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Les voyages spatiaux : un tourisme ultra-polluant et indécent au profit des plus riches

« En 10 minutes, commente Lucas Chancel, Bezos et ses trois clients vont émettre chacun 75 tonnes de CO2. 10 minutes. Sur terre, il y a un milliard de personnes qui n’atteignent pas ces niveaux d’émissions sur une vie entière. »
22 septembre 2021 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Virgin Galactic, Blue Origin, SpaceX, l’émergence du tourisme spatial a marqué par trois fois l’actualité récente. Derrière la soi-disant démocratisation du voyage spatial et les levées de fonds caritatifs, se trouve surtout un tourisme spatial ayant un coût environnemental exorbitant au profit des plus riches. Décryptage.

Des voyages spatiaux pour riches

Le 11 juillet 2021, le vaisseau VSS Unity s’élance de sa base du Nouveau-Mexique, aux États-Unis. À son bord, deux pilotes et quatre passagers civils, dont le milliardaire Richard Branson, fondateur de la compagnie Virgin Galactic, qui a construit l’avion.

Une heure après le décollage, le VSS Unity dépasse 80 km d’altitude. On coupe le moteur. Libérés de leur ceinture, les passagers flottent quelques minutes en apesanteur et admirent la courbure de la Terre.

Richard Branson décrit alors une « expérience unique dans une vie ». Avec son modèle SpaceShipTwo, il est le premier milliardaire à parcourir l’espace dans un engin conçu par sa propre entreprise, dont les vols commerciaux commenceront en 2022.  

Le 20 juillet, Jeff Bezos et trois autres passagers s’envolent à leur tour du désert texan à bord du premier vol habité de l’entreprise spatiale Blue Origin, fondée en 2000 par le patron d’Amazon. Revenu au sol, l’homme le plus riche du monde s’étonne de la « fragilité » de la Terre, puis remercie « chaque employé et chaque consommateur d’Amazon » pour leur contribution indirecte à son vol. Blue Origin en promet « beaucoup d’autres » dès 2022.  

Jeff Bezos, fondateur et PDG de Blue Origin et Amazon, prend la parole lors d’un événement au Space Launch Complex 36 en Floride pour annoncer le 15 septembre 2015 que Blue Origin construira des fusées touristiques. A ses côtés : Rick Scott, gouverneur de Floride. – Crédit photo : NASA/Kim Shiflett

Le 16 septembre, un troisième vaisseau décolle de Floride. Celui-ci appartient à SpaceX, la célèbre entreprise d’Elon Musk. Baptisée « Inspiration4 », cette mission transporte quatre touristes spatiaux américains, sans équipage professionnel, à une orbite de plus de 575 km. 

Avant leur amerrissage, les touristes profitent de trois journées de vacances dans l’espace. À 28 000 km/h, ils font chaque jour plus de 15 fois le tour de la Terre.

« Bienvenue dans la deuxième ère spatiale », déclare à leur retour le responsable de la mission.   

Un marché d’un genre nouveau vient de naître.

Lire aussi : « Pour constater que l’intelligence artificielle est très dangereuse, il suffit de regarder dans le passé »

Encore inimaginable il y a quelques décennies, le tourisme spatial connaît un essor considérable, avantagé par l’évolution des moyens techniques et la libéralisation du secteur. SpaceX, Blue Origin, Virgin Galactic, ces trois géants industriels cachent en effet une forêt de plus petites entreprises privées, qui rêvent d’envoyer de riches êtres humains dans l’espace, sur la Lune ou sur Mars, d’y établir des hôtels, voire de véritables colonies.

Des manèges de luxe au coût environnemental indécent

Vols orbitaux et suborbitaux, séjours, tours de la Lune, réalisation de films dans l’espace, ce marché nourrit les projets les plus fous. Bon nombre d’États et d’acteurs privés espèrent d’ailleurs que la « démocratisation » du cosmos favorisera la recherche, ainsi que la conquête (autrement plus difficile) des ressources spatiales.

« Nous vivons une situation analogue à celle du début du tourisme »expliquait au Monde François Graner, directeur de recherche au CNRS, en juin dernier.

Pollution de sites naturels, perte de biodiversité, urbanisation, explosion des émissions de dioxyde de carbone (CO2) dues au transport : en moins de cent ans, la massification du tourisme a eu des conséquences dramatiques sur la planète. Quelles seront celles, bien terrestres, du tourisme spatial ? 

Lire aussi : « 5G : Amazon va envoyer 3 236 satellites en orbite »

Dans un article publié en septembre 2020 par The Conversation (récemment mis à jour), trois physiciens ont tenté d’évaluer le coût que cette industrie touristique encore réservée aux ultra-riches fait peser sur l’environnement.

Toutes les missions, expliquent les chercheurs, n’émettent pas la même quantité de CO2. Plus le trajet du vaisseau est complexe et éloigné de la terre, plus la facture écologique est lourde. 

Au premier échelon : les vols dits « paraboliques », déjà très pratiqués. Un avion effectue une succession de paraboles faisant ressentir aux passagers (en échange de 6 000 euros) une certaine apesanteur. Ce « manège de luxe » pollue autant qu’un vol Paris-Varsovie.

Avec les vols suborbitaux comme ceux que proposent Virgin Galactic et Blue Origin, les tarifs explosent (plusieurs centaines de milliers de dollars par personne), tout comme le coût des machines et des installations nécessaires pour les lancer.

Dans ce cas de figure, chaque passager « dépense » en moyenne 4,5 tonnes de CO2 au cours d’un seul vol, soit près de la moitié des émissions annuelles d’un Français.

Elles sont estimées à 11,2 tonnes, toutes activités confondues — nourriture, transport, logement, etc. Pour rappel, l’empreinte carbone moyenne des Français doit baisser d’environ 80% d’ici 2050 pour parvenir aux 2 tonnes de CO2 par an compatibles avec l’Accord de Paris.

Ce n’est pas tout. Un vaisseau comme le VSS Unity, à propulsion hybride, recrache également 0,6 tonne de suies dans la stratosphère. À une telle altitude, entre 30 et 50 km du sol, ces puissants polluants demeurent en suspension pendant une dizaine d’années, contribuant au réchauffement global de la planète.

Dernier échelon (provisoire), les trajets orbitaux ou vers l’ISS. Selon les scientifiques, chaque « vol complet » d’une fusée Falcon 9, celle sur laquelle ont embarqué les quatre touristes de SpaceX, émet environ « 1 150 tonnes de CO2 », soit « 638 ans d’émission d’une voiture moyenne parcourant 15 000 km par an ».

Le passager d’un vol orbital produit donc 65 fois plus de carbone que celui d’un vol suborbital, et 26 fois ce que génère aujourd’hui un Français moyen au cours d’une année. 

L’amerrissage de la capsule retour des civils – Crédit : Official SpaceX Photos

Les conséquences environnementales des pollutions indirectes

À ces émissions directes d’équivalent carbone, il faut ajouter toutes les pollutions indirectes qu’induisent la fabrication et le lancement des fusées.

Afin de construire les usines d’où sortiront les pièces, les bases et les pas de tir, d’immenses espaces naturels sont bétonnés : le seul Spaceport America de Virgin Galactic, au Nouveau-Mexique, couvre 73 km2, soit plus de deux fois la superficie de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. 

« L’extraction, [le] transport et [la] transformation de matériaux de haute qualité, l’acier ou l’aluminium par exemple, nécessaires pour fabriquer la masse totale des fusées » doivent aussi être pris en compte, tout comme les émissions liées à la « fabrication en amont du carburant ».

Lucas Chancel, codirecteur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris, a « dimensionné » le bilan carbone global des vols opérés par la société Blue Origin de Jeff Bezos.

Selon l’économiste, chaque passager aurait généré 429 tonnes de CO2, « dont 71 tonnes en émissions directes (liées au lancement lui-même) et 358 en émissions indirectes », l’essentiel de celles-ci émanant de « l’énorme logistique » indispensable au moindre décollage.

« En 10 minutes, commente Lucas Chancel, Bezos et ses trois clients vont émettre chacun 75 tonnes de CO2. 10 minutes. Sur terre, il y a un milliard de personnes qui n’atteignent pas ces niveaux d’émissions sur une vie entière. »

Toutes ces pollutions pour… un ping-pong spatial – Crédit : Blue Origin

La « démocratisation » attendue du tourisme spatial, c’est-à-dire l’ouverture de l’espace aux très riches, s’accompagnera de pollutions massives sur l’ensemble de la planète, en particulier dans la stratosphère, où l’air se recycle moins rapidement qu’ailleurs.

Lire aussi : « Les astronomes lancent l’alerte sur les dangers des mégaconstellations de satellites »

Or, Christophe Bonnal, expert au sein du Centre national d’études spatiales (CNES), confie à Libération que « 50 000 personnes seraient d’ores et déjà prêtes à dépenser 200 000 dollars pour une excursion spatiale ».

Des analystes de la banque d’investissement UBS estiment quant à eux que d’ici la prochaine décennie, le marché du tourisme orbital ou suborbital devrait atteindre « 3 milliards de dollars par an, avec une croissance à deux chiffres »

Entre 1990 et 2015, les 1 % les plus riches ont été responsables de deux fois plus d’émissions que la moitié la plus pauvre de l’humanité. En projetant de faire le tour de la Lune dans deux ans à bord d’une fusée SpaceX, le milliardaire japonais Yusaku Maezawa, magnat de la mode, montre que cet écart terrible n’est pas prêt d’être comblé.

Crédit photo couv : Official SpaceX Photos

22 septembre 2021 - Augustin Langlade
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