Trop, c’est trop ! Et si les animaux, lassés de se faire abandonner, bouffer, massacrer, abattre, chasser, empailler, corrider, castrer et écraser sur le bord de la route, se révoltaient ? Sous une histoire drôle, la BD de Guillaume Meurice et Sandrine Deloffre nous invitent à changer de perspective pour une critique sociétale.
C’est difficile à prononcer, mais savoureux à lire. Après le tome 1 « La révolte sans précédent », voilà le tome 2, « La contre-révolte sans précédent ».
LA M.E.U.T.E (le Comité d’Action Radicale pour la Libération Animale) a réussi son coup : un gang d’animaux a réussi à se venger des humains. Hélas, le pouvoir est monté à la tête de la punaise de lit Titi 1er, devenu un terrible dictateur qui oppresse à son tour ses pairs. Mais Didier le raton-laveur, Jean-Louis le renard, Michel le bonobo ou encore Catherine la vraie licorne n’ont pas dit leur dernier mot.
LR&LP : Comment avez-vous eu l’idée de cette rébellion animale ?
Guillaume Meurice : C’est d’abord l’éditrice Clotilde Palluat qui a eu l’idée de nous faire travailler ensemble. Parce qu’on ne se connaissait pas IRL, comme disent les jeunes. A la base, c’était un projet pour Instagram. Mais on trouvait ce format trop contraignant. Donc on a harcelé Clotilde jusqu’à ce qu’elle accepte qu’on crée une BD.
Sandrine Deloffre : Lors de notre première rencontre à un café, on a eu 158 idées en une heure. Mais le sujet s’est imposé comme une évidence, parce que la maltraitance et l’exploitation des animaux nous fait bouillir tous les deux.
Comme on aime bien aborder les choses par l’humour, on s’est dit qu’une révolte animale, ce serait quand même drôle à faire. Et puis, parler de révolte et de luttes en même temps, parler de politique. En tout cas, mettre ensemble des thèmes qui nous plaisent, qui nous animent, qui nous font briller la pupille.
LR&LP : Dans le 1er tome, cette rébellion animale peut être un grand parallèle avec les luttes écologiques en France. Est-ce que c’était une intention de votre part ou quelque chose qui a découlé instinctivement pour renverser la maltraitance animale et notre rapport aux animaux ?
Sandrine Deloffre : C’était un peu les deux. On partait vraiment de la maltraitance animale de base, et ensuite, nous est venue très vite l’idée de, dans leur organisation, représenter des actions labellisées « d’éco-terrorisme ». On s’est beaucoup inspirés des actions qu’on voyait chez les militants animalistes et écologistes.
Couper l’électricité dans tout le pays, saboter un peu,balancer de la peinture sur des œuvres d’art. Plein de petites tactiques, qui ont fait leur preuve ou pas.
Guillaume Meurice : Les animaux de LA M.E.U.T.E essaient tout un tas d’actions, et après, ils se prennent un peu la tête entre eux aussi pour savoir quoi faire. Tout ce défi qu’on retrouve dans toutes les luttes finalement : déterminer quel est le meilleur moyen d’action. Et on perd beaucoup de temps à critiquer les moyens d’action des autres. Peut-être qu’il faudrait faire toutes les actions en même temps, et que tout se complète.
Sandrine Deloffre : On ne sait jamais laquelle va faire la différence. Et puis il y a plein de profils différents d’animaux. Il y en a qui veulent foncer dans le tas directement, d’autres veulent discuter. Il y en a qui sont pour la violence, d’autres opposés. Et d’autres, comme Jean-Louis le renard, qui essaie d’arrondir les angles alors qu’il est toujours sollicité pour prendre des décisions.
LR&LP : Dans le tome 2, la punaise de lit Titi 1er a pris le pouvoir et trahi la révolution. A travers les rapports entre animaux, on peut lire en filigrane les rapports qui animent les humains. Cela évoque aussi la montée du fascisme dans le monde, est-ce que c’était une volonté ou est-ce que vous l’avez fait dans un esprit complètement satirique ?
Guillaume Meurice : C’est classique, trop de pouvoir concentré dans les mains d’une seule punaise de lit n’amène que des problèmes. On l’a toujours dit. « Seul le pouvoir arrête le pouvoir » (rires)
Sandrine Deloffre : L’idée nous est venue avant l’épisode à Paris sur les punaises de lit où tout le mone a paniqué. On s’est dits « mais c’est fou parce que la réalité nous a plagiés ». La vie nous a plagiés. Ça nous a confortés dans notre idée qu’on était des génies (rires).
Guillaume Meurice : On adore tirer le fil. Et on a des idées pour au moins 5 tomes.
Sandrine Deloffre : Les sujets découlent naturellement d’eux-mêmes : on parle de maltraitance et d’exploitation animale. Ensuite, on parle de rapports sociaux, de fascisme, de montée des extrêmes. Et ensuite, comme l’intelligence artificielle est un outil du fascisme à mon sens, on passe à ce thème.
LR&LP : A La Relève et La Peste, on étudie beaucoup les rapports inter-espèces. Une recherche revient beaucoup : le lien entre la façon dont on traite les autres espèces et la violence qui existe entre pairs. Quel est votre regard sur ce sujet ?
Guillaume Meurice : Ce sont toujours les mêmes schémas de domination. Que ce soit sur les femmes, les racisés, les rapports de colonisation ou le spécisme, c’est toujours le même processus. Ce sont des gens qui oppriment d’autres êtres vivants. Je comprends la logique mais ça m’obsède un peu cette histoire. Je ne comprends pas comment quelqu’un peut se sentir supérieur à un autre être vivant. Pour moi, ça n’a vraiment pas de sens.
Il y a tellement d’absurdités. Par exemple, le spécisme est vraiment absurde. Je considère que les français sont tous un peu antispécistes parce que même s’ils bouffent de la viande, cela ne leur viendrait pas à l’idée de manger leurs chats.
Sandrine Deloffre : Les spécistes sont pleins de contradictions. Tout est lié à la façon dont on traite les animaux et les gens qui nous entourent aussi.
Guillaume Meurice : Du coup, j’aimerais bien faire un saut dans le futur pour voir si la question du bien-être animal aura progressé, ou pas. Dans 50 ans, est-ce qu’on regardera les gens d’aujourd’hui en disant « putain, ils mangeaient des steaks ».
Sandrine Deloffre : Je pense que c’est possible. Comme on parle de choses qu’on faisait avant comme les femmes qui n’avaient pas le droit de vote. Aujourd’hui, c’est d’une violence telle que ça paraît impossible.
Guillaume Meurice : Attends, j’allais faire une phrase un peu définitive. L’utopie d’hier, c’est la réalité d’aujourd’hui. (rires)
Sandrine Deloffre : J’aimerais bien remonter dans le temps pour aller aux prémices de l’exploitation animale et du premier gars qui a eu l’idée d’instaurer la corrida : « j’ai une super idée, on va mettre un taureau dans une arène et puis on va mettre un gugus en costume et puis on va l’attaquer jusqu’à ce qu’il meurt. » Pour qui on se prend ? À quel moment on s’est dits qu’on aurait le droit de faire ça ?
Guilllaume Meurice : Je n’ai pas toujours été végétarien, je le suis depuis 10 ans. Avant, je ne me posais pas la question. Donc je vois bien comment les gens ne sont pas végétariens aujourd’hui. C’est mon moi d’avant.
C’est pareil avec les fringues fabriquées en Chine dans des conditions déplorables. Est-ce que dans 10 ans, on se dira, ces acheteurs étaient des monstres ? Dès qu’on met un peu les choses en perspective, c’est assez terrifiant. Mais je pense que c’est nécessaire (encore une deuxième phrase définitive, rires).

Guillaume Meurice & Sandrine Deloffre
LR&LP : Pour mettre un peu de poésie et de vivant dans cet entretien, est-ce qu’il y a une anecdote ou un fait scientifique sur les animaux qui vous fait vibrer et vous émerveille ?
Sandrine Deloffre : A mes yeux, mon chien Flibuste est la merveille du monde animal. C’est vraiment un super chien. Je ne sais pas comment j’ai eu la chance qu’il me choisisse ce jour-là à la SPA. On a vraiment une relation unique.
Guillaume Meurice : De mon côté, je dirais les dauphins qui se donnent des prénoms. C’est quand même un peu marrant de deviner comment ils choisissent leurs prénoms. Pourquoi ils s’appellent « Piiii » (imitation de dauphin) ? Est-ce qu’ils se donnent des surnoms ? Cela pose des milliards d’autres questions.
Et en même temps, c’est hyper logique qu’ils le fassent parce que dans l’eau, personne ne sait d’où vient vraiment le son. Ils font comme avec les talkie-walkie. « Michel pour Bernard, Michel pour Bernard. » Ils doivent s’imiter entre eux. Il y a tout un délire qui nous est inaccessible.
Et peut-être que c’est bien que cela nous soit inaccessible, parce qu’on l’exploiterait commercialement. Il y a quand même une petite obsession de l’être humain à vouloir tout comprendre. Quelques potes bioacousticiens sont complètement fascinés par ça. Ce sont un peu des Champollion : ils cherchent à déchiffrer la pierre de rosette de la communication animale.
Je peux vraiment comprendre la relation de Flibuste et Sandrine. Tout le monde le peut parce que les gens ont des animaux de compagnie. Mais c’est le cas aussi dans la nature. J’ai fait pas mal d’affûts avec des photographes animaliers. Et vraiment, tu fais des rencontres inoubliables… C’est hyper marrant d’être observé autant que tu observes.
Cet été, j’étais dans les bois avec des photographes et on a croisé des chevreuils qui n’avaient pas eu peur du tout. Ils se sont approchés : c’était une maman avec son petit et on avait vraiment l’impression qu’ils disaient « ah, bah ça, tu vois… Je sais pas, c’est les cons ». On avait l’impression qu’elle savait quelle espèce nous sommes. Il y avait vraiment un truc qui se passait par le regard. Ils nous ont fixé 10 longues minutes. Et j’adore cette sensation-là.
Sandrine Deloffre : Les orques apportent des cadeaux aux humains pour nous étudier. Et j’avais trouvé ça drôle quand on croyait qu’elles attaquaient les bateaux pour se venger. En fait, c’est juste pour s’amuser. Elles sont hyper « fashionables » les orques, des fois elles portent des chapeaux, c’est assez fou.
LR&LP : Quelle serait l’avancée que vous aimeriez voir advenir dans un futur proche sur la condition animale en France ?
Guillaume Meurice : La fin de l’élevage industriel, l’interdiction de la chasse, l’interdiction de la corrida. Mais il faudrait que ce soit couplé à des démarches incitatives comme la rencontre avec les animaux. Il faudrait qu’il y ait une éducation au bien-être animal, des cours d’empathie à l’altérité, à des êtres vivants qui ne te ressemblent pas. Les enfants sont souvent des pages blanches, à qui on peut transmettre des valeurs.
Sandrine Deloffre : Et je pense qu’ils sont spontanément plus empathes que les adultes, d’ailleurs. Quand un enfant voit un animal, il ne pense pas à le manger. On peut devenir amie avec une poule. Il faut arrêter de voir les animaux comme des biens de consommation ou des accessoires, pour les considérer à leur juste valeur, à savoir une valeur équivalente à la nôtre, en fait. Comme des potes.
Je sais que je pourrais être pote avec n’importe quel animal, sauf peut-être un requin, car des fois, je trouve qu’ils vont un peu trop loin et qu’en plus, je ne sais pas respirer sous l’eau, mais je sens qu’il peut se passer un truc. Il faut vraiment changer l’image sur les animaux.
LR&LP : Un grand merci, est-ce que vous aviez d’autres choses que vous vouliez partager ?
Guillaume Meurice : On adore La Relève et La Peste (rires). C’est super et c’est beau aussi. Je pense que le monde a besoin de beauté.
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