Le monde est une fois de plus témoin des conséquences mortelles de l'exportation d'animaux vivants. Près de 2 900 vaches uruguayennes, dont environ 1 400 gestantes, sont bloquées à bord du transporteur de bétail Spiridon II depuis près de deux mois, les autorités turques ayant refusé de les autoriser à accoster. Le bateau a repris le large pour l'Uruguay, prolongeant le calvaire des bovidés.
Un débarquement refusé
Durant plus de cinquante jours, le Spiridon II, bétaillère maritime âgée de 52 ans et battant pavillon togolais, est resté immobilisé au large du port turc de Bandırma. À son bord se trouvent 2 901 génisses parties d’Uruguay le 19 septembre, dont certaines gestantes. Le navire n’a jamais obtenu l’autorisation de débarquer sa cargaison.
Les autorités turques ont opposé un refus dès le 21 octobre. Elles invoquent des irrégularités dans les systèmes d’identification : étiquettes auriculaires manquantes, absence de puces électroniques, et 469 animaux ne correspondant à aucune liste officielle. Quinze certificats d’importation ont alors été classés “REJET”.
L’Animal Welfare Foundation (AWF) et Animal Save Movement Türkiye suivent le cas sur place. Elles décrivent des animaux affaiblis, confinés depuis plus de sept semaines dans des conditions difficiles. Des images diffusées par les ONG montrent un bétail épuisé et un navire cerné par des odeurs nauséabondes, confirmées par plusieurs médias turcs, dont HaberDenizde.
Selon des documents judiciaires cités par l’AWF, au moins 58 vaches sont mortes pendant la traversée. L’ONG évoque également 140 mises bas à bord, dans un espace restreint et sans conditions sanitaires adaptées. Le Spiridon II présente un historique chargé. Ancien cargo polyvalent russe, il a été converti en bétaillère en 2011. Depuis 2019, les inspections portuaires ont relevé 167 déficiences, allant de la sécurité incendie à l’état structurel du navire. Il a été retenu à neuf reprises depuis 2009.
Son pavillon est inscrit sur la liste noire du Mémorandum de Paris sur le contrôle par l’État du port. L’ONG Robin des Bois rappelle que le bâtiment “aurait dû partir à la casse depuis une vingtaine d’années”. Malgré cela, le navire a servi régulièrement aux exportations de bétail. L’Uruguay, deuxième exportateur d’Amérique du Sud, a expédié 265 000 têtes durant les huit premiers mois de 2025.
Un retour forcé vers l’Uruguay
L’affaire illustre les zones grises du transport maritime d’animaux vivants. Exportateurs, autorités sanitaires turques, intermédiaires privés et institutions européennes se renvoient la responsabilité. Le navire avait encore récemment été agréé par la direction générale SANTÉ de la Commission européenne pour les routes euro-méditerranéennes. Aucun document public ne permet de connaître son statut actuel.
L’AWF a demandé à Bruxelles d’intervenir pour faciliter un débarquement rapide. Les exportateurs, de leur côté, ont engagé des poursuites contre les autorités vétérinaires turques. Pendant ce temps, les animaux restent confinés à bord, le navire ne recevant que de modestes cargaisons de paille et de fourrage.
Pour plusieurs ONG, la situation n’est pas isolée. “C’est une histoire qui se répète”, constate Lorène Jacquet, de la Fondation 30 Millions d’Amis. Les blocages administratifs, souvent liés à des questions sanitaires ou commerciales, prolongent les trajets et aggravent l’état des animaux. Les rapports de Robin des Bois sur les bétaillères maritimes, publiés depuis 2021, soulignent régulièrement les mêmes défaillances : bâtiments vieillissants, contrôles insuffisants et voyages de longue durée à haut risque.
Le retour forcé du Spiridon II renforce ces inquiétudes. Les milliers de vaches embarquées devront désormais affronter un nouveau mois de navigation, potentiellement marqué par des conditions météorologiques difficiles, notamment en Atlantique Nord.
Le Spiridon II s’impose aujourd’hui comme un cas révélateur des failles du transport international de bétail vivant. Il souligne les contradictions d’un système où la réglementation est dense mais parfois paradoxalement lacunaire, et où les responsabilités sont souvent difficiles à établir.
Les 2 901 vaches toujours en route vers Montevideo en demeurent la preuve la plus tangible. Leur retour à Montevideo est attendu autour du 14 décembre, au terme d’un périple d’environ 86 jours et 26 000 km sans poser sabot à terre.
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