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PFAS : les Abraham sont les premiers agriculteurs à porter plainte pour la pollution de leur ferme

Anne Abraham a transformé sa page Facebook en espace d'information sur les PFAS. Elle prépare des réunions dans les communes contaminées. « Si j'arrête, il y a personne d'autre qui le fera, parce que tout le monde se tait. Donc je prends ça comme un devoir. »

Anne et Sébastien Abraham ont tout quitté pour cultiver quatre hectares dans les Ardennes. Trois ans plus tard, leurs terres sont contaminées aux PFAS, leur sang aussi. En mars 2026, ils ont déposé plainte contre X pour mise en danger de la vie d'autrui. Premier acte d'une bataille judiciaire qui pourrait faire école.

Un rêve agricole, un sol empoisonné

Anne Abraham parle vite, clairement, sans se plaindre. Infirmière de formation, elle a porté avec son mari Sébastien un projet de maraîchage à Haraucourt, dans les Ardennes, depuis trois ans. Quatre hectares, une ferme achetée sur un coup de cœur, quatre enfants, une agriculture raisonnée : ni pesticides, ni désherbant chimique. Purin d’ortie, macérats maison, légumes de saison. « On essayait d’être le plus écologiques possible. »

En octobre 2025, un laboratoire mandaté par la préfecture se présente sans prévenir pour prélever des tomates. Résultats négatifs. Deux semaines plus tard, retour sur place pour des légumes feuilles. Les blettes, elles, fixent les PFAS. L’interdiction de commercialisation tombe. En janvier 2026, sur 48 prélèvements effectués dans les cultures, œufs et viande compris, 24 reviennent positifs.

Anne et Sébastien décident alors d’arrêter. Pas parce qu’on le leur impose, par précaution. Depuis, la préfecture considère qu’ils ont cessé « de leur plein gré », leurs terres n’étant pas officiellement déclarées non cultivables.

« Ils ne veulent pas entendre que quand vous êtes une structure qui fait du circuit court, éco-responsable, avec une clientèle qui cherche le produit sain, cette clientèle ne va plus venir chercher ses deux tomates ; et que le principe de précaution est moralement nécessaire. »

 

Épandages oubliés, dossiers disparus

La contamination remonte en effet bien plus loin que leur installation. C’est Nicolas Cossic (Disclose) qui, en juillet 2025, les contacte le premier, en lien avec Émilie Rosso (France 3). Leurs parcelles figuraient sur les plans d’épandage de la papeterie Sappi. Des boues industrielles y ont été répandues en 2012, 2014 et 2017, selon les documents officiels détenus par Anne Abraham.

Un possible épandage supplémentaire en 2022 reste invérifiable. « Le dossier a disparu à la DREAL », dit-elle. Son avocat, Me Aurélien Desingy, n’a jamais pu l’obtenir.

Personne ne les avait informés lors de l’achat. Ce n’est d’ailleurs pas une obligation légale — et c’est là que le droit révèle ses angles morts. Deux textes imposent au vendeur d’informer l’acheteur par écrit : l’article L. 514-20 du Code de l’environnement pour les installations classées (ICPE) ; l’article L. 125-7 pour les secteurs d’information sur les sols (SIS).

Or, les épandages agricoles autorisés par la préfecture ne relèvent d’aucun de ces deux régimes. L’article L. 514-20 remonte à 2003 ; l’article L. 125-7 à la loi ALUR de 2014. Les deux textes sont antérieurs à la documentation des PFAS dans les boues industrielles. Le droit n’a pas suivi la science.

En outre, les analyses réglementaires de l’époque ne testaient pas les PFAS. Elles portaient sur les pesticides, les métaux lourds, les nitrates. « Sinon, ça aurait été franchement trop facile », ironise Anne Abraham.

Sang contaminé, médecins dans le brouillard

En janvier 2026, sur conseil de leur avocat, Anne et Sébastien font une prise de sang. Sébastien affiche 150 µg de PFAS par litre de sang, soit 18 fois la moyenne française. Anne est à près du double : 33 fois la moyenne nationale. Leur fille de neuf ans est la plus contaminée de la famille. Le Pr Sébastien Sauvé, de l’université de Montréal, spécialiste associé à l’enquête de Disclose et France 3, leur a confirmé que ces niveaux étaient records pour une exposition aussi courte.

Or, côté médical, le vide est total. « Mon médecin m’a regardée en disant : j’ai aucune information, je ne sais pas ce que je dois surveiller. »

Depuis mai 2022, un groupe de travail interministériel est censé plancher sur un protocole de suivi. Nous sommes en 2026. Rien n’est défini. En Belgique, trois mois après un scandale comparable, les médecins traitants recevaient une fiche de conduite à tenir. En France, silence.

Anne Abraham souffre par ailleurs depuis dix-huit mois de problèmes articulaires inexpliqués, de troubles cutanés, d’une perturbation lymphocytaire. Aucun diagnostic. « Il faut que j’arrive à prouver que c’est les effets des PFAS. Parce qu’ici, personne ne me croit. »

Plainte contre X

Le 27 mars 2026, Anne et Sébastien Abraham déposent plainte au pénal contre X : mise en danger de la vie d’autrui, abandon de déchets, pollution des eaux souterraines. Me Aurélien Desingy a confirmé la procédure au Canard enchaîné.

Pourquoi contre X, et non contre la papeterie ou la préfecture ? La stratégie est délibérée. « Si vous déposez la plainte contre X, c’est au tribunal de conduire l’instruction et de chercher qui est responsable. »

En avril également, six communes ardennaises se sont regroupées pour une plainte similaire. Le collectif PFAS Ardennes prépare le sien. « Ce n’est que le début », dit Anne Abraham.

Des seuils “tolérables”  ?

Anne Abraham rapporte avoir entendu, lors d’une visite ministérielle, que la santé n’était pas la priorité et qu’il fallait d’abord définir des taux tolérables de PFAS. Le discours officiel ne l’infirme pas. Lorsque Mathieu Lefèvre, ministre délégué à la Transition écologique, s’est rendu dans les Ardennes le 9 avril 2026, il a annoncé une circulaire fixant des seuils dans les boues d’épandage. En deçà du seuil, l’épandage reste autorisé.

« Vous pouvez entendre qu’un polluant éternel, on va encore épandre à des taux tolérables ? Ça va juste accumuler un tout petit peu plus lentement. »

En effet, la loi française de février 2025 sur les PFAS repose sur la même logique : surveillance progressive et redevance fiscale sur les rejets industriels. Générations Futures y voit une « licence à polluer ».

Greenpeace France juge, en revanche, que surveiller des polluants éternels ne règle rien. Les députés écologistes ont déposé une proposition de loi pour une interdiction pure et simple, sans attendre Bruxelles.

Lutter par devoir

Anne Abraham a transformé sa page Facebook en espace d’information sur les PFAS. Elle prépare des réunions dans les communes contaminées. « Si j’arrête, il y a personne d’autre qui le fera, parce que tout le monde se tait. Donc je prends ça comme un devoir. »

La famille ne peut pas partir : prêt immobilier et prêt professionnel l’en empêchent. « Financièrement, on est bloqués ici. Il n’y a plus que mon salaire qui rentre. » Sébastien a donc trouvé un emploi en intérim.

Le cas des Abraham illustre ainsi l’impasse de la politique française sur les PFAS. D’un côté, une loi de 2025 qui taxe sans interdire. De l’autre, des sols contaminés par des épandages légalement autorisés, des médecins sans protocole, une famille qui ne peut pas quitter ses terres. Le PFOA est classé cancérogène certain depuis décembre 2023. Pourtant, aucun seuil d’imprégnation humaine ne déclenche de prise en charge médicale.

« Il faut déranger pour faire bouger les choses. » Une pétition est en ligne sur le site de l’Assemblée Nationale

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Isabelle Vauconsant

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