Thomas Sankara : « Il faut choisir entre le champagne pour quelques-uns et l’eau potable pour tous »

Trente ans après la mort, toujours inexpliquée, de ce héros africain, la légende de Thomas Sankara a fait le tour de l’Afrique de l’Ouest. Portrait d’un dictateur humaniste, qui fit beaucoup pour l’affirmation d’une identité africaine, et pour la construction du Burkina Faso. Une figure de l’humanisme « Je suis un homme et rien de ce […]
1 mai 2018 - La Relève et La Peste
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Trente ans après la mort, toujours inexpliquée, de ce héros africain, la légende de Thomas Sankara a fait le tour de l’Afrique de l’Ouest. Portrait d’un dictateur humaniste, qui fit beaucoup pour l’affirmation d’une identité africaine, et pour la construction du Burkina Faso.

Une figure de l’humanisme

« Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » ; en 1984, Thomas Sankara concluait avec ces mots, empruntés au poète latin Térence, son discours face aux Nations unies. Avide de liberté pour les peuples, radicalement insoumis et incarnant une droiture exemplaire, cet ancien dirigeant du Burkina Faso est aujourd’hui considéré comme une icône dans toute l’Afrique de l’Ouest, même trente ans après son assassinat dans des conditions mystérieuses.

Né le 21 décembre 1949 en Haute-Volta (ancien nom colonial du Burkina Faso), Thomas Sankara est un militaire de formation : formé à l’Ecole militaire inter-armée (EMIA) de Yaoundé au Cameroun, aux côtés de son compagnon Blaise Compaoré (qui sera président du Burkina Faso de 1987 à 2014), il dirige pendant l’essentiel de sa carrière la formation des commandos burkinabés. A partir de 1981, il se lance en politique dans un contexte extrêmement tendu : depuis l’indépendance du pays, proclamée en 1960, les coups d’Etat militaires se succèdent (3 entre 1960 et 1982).

Ancien premier ministre de Jean-Baptiste Ouédraogo, Sankara est limogé, sans doute sous pression du gouvernement français, qui redoute ses positions. Le militaire décide alors de prendre le pouvoir par les armes, se plaçant à la tête d’un Conseil national révolutionnaire, d’inspiration marxiste. En quatre ans à la tête du pays, Thomas Sankara bouscule largement l’ordre hérité de la colonisation : il rebaptise le pays « Burkina Faso », ce qui signifie « pays des hommes intègres », et mène une politique anti-impérialiste, tiers-mondiste et d’inspiration communiste. Parmi ses initiatives les plus populaires, on compte l’abolition du travail obligatoire pour les petits paysans, la promotion de l’égalité des sexes, l’interdiction de l’excision et de la polygamie, le lancement de chantiers de logements sociaux, l’instauration de la vaccination de masse, la rénovation du réseau ferroviaire, le combat pour l’alphabétisation (passée de 5% à 20% pour les hommes en quatre ans).

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En termes de gouvernement, Thomas Sankara a aussi mené une politique exemplaire d’éloignement de la France : prêchant la droiture, se déplaçant en Renault 5, il lutte contre la corruption, tient tête au président Mitterrand, et expérimente la démocratie participative avec les Comités de défense de la révolution (CDR). Il se fera enfin tête de file du Mouvement des non-alignés, prononçant de nombreux discours historiques aux Nations unies en faveur de l’indépendance du Tiers-monde et contre l’assujettissement à la dette, qu’il considère comme un cadeau empoisonné de la colonisation : « la dette sous sa forme actuelle, est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers », plaide-t-il dans son discours.

Le côté obscur de la force

Pourtant, aussi vertueux que l’était Thomas Sankara, sa façon de gouverner n’était pas exempte de zones d’ombre. Même si son engagement et ses actions ont fait date dans l’histoire du Burkina Faso, il était exigeant et impatient. Sous son gouvernement, les syndicats et partis politiques étaient interdits, les exécutions n’étaient pas rares, selon le principe qu’il faut « démocratiser le violence pour mieux l’assumer » ; droit, honnête et éclairé, le gouvernement de Sankara n’en était pas moins une dictature.

Cet état de fait n’est, selon le journaliste François Soudan, pas étranger à la mort brutale de Sankara. En effet, celui-ci est assassiné de douze balles le 15 octobre 1987, lors d’une réunion au Conseil de l’Entente (une organisation régionale de l’Afrique de l’Ouest).

Cet homme a, comme le dit bien le chroniqueur Abdourahman Waberi, « donné voix et corps à la force morale d’un peuple, à sa capacité d’indignation et à son désir d’être libre ».

Un mystère entier

Trente ans après, la mort du charismatique dirigeant et de ses douze compagnons reste largement inexpliquée. En effet, l’enquête a longtemps été bloquée par Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso de 1987, année de la mort de Sankara, à 2014, date de la seconde révolution burkinabè. Très récemment, donc, les tombes de victimes ont été ouvertes et de nouvelles analyses ADN sont en cours pour démêler le vrai du faux.

Parmi les coupables possibles, on compte donc le président Compaoré, actuellement réfugié en Côte d’Ivoire et sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Ce dernier, qui était présent dans la salle le jour de la mort de Sankara, a toujours plaidé la légitime défense, accusant l’homme d’avoir tiré en premier. Cependant, les partisans de Sankara avancent qu’il se tenait les bras en l’air quand il est mort. Pour rendre la situation plus complexe, il faut aussi prendre en compte l’implication possible de la Côte d’Ivoire et de la France dans l’affaire. En effet, avec les démêlés qui opposaient Sankara et Mitterrand depuis son voyage au Burkina Faso en 1986, le gouvernement français avait tout intérêt à le voir disparaître. Malheureusement, les archives nationales de la France sur le sujet sont protégées par le secret d’Etat, et ce jusqu’à 50 ans après les faits.

Une figure mythique

Il n’en reste pas moins que Thomas Sankara est aujourd’hui entré dans la légende pour de nombreux jeunes africains, aux côtés de Nelson Mandela, comme un Che Guevara à l’africaine. Parce qu’il a brièvement incarné la voie du peuple, et vécu en accord avec cette condition, il est aujourd’hui le héros d’innombrables images, vidéos, reportages, BD, ou encore chansons (notamment Underground System de Fela Kuti ou Sankara d’Alpha Blondy).

Malgré son passé et ses méthodes tumultueuses, Thomas Sankara incarne une Afrique libérée du colonialisme et fière de sa condition. Cet homme a, comme le dit bien le chroniqueur Abdourahman Waberi, « donné voix et corps à la force morale d’un peuple, à sa capacité d’indignation et à son désir d’être libre ». A l’heure où une grande partie de l’Afrique connaît encore de paresseuses dictatures postcoloniales, tandis qu’une autre est ravagée par la guerre civile et l’islamisme, une figure comme celle de Thomas Sankara, pour qui « seule la lutte libère », est un phare pour le peuple africain.

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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