Derrière nos habitudes alimentaires, nos loisirs, nos industries et même nos récits culturels, se cache un système classant les vies : le spécisme. Cette hiérarchie oppressive profondément ancrée, rarement questionnée, structure notre rapport au vivant.
Le spécisme structure nos sociétés
Le terme « spécisme » désigne précisément cette hiérarchie unique et arbitraire entre les espèces : un système de pensée et de pratiques qui place l’humain au sommet, libre d’utiliser le reste des êtres sensibles selon ses besoins et considérant les autres animaux comme inférieurs par nature. Cette hiérarchie n’a aucun fondement scientifique ou moral, elle est le produit d’une construction culturelle ancienne, aujourd’hui profondément institutionnalisée.
L’espèce humaine tue consciemment, volontairement, chaque minute dans le monde, plus de 2 millions d’animaux. Autrement dit, elle massacre en une semaine 50 fois plus d’animaux que l’ensemble des victimes humaines de toutes les guerres de l’histoire de l’humanité. Des chiffres glaçants issus du livre « Carnage », écrit par Jean-Marc Gancille à propos de l’anthropocentrisme.
La France est loin d’être exemplaire. En France, chaque habitant consommerait en moyenne chaque année 85 kilos de viande, deux fois plus que la moyenne mondiale, tandis qu’un pays comme les Etats-Unis atteint 120 à 130 kilos en moyenne par an.
Le spécisme fonctionne comme une infrastructure idéologique qui traverse toutes les sphères de la société. De l’économie, qui en fait une ressource à transformer au prix d’une exploitation industrialisée devenue invisible, à l’éducation présentant leur utilisation comme une évidence indiscutable.
En passant par le langage qui fixe des catégories naturalisant la séparation entre vies précieuses et vies sacrificielles, et la politique qui les définit encore majoritairement comme des biens ou des nuisibles, rarement comme des individus dotés d’intérêts propres.
Un système arbitraire fondé sur la domination
Jean-Marc Gancille, auteur et conservationniste, met en lumière la relation que l’être humain a nouée avec le monde animal, fondée sur la domination et l’exploitation, et ce dès avant la naissance de l’agriculture.
Il livre pour La Relève et la Peste que « l’anthropocentrisme, ou le suprémacisme humain, est le cadre dominant des sociétés occidentales, qui depuis toujours, forme le socle d’un système de domination ».
Il souligne par ailleurs que « le capitalisme, la civilisation occidentale et l’ère industrielle ont accéléré et normalisé le spécisme, en exploitant les êtres vulnérables, perçus comme de simples ressources, pour le profit ».
La liste des formes qu’adopte l’anthropocentrisme est longue : sacrifices religieux, collections et commerce d’animaux sauvages, domestication, utilisation des animaux à des fins militaires ou pour des expériences de laboratoires, captivité forcée dans les spectacles et divertissements, chasse et pêche récréatives, élevage intensif ou surpêche.
Toutes sont des pratiques oppressives normalisées, invisibilisées et justifiées par des arguments arbitraires : utilité, nuisance ou prétendue infériorité des animaux.
Un système de domination qui ne se limite pas aux animaux
L’histoire montre comment la dévalorisation animale a servi de matrice à d’autres oppressions : réduire certains groupes humains à l’animalité a permis de justifier leur exploitation, leur infériorisation ou leur déshumanisation.
« Le spécisme est profondément lié à d’autres oppressions historiques, et en est potentiellement la racine », affirme Jean-Marc Gancille.
L’Occident s’est bâti sur un ordre zoosocial où l’animalisation des animaux a permis de légitimer la domination et l’exploitation des femmes, des peuples colonisés et des personnes handicapées. Spécisme, sexisme, homophobie, racisme et capacitisme partagent ainsi les mêmes ressorts et se sont co-construits.
« Renvoyer l’autre à son animalité est une mécanique utilisée pour rabaisser les minorités et les déconsidérer », continue l’auteur.

Jean-Marc Gancille et ses ouvrages
La libération animale et ses bénéfices
« La remise en question de cet anthropocentrisme rencontre une forte résistance, car il est le pilier d’un système violent, injuste et oppressif », explique Jean-Marc. Il confirme que « des forces économiques, culturelles et politiques maintiennent ce système afin de conserver des privilèges, des profits et du pouvoir. C’est la peur de perdre ces avantages qui alimente le déni de l’égalité du droit à l’existence de tous les êtres vivants ».
Dans son livre « L’humanité se viande », Jean-Marc Gancille souligne que plus de 80 milliards d’animaux terrestres sont tués chaque année pour l’alimentation humaine, sans compter les centaines de millions de poissons qui s’y ajoutent quotidiennement. 94 % de ces animaux proviennent de l’élevage industriel, un niveau d’exploitation qui représente un risque écologique majeur pour l’habitabilité de la planète.
« L’élevage occupe 30% des terres émergées de la planète, pour l’élevage direct ou la culture de fourrage. Une réalité dont peu ont vraiment conscience », complète l’auteur.
Cette masse d’animaux élevés pour notre alimentation constitue une véritable bombe climatique. Plus de 10 % de l’empreinte carbone des Français est liée directement aux produits carnés.
L’industrialisation massive de la production animale amplifie la pollution, le réchauffement climatique et la dégradation des habitats. Pour l’auteur : « une société libérée de l’exploitation animale permettrait des océans et des forêts riches en vie, des écosystèmes fertiles, bénéfiques pour la biodiversité et, à terme, pour l’humanité elle-même ».
Il conclut en affirmant que « le passage à une alimentation végétale est l’action la plus simple, la plus accessible et la plus efficace que chacun puisse entreprendre. C’est un effet de levier colossal sur le climat, la pollution, l’accaparement des terres et la capacité à nourrir la population mondiale ».
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