L’usine Lubrizol est mise en examen pour « déversement de substances nuisibles » et « exploitation non conforme »

Lubrizol est-elle coupable ?
3 mars 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Malgré une enquête au point mort, le parquet de Paris a décidé de mettre en examen l’usine Lubrizol à Rouen, dans laquelle le 26 septembre dernier, un incendie d’une ampleur inédite a ravagé 9 500 tonnes de produits chimiques et diffusé un nuage noir de plusieurs dizaines de kilomètres dans l’air, mettant en danger la population. Sont-ce les prémices d’une instruction inutile et interminable ou le début d’une prise de conscience de la responsabilité des entreprises dans les dégâts environnementaux qu’elles commettent ? 

Lubrizol, qu’est-ce que c’est ? C’est une usine pétrochimique créée en 1954 et située à cheval entre Rouen et la commune de Petit-Quevilly, sur une zone industrielle très proche de la Seine et de quartiers résidentiels. Elle produit principalement des additifs destinés aux lubrifiants de moteurs industriels, mais aussi aux carburants, aux revêtements et aux peintures. Depuis 2009, le site entier est classé « Seveso seuil haut », ce qui veut dire qu’elle représente un « risque majeur » pour la sécurité, la santé publique et l’environnement, à cause du type et de la quantité des produits chimiques qui y sont maniés ou produits. Un tel classement implique que l’entreprise et l’État, en étroite collaboration, élaborent des mesures drastiques de sécurité et de surveillance, ainsi que des plans d’urgence, afin de prévenir des accidents tels que l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001, qui fit 31 morts et 2 500 blessés, sans parler des dégâts environnementaux. 

Crédit photo : LOU BENOIST / AFP

Qui est le propriétaire de l’usine ?

Comme on peut s’en douter, le propriétaire réel de la filiale française qui détient l’usine est un géant de la pétrochimie, Lubrizol Corporation, qui appartient lui-même à un conglomérat américain, Berkshire Hathaway, possédé enfin par Warren Buffett, l’un des hommes les plus riches du monde. Est-ce que Warren Buffet se soucie de l’incendie d’une de ses milliers d’usines localisée en Normandie ? La réponse est non, et vous pouvez être sûr qu’il n’en sera jamais inquiété, grâce au système astucieux des filiales et des personnes morales qui déresponsabilise les puissants, tout en leur acheminant les bénéfices. 

Que s’est-il passé le 26 septembre 2019 ?

Ce jour-là, au petit matin, sans que l’on sache pourquoi, un incendie se déclare sur le site de l’usine, dans les installations d’enfûtage et d’entreposage, ainsi que dans les entrepôts de l’entreprise voisine, Normandie Logistique. Le feu prend, à midi tout brûle. Un panache de fumée noire s’élève et finit par s’étendre « officiellement » sur 22 km de long et 6 km de large, au-dessus des champs, des écoles, des habitations, etc., sur lesquels se déverse une pluie noire qui contient des produits chimiques inconnus et que les habitants constatent jusqu’à 50 km plus au sud-ouest de l’usine.

Une odeur chimique parvient dans les départements du Nord et de la Picardie, à des centaines de kilomètres… En somme, c’est une catastrophe. Le colonel de sapeurs-pompiers Jean-Yves Lagalle, qui a coordonné la gestion de l’incendie par les 240 pompiers mobilisés et qui s’est exprimé le 23 octobre devant l’Assemblée nationale, a parlé de vagues d’hydrocarbures de plusieurs centimètres, « impossibles à contenir », des vagues comparables à des « coulées de lave » émanant d’un « immense chaudron ». Face à un feu « hors norme », les pompiers doivent se replier trois fois et vont jusqu’à projeter « 25 000 litres d’eau par minute ». Au total, l’incendie a consumé 9 505 tonnes de produits chimiques dangereux. 

Comment le gouvernement a-t-il réagi ?

Au lieu d’adopter une attitude de fermeté et de transparence envers les habitants de Rouen et des communes environnantes, le gouvernement a alors joué la carte de la minimisation, afin de se protéger lui-même de tout scandale et de tout reproche, mais surtout pour masquer la faillibilité des lois de sécurité et l’inconséquence du secteur industriel envers les accidents qu’il peut par nature provoquer. Rappelons que la France est couverte de sites classés Seveso (environ 1 200) et de centrales nucléaires à haut risque.

Quelques heures après le début de l’incendie, le gouvernement s’est donné tout le mal nécessaire pour embobiner la population, à grand renfort du décès de Jacques Chirac. Tandis que le ministre de l’Intérieur affirme que la nuage noir de produits toxiques n’est pas dangereux ni toxique, le préfet de Seine-Maritime équipe ses policiers de masques à gaz le 26 septembre et s’en va déclarer le 27 sur France Bleu Normandie « [qu’]il ne faut pas paniquer, [qu’]il n’y a pas lieu de s’équiper de masques. (…) Ce ne sont que des odeurs. » Par contre, rentrez les animaux, suspendez les récoltes et ne touchez surtout pas la suie. 

Lubrizol est-elle coupable ?

Tout de suite après l’accident, le directeur de l’usine Lubrizol s’est déchargé de sa responsabilité sur les entrepôts de Normandie Logistique, qui accueillait des produits chimiques à l’usage de l’entreprise mitoyenne. Un joli coup de poker, quand on sait qu’il sera extrêmement difficile, long et coûteux de découvrir le point de départ du feu. Cependant, manque de chance, début février, le quotidien Le Monde révèle les résultats de son enquête : « Lubrizol avait parfaitement connaissance des risques qui pesaient sur ses installations et des mesures à prendre pour éviter l’incendie. »

Crédit photo : Lou BENOIST / AFP

Deux experts de FM Global, la compagnie d’assurance qui travaille pour Lubrizol France, avaient remis à la direction de l’usine un rapport le 23 septembre, soit trois jours avant l’incendie, indiquant un scénario en cas de départ de feu qui correspond trait pour trait à ce qui s’est passé. En quelques mots, les assureurs (qui se vantent sur leur site de prédire les accidents avec 98 % d’exactitude) indiquaient qu’en cas d’incendie, les contenants des produits chimiques fondraient rapidement et créeraient « comme un grand feu de piscine » qui détruirait totalement l’entrepôt A5 (celui qui a brûlé), « en raison de l’insuffisance d’espace de séparation et du manque de systèmes de confinement et de drainage adéquats ». Lacunes de protection, pas de dispositif anti-incendie, matériaux inappropriés, aucune mesure de confinement… La liste est longue.

On apprend ensuite que les assureurs, dans leurs rapports annuels de 2014 à 2018, avaient déjà émis les mêmes recommandations, dépeignant « un scénario identique » et préconisant « les mêmes actions correctives ». Conclusion : Lubrizol savait depuis des années et n’a rien fait ; l’entreprise est donc coupable de négligence, a minima. De son côté, la compagnie d’assurance n’a pas communiqué ses rapports à l’État. 

Où en est l’enquête ? Au point où s’en trouvent les enquêteurs, on ne connaît ni l’origine de l’incendie, ni son point de départ. Et comme pour l’explosion d’AZF à Toulouse, on n’en saura peut-être pas davantage à la fin. Pendant ce temps, l’usine a reçu l’autorisation de se remettre partiellement en route, comme si de rien n’était. Tout le monde sait que ce scandale environnemental et sanitaire sera peu à peu étouffé avec le temps, sans aucune remise en question ni concertation avec les habitants, pourtant premiers concernés par les dégâts. 

En quoi consiste la mise en examen de l’usine ?

Jeudi 27 février, le procureur de la République Rémy Heitz publie un communiqué annonçant que l’usine Lubrizol est mise en examen pour « déversement de substances nuisibles » et « exploitation non conforme » ayant conduit à une « atteinte grave » envers l’environnement et la santé des habitants. Par ailleurs, l’entreprise Normandie Logistique est placée sous le statut de témoin assisté, pour n’avoir pas évalué correctement ce qui était entreposé dans ses locaux, ni respecté les normes de sécurité.

Sous contrôle judiciaire, Lubrizol doit maintenant avancer une somme de cautionnement de 375 000 euros et mettre de côté, en guise de sûreté, 4 millions d’euros dans le but de « garantir les droits des victimes », humaines comme environnementales. Mais comment toute cette histoire va-t-elle finir ? On ne sait pas, vu la protection indécente généralement accordée aux protagonistes de ce genre d’affaires, dans le monde entier. C’est au moins le début de quelque chose. De leur côté, les députés ont préconisé d’augmenter les inspecteurs d’usines et les sanctions contre les pollueurs. Une commission d’enquête au Sénat doit encore se prononcer. Espérons que le gouvernement prenne la mesure des risques et que cet accident lui serve de leçon. 

3 mars 2020 - Augustin Langlade
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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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