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L’Espagne taxe les ultra-riches depuis toujours pour protéger son modèle social

En 2023, l’IP et l’ISGF concernent 192 041 personnes, pour un total avoisinant les 2 milliards d’euros, marquant une augmentation de 58% par rapport à l’année précédente.

Alors que l’Union européenne peine à sortir d’une crise économique, la question de la taxation des plus riches est revenue au centre des débats dans plusieurs de ses États. Jusqu’alors, la tendance était plutôt à la réduction, voire l’abandon, de cette fiscalité. À l’exception de l’Espagne, qui a non seulement maintenu son impôt sur la fortune, mais l’a également renforcé en 2022.

À contre-courant du reste de ses voisins, l’Espagne affichait en 2025 une croissance de +2,8 %, bien au-delà de la moyenne européenne, qui atteignait +1,5 % selon la Banque centrale européenne. À titre de comparaison, la France, l’Italie ou l’Allemagne ont enregistré respectivement des taux de croissance de 0,9 %, 0,4 % et 0,2 %.

La politique fiscale du gouvernement espagnol à l’égard des plus riches contribue en partie à expliquer cette situation.

La taxation des plus riches en Espagne

C’est l’un des seuls pays de l’UE à avoir conservé son impuesto sobre el Patrimonio – ou impôt sur le patrimoine (IP) – depuis sa création en 1977, à l’exception d’une courte période entre 2008 et 2011.

Il est prélevé sur le patrimoine net (biens immobiliers, épargnes, actions, parts de société…) d’un ménage, après déduction des dettes et d’un abattement d’au plus 300 000 euros sur la résidence principale.

Cette taxe s’applique aux patrimoines nets supérieurs à 700 000 euros, avec des taux progressifs de 0,9 % à 3,5 %, variant selon les régions. Sa gestion relève des prérogatives des communautés autonomes, qui en perçoivent également les recettes.

En 2022, 185 101 personnes s’en acquittaient, pour un total de 1,25 milliard d’euros. Les recettes issues de cet impôt restent modestes face à celles de l’impôt sur le revenu et de la TVA (120,28 et 83,909 milliards d’euros), mais il constitue avant tout un levier de justice fiscale et d’autonomie financière régionale.

« En Espagne, l’impôt plancher sur les ultra-riches que je défends constitue désormais un sujet de discussion politique majeur. Le gouvernement espagnol veut faire toute la transparence sur les contributions fiscales réelles des milliardaires », explique l’économiste Gabriel Zucman

Un impôt fragilisé par la concurrence fiscale interne

En laissant aux régions une marge de manœuvre, l’Espagne a cependant ouvert la voie à une concurrence interne qui a permis à certaines communautés de s’ériger en paradis fiscaux. Dès 2008, Madrid opte pour une exonération totale de cette taxe. En 2021, l’Andalousie annonce suivre les pas de la capitale. L’année suivante, la Galice applique un abattement de 50 % sur cet impôt.

Pour limiter ces exonérations, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a introduit en 2022 une nouvelle taxe : l’impôt de solidarité sur les grandes fortunes (ISGF), qui opère de manière très similaire à l’IP.

Il cible les patrimoines nets supérieurs à 3 millions d’euros et s’applique de manière progressive : 1,7 % pour les fortunes comprises entre 3 et 5 millions d’euros, 2,1 % entre 5 et 10 millions, et 3,5 % au-delà. Pour éviter tout déséquilibre, le montant versé au titre de l’IP par les ménages qui s’en acquittent est déduit de l’ISGF.

« Cela permet d’éviter une double-imposition sur le même patrimoine et pour le même motif. Parallèlement, il garantit que toutes les grandes fortunes contribuent au maintien de l’État providence », a justifié le ministère des Finances.

Contrairement à l’IP, il s’agit là d’un impôt national, sur lequel les communautés autonomes ne disposent d’aucune marge de manœuvre dans la gestion, si ce n’est le choix d’attribuer les recettes à l’État ou à la région.

Les régimes d’exonération fiscale dans le viseur du gouvernement

En 2023, l’IP et l’ISGF concernent 192 041 personnes, pour un total avoisinant les 2 milliards d’euros, marquant une augmentation de 58 % par rapport à l’année précédente.

Source : El Pais, sur les données de l’Agence Fiscale Espagnole

À lui seul, l’ISGF a rapporté 623,6 millions d’euros en 2023, alors qu’il ne concernait que 12 010 grandes fortunes (à peine 0,1 % des contribuables espagnols). Une contribution extrêmement concentrée à Madrid et en Andalousie, qui affichent respectivement 10 302 et 865 redevables, alors que ces régions n’en comptaient aucun l’année précédente.

Chez les ultras-riches, ayant un patrimoine net supérieur à 30 millions d’euros, le contraste est flagrant. En 2022, ils étaient 852 sur le sol espagnol, mais seulement 235 d’entre eux (soit 27,5 %) s’acquittaient de l’IP, générant 160 millions d’euros de recettes.

En 2023, ils étaient 865 et, cette fois-ci, 99 % d’entre eux ont payé l’IP ou l’ISGF, triplant ainsi leur contribution et portant leurs recettes à 485,4 millions d’euros.

Source : Ministère des finances Espagnol

Les régions au régime d’exonération ont vivement réagi à cette mesure, invoquant une volonté de nuire à leurs intérêts et d’interférer dans leur autonomie fiscale.

Isabel Díaz Ayuso, la présidente de la communauté de Madrid et fervente opposante à l’ISGF, déclarait dans le quotidien El Pais vouloir « [agir] au plus vite afin que ces recettes restent entre les mains des contribuables madrilènes et que nous puissions ainsi les leur restituer ». Son recours devant la Cour constitutionnelle a cependant été rejeté.

Un outil au cœur d’un modèle de redistribution

Cet effort fiscal ne se limite pas aux grandes fortunes et s’étend à plusieurs secteurs stratégiques, à l’instar du secteur énergétique et des banques, mis à contribution à travers des dispositifs de taxation des superprofits.

Le renforcement de l’imposition des hauts patrimoines s’inscrit donc dans une stratégie plus large visant à préserver les équilibres sociaux sans réduire les dépenses publiques.

Avec cette trajectoire, le gouvernement de Pedro Sánchez respecte la demande populaire d’œuvrer pour davantage d’équité fiscale. Selon la Commission européenne, deux tiers des citoyens européens soutiennent une taxation accrue des plus riches.

L’Espagne apparaît ainsi comme un des laboratoires de cette orientation, expliquant en partie sa trajectoire exemplaire au sein de l’Union européenne.

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Louis Laratte

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