Résistance locale contre Alibaba, le géant chinois du Web, qui veut artificialiser 19 ha en Gironde

La Nouvelle-Aquitaine n’est pas un cas isolé. C’est en fait une vague de refus contre le e-commerce qui commence à se réveiller et à faire boule de neige : à Nantes la nouvelle Maire et Présidente de la Métropole s’est opposée à l’implantation d’Amazon, même scénario à Lyon.
8 juillet 2020 - Sarah Roubato
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Cet article du journal Sud Ouest a été le déclencheur d’une vague de résistance contre l’artificialisation de 19 hectares appartenant à la communauté de communes du Val-de-l’Eyre en Gironde. Projet adopté par le conseil, mais rejeté par de nombreux habitants. Encore en cours d’instruction, la construction du bâtiment n’a pas encore été validée.

Le géant chinois a bien l’intention de s’implanter en France. Son PDG Jack Ma possède un château sur Saint-Quentain-de-Baron, qu’il transforme en hôtel restaurant de luxe. Conscients que le e-commerce n’a pas le vent en poupe dans l’opinion – bien que toujours en expansion au niveau de la consommation – les grandes entreprises arrivent masquées.

La stratégie est très simple : ne pas apparaître dans les documents d’achat du terrain. Comme les grandes industries du textile qui ne veulent pas être mêlées aux exigences de sécurité des bâtiments et aux conditions de travail des ouvriers, on fait appel à une entreprise intermédiaire : ainsi la société PRD est promoteur investisseur et aménageur pour AliBaba comme pour Louis Vuitton ou Castorama.

Le choix de s’implanter dans des communes plutôt qu’aux abords des villes est également une nouvelle stratégie pour anticiper le moratoire gouvernemental qui se concentre sur l’abord des villes.

La vision du futur d’Alibaba

Un combat écologique

Depuis, un collectif s’est créé pour lutter contre cette implantation. « Touche pas à ma zone humide » mène une lutte à la fois écologique, mais aussi sociale et politique.

Écologique parce que la construction de ces locaux engendre une pollution de l’air, sonore et visuelle, le rabattement de la nappe phréatique engendre un assèchement, un stress hydraulique et une évacuation de l’eau dans La Leyre.

Ils pointent la pollution par les camions de transport des matériaux, les risque d’incendies et d’inondations. Cela nous rappelle que derrière le marché du virtuel, il y a bien un accaparement des terres arables, des bâtiments gigantesques, du transport sur les routes et par avion.

En France, 236 hectares d’espace naturels sont chaque jour artificialisés, soit 20 mètres carrés par seconde. Presque 10% du territoire français a été perdu en 5 ans. 90% des sols artificialisés sont fertiles.

En seulement cinquante ans, 7 millions d’hectares ont été bétonnés. 40% des surfaces artificialisées sont pour l’habitat, 30% pour les entreprises entrepôts et commerces, 30% pour le transport. Ce phénomène s’étend à l’Europe, où chaque année plus de 1000 kilomètres carrés de terres sont artificialisées selon la Commission Européenne.

Qu’elles soient considérées comme fertiles pour l’agriculture ou non, les terres sont essentielles à nos équilibres. À 30 centimètres au-dessous de nos pieds, ce sont des systèmes complexes qui filtrent l’eau, les polluants, régulent le cycle du carbone et de gaz à effets de serre, nourrissent les végétaux.

Les zones humides sont des milieux particulièrement riches, qu’on a tendance à minimiser car ils ne sont pas exceptionnels à nos yeux d’humains avide de grands décor. Pourtant, marais, prairies humides, tourbières, marécages, jouent un rôle de transition entre terre et eau qui en font « les reins » de la nature, abritent les zones les plus riches en terme de biodiversité, et régulent les phénomènes météorologiques exceptionnels. Zones que la France, qui en possède 44, s’est engagée à préserver lors de la Conférence de Ramsar en 2018

Mais difficile de convaincre les communes de ne pas chercher à attirer de nouvelles entreprises, et donc à vendre leurs terrains pour bâtir. C’est dire que considérer que la préservation du vivant peut devenir une ressources rentable et pérenne, en développant des entreprises locales assurant un bien-être aux habitants autour, n’est pas encore inscrit dans la vision de nombre d’élus.

Visite de la zone humide concernée par le projet – Crédit : Touche pas à ma zone humide

Un combat social

La lutte du collectif est aussi sociale car les habitants ne croient pas au mirage des emplois créés par des géants du numérique. Dans son rapport « Amazon : vers l’infini et Pôle Emploi », Mounir Mahjoubi, ex-secrétaire d’État au numérique, affirmait que « Amazon détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. »

12 337 emplois grâce au géant de la vente en ligne, mais 20 239 emplois détruits dans le commerce physique.

Si l’équation n’est pas aussi simple – car les menaces qui pèsent sur le petit commerce sont nombreuses – on sait que l’achat en ligne a changé les comportements des consommateurs. La crise du Covid a révélé l’importance du maraîchage de proximité, et les habitants voient à juste titre un meilleur usage possible de ces 19 hectares communaux.

Les robots qui travaillent dans les entrepôts

Un combat politique

Leur combat est donc aussi politique, car les regards incrédules se tournent vers les élus qui ont voté cette décision à l’unanimité. Ce projet n’a pas été débattu lors de la campagne et c’est bien par la presse que le collectif a appris l’existence de ce projet. Si le projet est validé par la communauté de communes, le Conseil Régional de Nouvelle-Aquitaine s’y est opposé.

Sollicité par Europe Écologie les Verts d’Aquitaine, le Conseil a déclaré que le projet « est en contradiction avec des politiques régionales en matière de biodiversité et avec la volonté de définir une transition globale et ambitieuse vers une économie durable, permettant de lutter contre le changement climatique, sachant que la Région sera un des territoires les plus impactés de France » Le Conseil est allé jusqu’à proposer un moratoire général sur ces projets de plateformes des géants du e-commerce, en particulier en région Nouvelle-Aquitaine.

La Nouvelle-Aquitaine n’est pas un cas isolé. C’est en fait une vague de refus contre le e-commerce qui commence à se réveiller et à faire boule de neige : à Nantes la nouvelle Maire et Présidente de la Métropole s’est opposée à l’implantation d’Amazon, même scénario à Lyon.

Mais il ne faudrait pas croire que toutes les communes s’opposent à ces projets. Beaucoup y voient des intérêts financiers et une attractivité. Ainsi deux entrepôts Amazon à Ensisheim en Alsace et à Belfort semblent en bonne voie d’être construits… à moins que l’État s’en mêle.

La proposition de moratoire national pourrait être un geste fort de la part du gouvernement pour faire valoir qu’un territoire n’est pas une proie disponible pour les tentacules des grandes entreprises, mais un lieu de vie que les habitants et leurs élus préservent.

Ce lundi, Emmanuel Macron a approuvé la proposition d’un moratoire sur les nouvelles zones commerciales en périphérie des villes. Proposition émise par la Convention Citoyenne pour le Climat.

Mais ce serait trop beau… tant que les procédures en cours ne sont pas gelées, l’État pourrait bien faire passer quelques projets avant de mettre en place un moratoire légal. Les Amis de la Terre ont repéré que la mesure ne mentionne pas spécifiquement les entrepôts de e-commerce. L’État ne semble donc pas prêt à tourner le dos à Amazon. De plus la mesure ne concerne pas des zones qui ont été déclarées « réserves foncières » : des terres naturelles ou agricoles qui ont déjà été classées comme constructibles.

Au chapitre des connivences entre élus et grandes entreprises, France Nature Environnement avait dénoncé l’abaissement de la sécurité des sites de stockage, qui se trouvent de plus en plus près des villes. L’association a révélé comment les préfectures font en sorte que les méga-entrepôts, du type que Alibaba veut implanter, ne relèvent pas du niveau de sécurité maximal.

De quoi nous inquiéter à plusieurs niveaux, et de quoi nous rappeler que chaque combat qui se mène, remet bien en question tout un système où l’écologie, le social, le politique et l’économie sont intimement liés.

Crédit photo couv : Jack Ma, YGL, Executive Chairman, Alibaba Group Holding – Foundations World Economic Forum

8 juillet 2020 - Sarah Roubato
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