revendique ouvertement le fait d’avoir tenu son Parlement à l’écart de sa décision, par mépris assumé à l’égard du pouvoir législatif », décrypte Hugo Toudic, spécialiste des Lumières et de la pensée politique américaine, dans une tribune au « Monde ».
La guerre contre la drogue, un prétexte
Officiellement inculpé pour « narcoterrorisme » et « crimes contre l’humanité », le président despotique vénézuélien, Nicolás Maduro, a comparu brièvement, lundi 5 janvier, devant un juge à New York. Nicolás et son épouse ont plaidé non coupable, la prochaine audience est fixée au 17 mars.
Véritable dictateur, Nicolás Maduro est soupçonné d’avoir truqué les élections présidentielles, accusé de faits de tortures, d’emprisonnement de journalistes, de menaces à l’encontre d’opposants politiques et d’activistes. C’est pourquoi les exilés Vénézuéliens ont fêté l’annonce de son arrestation, ayant l’espoir d’en finir une fois pour toutes avec l’héritage du chavisme. L’hyperinflation et la crise politique ont poussé plus de sept millions des 32 millions de Vénézuéliens à migrer.
En revanche, le Rapport mondial sur les drogues 2025 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) montre bien que les principaux flux de cocaïne vers l’Amérique du Nord proviennent des pays producteurs andins, là où le Venezuela n’a qu’un impact marginal.
Un constat accablant qui a divisé au sein même du camp Trump. Marjorie Taylor Greene, ex-fervente militante du mouvement MAGA, a claqué la porte du parti présidentiel. « La plupart du fentanyl mortel qui entre aux États-Unis provient du Mexique. Pourquoi l’administration Trump n’a-t-elle pas pris de mesures contre les cartels mexicains ? », interroge-t-elle.
Surtout, l’opération américaine est tout à fait illégale au regard du droit international. C’est une violation de la Charte des Nations unies, qui structure les relations entre États depuis 80 ans. Rédigée suite aux ravages de la seconde guerre mondiale, cette charte a posé comme principe le non-recours à la force pour régler les conflits entre États.
Si la charte prévoit des exceptions, une intervention doit être validée par le Conseil de sécurité des Nations unies ou relever de la légitime défense pour être légale. Or, ce n’est pas le cas dans la situation présente.

Le président Trump a publié la première image de Nicolás Maduro détenu par les États-Unis, après sa capture au Venezuela.
Les plus importantes ressources de pétrole au monde
Trump l’a dit lui-même, à de nombreuses reprises : les Etats-Unis cherchent avant tout à remettre la main sur les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, soit 303 milliards de barils de réserves, environ 20 % du pétrole mondial.
Dans son discours du 3 janvier, il proclamait : « Nous allons faire en sorte que nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus importantes au monde, aillent sur place, dépensent des milliards de dollars, réparent l’infrastructure pétrolière très endommagée, et commencent à gagner de l’argent pour le pays. »
Pour comprendre d’où vient cette prétention, il faut remonter le passé. Dès 1929, Caracas pèse pour plus de 10 % de la production d’or noir de la planète et en est le premier exportateur mondial. A la base, Britanniques et Américains se partagent l’or noir. Après la Seconde Guerre mondiale, les américains récupèrent l’exploitation du pétrole.
« Le Venezuela devient le premier réceptacle des investissements internationaux américains, et sa première source de profits étrangers. Il faut bien prendre la mesure des richesses ainsi extraites du Venezuela par les Etats-Unis au mitan du 20e siècle », explique l’économiste Gabriel Zucman
En 1957, l’équivalent de 12 % du produit intérieur net vénézuélien – c’est-à-dire de la valeur de tous les biens et services produits chaque année dans le pays – va directement aux actionnaires américains. Soit à peu près autant que ce que touche la classe populaire du Venezuela, les 50 % les plus pauvres du pays.
En 1960, le politique vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo impulse la création de l’OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole). Le pays prend les devants pour propulser un « nouvel ordre économique international ». En 1976, la nationalisation des actifs d’ExxonMobil, Shell et Chevron au Venezuela en est l’une des plus grandes mesures.
« Donald Trump a alors 30 ans. Il ne cesse aujourd’hui de dénoncer ce « vol », éclaircit Gabriel Zucman. « Et ne cache guère son objectif principal : revenir aux conditions léonines de la période 1920-1960. Un partage de la rente pétrolière qu’on peut difficilement imaginer plus injuste et inégalitaire ».
Aujourd’hui, selon les données de l’OPEP, le Venezuela a produit 934 000 barils par jour en novembre 2025, soit moins de 1 % de la demande mondiale, un chiffre dérisoire comparé aux plus de 3 millions de barils par jour qu’il produisait à la fin des années 1990 et au début des années 2000.
Des années de fuite des capitaux, de perte d’expertise technique et d’infrastructures délabrées ont laissé PDVSA (la compagnie pétrolière vénézuélienne) en grande difficulté, peinant à assumer ses opérations les plus élémentaires.
Malgré tout, la dynamique impulsée par l’OPEP ne s’est pas arrêtée en 1976. Depuis 20 ans, le Venezuela utilise ses réserves de pétrole pour s’émanciper du pétrodollar et constituer une forteresse financière en partenariat avec Pékin.
Le rôle du pétrodollar
En effet, pour de nombreux spécialistes, la véritable raison de l’invasion du Venezuela par les États-Unis remonte à un accord conclu par Henry Kissinger avec l’Arabie saoudite en 1974, imposant la facturation du pétrole en dollars, en échange d’une protection militaire.
Ce système du pétrodollar a créé une demande mondiale structurelle pour la monnaie américaine et soutenu durablement son hégémonie pendant 50 ans. Cette demande mondiale artificielle de dollars permettait aux USA de bénéficier d’une masse monétaire bien supérieure à ce qu’elle aurait eu normalement, via une immense dette de facto payée par les autres.
Or, cet accord a pris fin le 9 juin 2024, l’Arabie saoudite ayant choisi de ne pas le reconduire. De surcroît, cela fait quelques décennies que la Chine conteste l’hégémonie américaine en promouvant un système similaire, dont le yuan (renminbi) est la pièce maîtresse.
« Le pétroyuan offre aux États une monnaie alternative pour le commerce du pétrole, en lançant des contrats à terme sur le pétrole brut libellés en yuan et en encourageant les pays exportateurs de pétrole, notamment ceux soumis à des sanctions occidentales, à adopter le système chinois », détaille Alessandro Cucchi, universitaire à la School of Politics, Economics, and Global Affairs Madrid.
Depuis 2007, dans le cadre du modèle des « prêts contre pétrole », la Chine a injecté plus de 60 milliards de dollars au Venezuela pour financer des projets variés comme la ligne ferroviaire Tinaco-Anaco et le système satellitaire Simón Bolívar. Le Venezuela a remboursé cette dette non pas en dollars, mais en barils de pétrole brut.
Ironie de l’histoire, le Venezuela subit lui-même une « dollarisation » informelle de son économie suite à l’abandon du contrôle des changes en 2018. Particuliers et entreprises préfèrent épargner en dollars plutôt qu’en bolivars, à cause de la crise économique qui touche le pays, en partie causée par la corruption et les sanctions américaines (un embargo total sur toutes les transactions avec PDVSA, la compagnie pétrolière vénézuélienne).
Voilà pourquoi le Venezuela a commencé à accepter les yuans, les euros, les roubles, pour le pétrole. En 2017, Maduro a ordonné à la PDVSA (compagnie pétrolière nationale / NOC) de fixer un prix du pétrole vénézuélien en euros ou yuans – et strictement en dehors du dollar américain.
La même année, le gouvernement avait lancé Petro, une cryptomonnaie dont la valeur dépendrait du cours du pétrole pour contourner les sanctions des États-Unis et accéder à des sources de financement internationales. L’initiative a pris fin en 2024.
Avec de telles réserves de pétrole, malgré des infrastructures vétustes, le Venezuela dispose en théorie de suffisamment de barils pour financer la « dédollarisation » du monde, menée par la Russie, la Chine, l’Iran et les BRICS, alors que les pays se tournent vers des règlements non monétaires et des alternatives à SWIFT.
En clair, cette « guerre contre la drogue » n’est qu’un prétexte pour instaurer un siège géoéconomique destiné à expulser la Chine de l’hémisphère occidental et renforcer l’influence des États-Unis sur les plus grandes réserves pétrolières du monde en vue de la réindustrialisation américaine.
Une attaque que l’on avait vu venir
Plusieurs manœuvres militaires américaines avaient déjà esquissé cette volonté au cours des derniers mois. Le 20 décembre 2025, les forces américaines ont arraisonné le Centuries, un pétrolier qui ne figurait sur aucune liste de sanctions officielles. Deux jours après, ils ont attaqué un autre navire, faisant fi du droit maritime.
En prenant le contrôle des exportations de la compagnie pétrolière d’État Petróleos de Venezuela (PDV) par une force de blocage naval, les États-Unis veulent démanteler l’accord Chine/Venezuela et l’écosystème hors dollar qui s’est développé autour.
Les Etats-Unis rejouent une partition bien connue pour les dirigeants qui tentent de s’affranchir du système du pétrodollar. En 2000, Saddam Hussein a annoncé que l’Irak vendra son pétrole en euros, et non plus en dollars. En 2003, la riposte fut une guerre qui s’est soldée par la chute de Bagdad et le retour des ventes de pétrole au dollar.
En 2009, Mouammar Kadhafi a proposé une monnaie africaine adossée à l’or, appelée « dinar or », pour financer entre autres le commerce du pétrole. En 2011, l’OTAN a bombardé la Libye, une intervention soutenue par Nicolas Sarkozy.
En mettant la main sur les ressources pétrolières du Vénézuela, les Etats-Unis réactivent la « doctrine Monroe » de 1823, enjoignant les puissances européennes à rester à l’écart. Son corollaire 2025 considère l’hémisphère occidental comme « fermé » à la Chine en matière de contrôle des actifs stratégiques.
Le pétrole extra-lourd de la ceinture de l’Orénoque exige des infrastructures massives et des capitaux considérables. Mais avec cette manne vénézuélienne, les Etats-Unis souhaitent établir un rapport de force dans le temps, en leur faveur, face à l’Opep, la Russie ou l’Iran. Influencer les prix et les flux sur le marché pétrolier.
Et après ?
Alors que la communauté internationale peine à condamner cette attaque illégale, les Etats-Unis viennent de montrer qu’ils n’en font désormais qu’à leur tête, comptant sur l’affaiblissement de leurs voisins pour asseoir leur puissance. A moins d’un désastre comme pour la guerre en Irak, cette manœuvre peut en annoncer d’autres. Donald Trump a déjà fait part de ses vues sur Cuba, le Groenland, et même l’Iran.
D’un point de vue environnemental, cette attaque est hélas un recul tragique de plus qui nous éloigne de la sortie des énergies fossiles. Alors que le marché pétrolier est déjà en situation de surproduction, le retour du Venezuela sur le marché pétrolier pourrait faire baisser encore plus le prix du baril.
Face à cette politique belliqueuse, que peut faire l’Europe ? Pour Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project, « quitter un jeu dans lequel elle ne dispose de presque aucune carte : construire la première économie post-combustibles fossiles, et gagner du même coup son autonomie stratégique face à un allié américain prêt à tout pour asseoir sa « domination énergétique », nom officiel de la doctrine Trump en la matière ».
En juillet 2025, l’UE a déjà cédé face aux menaces américaines de droits de douane supplémentaires. Dans un accord conclu entre Washington et Bruxelles, l’UE s’est engagée à acheter 250 milliards de dollars par an d’énergies fossiles américaines sur 3 ans (pour un total de 750 milliards de dollars). Une promesse irréaliste pour de nombreux experts de l’énergie.
Les anciens colonisateurs n’ont jamais changé, et tant pis pour le climat.
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