Quand les chasseurs se transforment en milices vigilantes du confinement

Est-ce normal, dans un temps où n’avons jamais eu tant besoin de solidarité, d’ordonner qu’une frange de la population se charge de dénoncer l’autre ?
10 avril 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Avec ses mesures spectaculaires et liberticides, le préfet de Seine-et-Marne n’en finit pas de faire parler de lui depuis le début de l’épidémie. Le vendredi 3 avril, Thierry Coudert a réquisitionné des équipes de chasseurs pour faire appliquer les règles de confinement dans son département. Explications.

Des chasseurs chargés d’appliquer les règles de confinement

L’arrêté de la préfecture de Seine-et-Marne aurait pu passer inaperçu, si le rédacteur en chef de Next Impact, Marc Rees, ne l’avait pas repéré par hasard et partagé le jeudi 9 avril. Tout droit sorti d’une dystopie autoritaire, le document préfectoral est en date du 3 avril 2020.

Le préfet y annonce la réquisition d’équipes privées de chasseurs et de gardes-chasse pour le samedi 4 et le dimanche 5 avril, de 10 heures à 17 heures.

L’article 2 stipule que « les agents réquisitionnés ont compétence pour prévenir et signaler aux représentants des forces de l’ordre toute infraction contrevenant » aux règles de confinement. En d’autres termes, pendant deux jours la semaine dernière, des chasseurs ont été chargés par le préfet de sillonner les zones rurales du département pour procéder à des délations.

Vient ensuite, en annexe, la liste des 67 personnes réquisitionnées pour dénoncer les promeneurs, dont une vingtaine serait finalement allée sur le terrain, sans porter de fusil (cela va de soi). Les chasseurs étaient alors directement autorisés par le préfet à verbaliser les contrevenants. L’ont-ils fait ? Mystère. 

Les mesures de confinement sont-elles si peu respectées que la situation justifierait d’avoir recours à une sorte de milice privée ? Est-ce normal, dans un temps où n’avons jamais eu tant besoin de solidarité, d’ordonner qu’une frange de la population se charge de dénoncer l’autre ? Peut-on décemment demander à un lobby aussi fort que celui des chasseurs d’effectuer des travaux de police et de surveillance ? Les amoureux de la nature ne connaissent-ils pas eux aussi, sans être armés et tirer sur tout ce qui bouge, la campagne ?

Dans un second arrêté de même date, rebelote : les gardes-chasse de Seine-et-Marne (sans les chasseurs, cette fois-ci), sont réquisitionnés le week-end de Pâques (les 11, 12 et 13 avril) pour surveiller les zones forestières et dénoncer aux gendarmes ou à la police les gambadeurs criminels ou les cueilleurs de champignons contrevenant au confinement.

Face à l’indignation devant cette pratique à la limite de la légalité, le Préfet a fait volte-face pour ce second weekend de surveillance. Contacté par de très nombreux organes de presse, le préfet de Seine-et-Marne a décidé de retirer les deux arrêtés mentionnés dans notre texte jeudi 9 avril.

« Leurs bases juridiques s’avérant néanmoins fragiles, ces arrêtés ont été retirés et le dispositif ne sera pas reconduit pour les prochains week-ends », a déclaré Thierry Coudert au journal Marianne.

Il n’y aura donc pas de collaboration entre policiers et chasseurs pour Pâques. Et c’est tant mieux.

Les chasseurs étaient censés surveiller les forêts pendant le weekend de Pâques – Crédit : Dale Nibbe

Des phénomènes isolés qui ne doivent pas devenir une normalité

Existe-t-il des précédents de cette communion procédurière entre gendarmeries et chasseurs ? A ce jour, un seul. Dans l’Oise, depuis la fin du mois de janvier, 200 chasseurs ont l’autorisation de procéder à des missions de surveillance, devenant de facto des sortes d’auxiliaires de la gendarmerie. Ils se sont nommés les « chasseurs vigilants ».

Via un moyen de communication créé pour l’occasion, les chasseurs peuvent arpenter la campagne et signaler à la gendarmerie tous les faits et individus anormaux. Ce pouvoir exorbitant accordé à des groupes qui tendent de plus en plus à se constituer comme milices, bien distinctes du reste de la population, pose de graves questions éthiques.

Hier soir, le naturaliste Pierre Rigaux, connu pour ses nombreuses interventions en faveur d’une régulation basée sur les interactions entre espèces, a fait les frais d’une interrogation de chasseurs. Sûrement motivés par des motifs personnels, les deux chasseurs lui ont néanmoins reproché d’être dehors en période de confinement, et ont demandé à voir son attestation. Sous quelle légitimité ? Mystère.

Une fois de plus, le coronavirus exacerbe les dérives de la société. Thierry Coudert, le préfet de Seine-et-Marne, n’en est ainsi pas à son premier coup d’éclat en cette période d’épidémie. Pour faire face au manque de la main-d’œuvre saisonnière en provenance habituellement d’Espagne ou d’Europe de l’Est, la préfecture de ce département d’Île-de-France avait déjà annoncé, le lundi 30 mars, avoir « mobilisé les réfugiés » en renfort.

« De vrais réfugiés, qui ont le statut », s’était justifié le préfet, sous un feu nourri de critiques.

Pas des sans-papiers. Cette procédure avait indigné une large part du spectre politique, à commencer par Sonia Laboureau, directrice du centre provisoire d’hébergement de Massy (Essonne) pour la Cimade, qui l’avait jugée « d’un cynisme absolu », quand on sait que ces personnes déjà extrêmement précaires s’exposeront à la maladie et ne seront certainement pas régularisées en échange de leurs services.

Par la suite, le préfet spécialiste des drones et des restrictions a interdit les déplacements sportifs en journée dans tout le département. « J’ai calqué ma décision sur celle du préfet de police de Paris », déclare-t-il.

10 avril 2020 - Augustin Langlade
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