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Les vagues de chaleur diminuent la fertilité des pollinisateurs

La prochaine extinction des pollinisateurs ne ressemblera pas à une hécatombe. Elle ressemblera à une saison sans descendants.

Les vagues de chaleur tuent des abeilles. Moins médiatisé : celles qui survivent perdent leur fertilité. Une étude publiée en 2025 dans Apidologie le démontre sur les abeilles solitaires avec une précision glaçante. Quelques heures à température « supportable » suffisent à dégrader durablement la qualité du sperme. Le dérèglement climatique s'attaque désormais à la reproduction elle-même.

Ce que les survivants ne vous disent pas

On compte les morts. Ce qui ne se voit pas, en revanche, c’est la fertilité qui s’effondre chez ceux qui restent debout. Des chercheurs ont exposé Osmia cornifrons, une abeille solitaire commune, à 30 °C ou 38 °C pendant quatre heures, puis l’ont replacée à 24 °C pendant 48 heures. Le temps de « récupérer ».

À l’issue de cette récupération, les analyses révèlent une baisse significative du nombre de spermatozoïdes, de leur motilité et de leur capacité à féconder. En clair : l’abeille vit, butine, a l’air en forme. Pourtant, sa fertilité est durablement compromise. La canicule laisse donc une cicatrice invisible.

Les solitaires, sans climatisation ni syndicat

Osmia cornifrons est une abeille solitaire. Cela signifie qu’elle ne bénéficie d’aucune des protections collectives que s’est offerte Apis mellifera, l’abeille domestique.

Une ruche maintient une température interne stable autour de 34-35 °C grâce à un système collectif élaboré : ventilation par battement d’ailes, apport d’eau, redistribution permanente des ouvrières. Une sorte de climatisation sociale, développée au fil de millions d’années d’évolution.

Les abeilles solitaires, elles, nichent dans le sol, le bois ou des tiges creuses. Leur nid suit la température ambiante. Chaque pic de chaleur est donc une épreuve directe, sans amortisseur.

Elles représentent pourtant la majorité de la diversité des pollinisateurs en Europe, avec plusieurs centaines d’espèces. En revanche, elles n’ont ni lobbyiste ni organisation professionnelle pour porter leur cause.

Un point faible partagé par tous les insectes mâles

Ce n’est pas une spécificité d’Osmia. Des travaux antérieurs sur des coléoptères avaient montré qu’une vague de chaleur simulée en laboratoire réduisait de moitié la production de spermatozoïdes. Une seconde exposition approchait la stérilisation complète. La spermatogenèse semble donc constituer un talon d’Achille général chez les insectes.

Lors du dôme de chaleur de 2021 en Amérique du Nord, des observations ont établi qu’après 6 heures à 42 °C, environ 50 % des mâles d’Apis mellifera mouraient. En deçà de ce seuil, des expositions sublétales prolongées dégradaient également la qualité du sperme, fragilisant les reines fécondées et, par ricochet, l’ensemble des colonies.

Hélas, ces données ne font pas la une. Elles s’accumulent dans des revues scientifiques, lues par quelques chercheurs, ignorées par les pouvoirs publics.

Sperme dégradé et larves affamées

Chez l’abeille domestique, la reine s’accouple sur une période très courte et stocke le sperme reçu dans une spermathèque. Elle s’en sert ensuite pendant plusieurs années pour féconder ses œufs. Si la qualité du sperme est dégradée dès le départ, les effets se propagent sur toute la durée de vie de la colonie : moins d’ouvrières, davantage de mâles non fécondés, épuisement prématuré des réserves.

Les effets ne s’arrêtent pas à la reproduction. Dès 30-32 °C, plusieurs espèces d’abeilles sauvages réduisent leur activité de butinage. Moins de fleurs visitées, donc moins de nectar et de pollen collectés, donc un risque de malnutrition pour les larves. Pour les abeilles domestiques, mobiliser des ouvrières en mode « climatisation » détourne de la main-d’œuvre disponible pour nourrir la colonie.

En outre, la cire elle-même souffre. Elle commence à se ramollir autour de 40 °C. Lors des canicules prolongées, les rayons se déforment et s’effondrent, entraînant la destruction du couvain et des réserves. La colonie perd simultanément sa structure physique, ses stocks alimentaires et sa génération suivante. On appelle cela un « aléa climatique ».

Au bout de la chaîne : nos assiettes

Ce qui est en jeu dépasse largement quelques ruches. Les abeilles domestiques et sauvages sont des pollinisatrices essentielles d’une grande partie de la flore cultivée et sauvage. Fruits, légumes, oléagineux en dépendent directement. Une baisse de fertilité se traduit par moins de pollinisateurs actifs au moment des floraisons.

Par ailleurs, des travaux récents montrent que les plantes elles-mêmes subissent les vagues de chaleur, et que la qualité de leur nectar et de leur pollen peut se dégrader. Moins de ressources florales, donc des abeilles moins bien nourries, donc une fertilité encore amoindrie. Une spirale dont les modèles économiques agricoles actuels ne tiennent pas compte.

Ombrager les ruches ne suffira pas

Les apiculteurs avancent des réponses concrètes : ombrager les ruches, multiplier les points d’eau, choisir des emplacements moins exposés, isoler davantage. Ces mesures sont utiles. Elles atténuent les pics locaux. Elles ne compensent pas la tendance générale.

Pour les abeilles sauvages, plus dispersées et hors de tout contrôle humain, la marge est encore plus étroite. Préserver des habitats diversifiés avec haies, bosquets, sols couverts et cavités offre des refuges thermiques partiels. C’est nécessaire, mais insuffisant.

Ce que ces études disent, en filigrane, c’est que la crise climatique ne se manifeste pas seulement par des images spectaculaires. Elle s’infiltre dans la biologie intime des espèces. Elle attaque la reproduction avant la survie. Elle efface des populations sans qu’on les voie disparaître.

C’est plus difficile à montrer qu’un glacier qui fond. C’est pourtant tout aussi irréversible.

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Isabelle Vauconsant

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