La lutte contre le projet de LGV entre Bordeaux et Toulouse s’intensifie. Trois femmes ayant tenté de protéger un chêne multicentenaire ont été traduites en justice par SNCF Réseau et la Gendarmerie. A l’issue d’une audience de 5 heures, le Parquet a requis 140 heures de travaux d’intérêt général (TIG) pour deux accusées, 70 h pour la troisième, 1 000 euros d’amende avec sursis pour refus de prélèvement ADN pour toutes, assorti de peines d'inéligibilité et d'interdiction de territoire en Haute-Garonne pendant deux à trois ans.
Les gardiennes d’un chêne sur le banc des accusées
La Relève et La Peste a recueilli la parole de Camille* et Caroline*, deux des trois accusées au procès qui s’est tenu le 4 novembre à Toulouse. Les militantes anti LGV avaient été interpellées le 29 août dernier à Saint-Jory (Haute-Garonne) alors qu’elles tentaient de s’installer dans un chêne multicentenaire. Les cinq heures d’audience ont laissé peu de latitude aux jeunes femmes pour s’exprimer, ce qu’elles regrettent.
L’action « symbolique » menée cet été visait à empêcher la coupe d’un chêne multicentenaire dans le cadre des AFNT (Aménagements ferroviaires du nord de Toulouse), lourds travaux préparatoires à la construction de la LGV Bordeaux-Toulouse dont nous avions rapporté les débuts il y a un an.
Les personnes arrêtées ont font partie de la ZAD La Guinguette Vaillante, un poste avancé de la lutte anti LGV installé au bord du canal latéral à la Garonne, sur la commune de Saint-Jory. Les quatre opposantes ont été arrêtées avant qu’elles ne parviennent jusqu’à l’arbre. Elles sont d’ailleurs accusées d’avoir coupé la forêt de barbelés qui l’entourait.
Trois ont été placées en garde à vue. Fait exceptionnel – et mesure disproportionnée selon l’avocate de Caroline, Me Chotel – deux d’entre elles, par ailleurs sous contrôle judiciaire suite à leur occupation de la Guinguette, ont été maintenues en détention provisoire pendant deux jours, en attendant l’audience qui devait à l’origine se tenir le 1er septembre.
Ce que la procureure a appelé un « choc carcéral », laissant planer l’idée que cette fermeté pourrait devenir la norme, afin que les militants « prennent conscience du fait qu’ils risquent la détention. »
« Nous assumons nos choix, cela ne nous amuse pas de grimper dans les arbres », rétorque Caroline. « On ne devrait pas avoir à faire ça. Cela représente des risques que peu sont prêts à prendre : physiques, familiaux, judiciaires (avoir un casier pénalise dans de nombreux domaines), pénitentiaires, professionnels puisqu’on peut perdre son emploi. Être exposé à la violence épuise, être mis dans la case écoterroriste est tout aussi pénible. On est conscients de ce que l’on risque ! »
Passer au tribunal ne leur a même pas permis de disposer d’une tribune, comme en témoigne Caroline qui a eu l’impression que la cour s’attachait beaucoup à l’action du 29 août et pas assez aux raisons de celle-ci. L’expression « juge sécateur » a parcouru le public tant la parole des prévenues était fréquemment coupée.
« J’avais préparé un texte expliquant les raisons de mon engagement, dont découle cette action, mais la juge ne m’a pas permis de le lire. Je me suis sentie muselée », alors même que Me Chotel plaidait la liberté d’expression et l’état de nécessité.
A l’inverse, la procureure a été remarquée par sa décontraction orale. Les accusées et la salle ont pu entendre dans sa bouche des « C’est pire en Inde et en Afrique. » ou « La France est exemplaire en matière de lutte écologique ». Quand la juge a déclaré « Rien n’a jamais été obtenu par l’illégalité. » et que quelqu’un dans la salle a crié « Simone Veil ! », la magistrate a préféré faire évacuer la salle…
Un état de nécessité occulté par la justice
Plus perturbant, la défense avait en sa possession la vidéo tournée par la caméra piéton d’un des gendarmes. La juge n’a accepté de la regarder qu’après insistance et sur un petit écran d’ordinateur. Sur les 30 minutes que dure la captation, seules deux minutes ont été visionnées. Celles où Caroline tente de récupérer son téléphone dans la main du gendarme qui le lui avait pris.
D’après elle, « ces 2 minutes ne donnent pas la mesure de la violence déployée contre nous. Le visionnage n’a pas été jusqu’au moment où le gendarme me fait un croche-pied », alors qu’il a prétendu l’inverse. Absent à l’audience, ce gendarme a en effet porté plainte contre Caroline* pour violences sur personne dépositaire de l’autorité publique, arguant que la jeune femme l’aurait fait chuter alors qu’elle tentait de récupérer son téléphone.
Etre inculpée pour violence est un profond choc pour Caroline. « Nous avons ressenti qu’on essayait de nous faire coller à l’image d’Épinal du méchant zadiste. Mais je me vois tout simplement comme une citoyenne », dit-elle.
Camille renchérit : « Je suis simplement un être humain qui vit dans la société. Notre but, on n’insistera jamais assez là-dessus, n’est pas de faire du mal mais au contraire que la société aille mieux. Or, pour avoir essayé de faire respecter la loi [sur la protection des espèces] et les engagements du gouvernement [loi ZAN, engagements pris à la Cop 21, etc.], sans avoir causé aucun dommage corporel, la sanction est sévère. Ça m’a fait penser à L’Etranger d’Albert Camus. On avait l’impression que la cour ne nous entendait pas, que nous étions là pour rien, sans vraiment comprendre pourquoi on nous en voulait autant. »
Les deux jeunes femmes regrettent aussi que la dimension globale de la lutte contre le projet de LGV ait été occultée. Elles égrainent les raisons qui les poussent, à savoir tout ce que la Ligne à Grande Vitesse implique en dépense d’énergie (nucléaire), en tonnes de CO2 émises (via la fabrication d’acier et de béton pour cette infrastructure), en creusement de carrières, en destruction de biodiversité.
Elles en rappellent les conséquences sociales et économiques : l’augmentation du prix du billet de train, le paiement pour tous les habitants se situant à moins de 50 km du tracé d’une taxe dédiée, les milliards que devraient coûter ces travaux, au détriment de l’entretien et du bon fonctionnement des trains du quotidien.
Tout cela dans un contexte où il est demandé des efforts d’économie aux Français. Caroline aime mettre en rapport le déficit de la Sécurité sociale, 18 milliards, et le coût annoncé de la LGV, 20 milliards. Elle déroule également la logique de TER non entretenus et de petites gares qui ne seront plus desservies : l’utilisation de la voiture va croître en local. La militante conclut par un « Notre inculpation va contre l’intérêt général » sans appel.
Une répression grandissante
Caroline, c’est celle que les « copaines » appellent parfois en blaguant « la légalo ». « Jusqu’à aujourd’hui, je m’inscrivais à fond dans les institutions », explique la fonctionnaire de l’administration pénitentiaire.
« Je pensais que, grâce à aux institutions, on pouvait changer la société en mieux. Je dirais que c’est sous l’ère Macron que je me suis rendue compte que les gouvernants et leurs affidés se moquaient de nous en permanence. »
Exemple éclatant pour tous ceux qui luttent pour l’environnement, la Convention citoyenne sur le changement climatique (2019-2020) dont les 146 recommandations retenues n’ont pas, ou très partiellement, été appliquées. Quant à Camille, elle avoue avoir grandi sans opinion politique.
« J’étais sensible à la souffrance animale, végan, mais pour tout le reste j’avais des œillères. » Quand elle a obtenu son premier poste d’enseignante à Paris, elle a eu un déclic en participant aux Marches pour le climat. « Mais là où j’ai vraiment vrillé, c’est à Sainte-Soline [lors des manifestations contre les méga-bassines, dans les Deux-Sèvres]. J’ai vu la violence étatique à laquelle nous étions confrontés alors que nous défendions le droit et je me suis dit : le légalisme, c’est fini. »
Attitude risquée dans un pays où ceux qui combattent les projets destructeurs de l’environnement sont perçus au mieux comme une agaçante épine dans le pied, au pire comme une menace.
C’est ainsi que la répression contre ces luttes se renforce sur le plan judiciaire, avec des peines toujours plus sévères et nombreuses. Michel Forst, le rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs de l’environnement, ainsi qu’Amnesty International, ont dénoncé la criminalisation du droit de manifester en France ces trois dernières années.
Camille et Caroline ont en tête le cas récent de la condamnation à 6 mois de prison ferme de la militante de Dernière Rénovation qui avait jeté de la peinture sur la porte de l’hôtel de Matignon.
Le gendarme exige 800 € de dommages à Caroline, et la SNCF demande 17 000 € pour la dégradation partielle des barbelés. Que penser des sommes exorbitantes demandées par les parties civiles ?
En plus des heures de de travaux d’intérêt général (TIG), le parquet a requis des peines d’inéligibilité et d’interdiction de territoire en Haute-Garonne pendant deux à trois ans. Une peine d’inéligibilité ? Mesure innovante pour des zadistes, peut-être à mettre en rapport avec les élections municipales en 2026 corrélées à l’opposition au projet de LGV de la majorité des municipalités sur le tracé…
Cette rigidité des pouvoirs publics pourrait, selon Caroline, être contre productive, avec le risque que de plus en plus d’opposants choisissent la clandestinité. « A force de surdité de la part des dirigeants, d’impératif à se taire et de non respect de la liberté d’expression, notre société est en surtension. Ça me fait peur. »
Le délibéré est attendu le 4 décembre, les accusées comptent faire appel si la décision du tribunal leur est défavorable.
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