En 2021, la coalition de droite nationale-conservatrice au pouvoir en Slovénie a adopté une réforme affaiblissant la protection de l’eau pour l’ouvrir à la concurrence et permettre la marchandisation de la ressource. Face à cette attaque sur leur bien commun, les Slovènes ont initié un référendum d’abrogation d’initiative citoyenne et remporté la bataille avec 86,5 % des suffrages. Récit d’une victoire démocratique contre les illibéraux.
Véritable joyaux national, le lien entre les slovènes et l’eau est viscéral. Les 27 000 kilomètres de cours d’eau façonnent les paysages du pays, entre montagnes alpines, reliefs calcaires, lacs et rivières. Avec ses 7 500 sources d’eau, la Slovénie est un des pays européens les mieux irrigués. Le lien entre les slovènes et leurs eaux est si fort que le droit à l’eau a été inscrit dans la Constitution en 2016.
« Chacun a le droit à l’eau potable. Les ressources en eau sont un bien public géré par l’État. La priorité doit être donnée à l’utilisation durable des ressources en eau pour l’approvisionnement de la population en eau potable et en eau à usage domestique, et à cet égard, l’eau ne doit pas être considérée comme une marchandise », est-il stipulé à l’article 70 de la Constitution de la République de Slovénie.
La droite conservatrice au pouvoir
Quatre ans plus tard, le 13 mars 2020, Janez Janša arrive à la tête d’un gouvernement de coalition de centre-droit. Mais très vite, il opère un virage populiste et conservateur.
Admirateur de Donald Trump et de Viktor Orban, il s’attaque aux institutions internationales, notamment l’Union européenne, et aux médias indépendants. Il suspend le financement de l’agence de presse publique (STA) slovène, l’équivalent de France Télévision, pendant 300 jours. Il réduit également les subventions des ONGs qui critiquent ses actions.
Dans cette logique illibérale, il propose une réforme modifiant les règles de protection des eaux, rivières, lacs, littoraux et nappes phréatiques. Jusqu’alors, la loi interdisait presque toute construction permanente dans une bande protégée autour des cours d’eau.
A l’inverse, les nouveaux amendements introduisent davantage d’exceptions, permettant des constructions dites « d’intérêt public » ou « économiques », et notamment des installations commerciales, touristiques et autres infrastructures privées.
ONG, juristes et hydrologues alertent directement sur le risque de pollution, de bétonisation des rives et de restriction progressive de l’accès public. Qu’importe, la loi est adoptée par la Državni zbor (Assemblée nationale slovène) le 30 mars 2021.
La bataille « pour l’eau potable »
Face à ce tour de force, la société civile se met en ordre de bataille. Pour obtenir un référendum d’abrogation d’initiative citoyenne, il faut plus de 50 000 signatures en moins d’un mois. L’objectif est grand pour ce pays de 2,1 millions d’habitants.
Au départ, les arguments techniques des militants écologistes ne prennent pas auprès de la population. Alors, ils font appel au mouvement du 8 mars, organisation féministe et progressiste, habituée des batailles politiques.
Les organisations écologistes et le mouvement du 8 mars sont vite rejoints par les étudiants et universitaires. Les opposants mènent la campagne sous la bannière « Pour l’eau potable ».
Le RIC sauve un bien commun
Ensemble, ils vont trouver des moyens de sensibiliser. Rassembler, c’est utiliser une dialectique universelle. L’eau sera polluée, les espaces de vie de la biodiversité réduits, « que va t-il advenir des loutres ? » Les plages pourraient être acquises par des promoteurs privés, « où allons-nous pouvoir se baigner ? »
Méthode également utilisée, la non-violence, l’humour sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de créer de la sympathie auprès de la population. Changer le camp de la violence dans l’imaginaire collectif !
Les signatures affluent. Plus de 52 000 sont réunies, suffisament pour déclencher un référendum d’abrogation. La question posée aux électeurs est simple : « Êtes-vous pour l’application des modifications de la loi sur les eaux adoptées le 30 mars 2021 ? ».
Une large majorité de Slovènes, 680 000 sur 788 000 électeurs, soit 86,5 % votent en faveur de l’abrogation de la réforme.
Grâce à l’amour des slovènes, l’eau est restée un bien commun. Une protection cruciale alors que la rareté de l’eau s’accentue en Europe. En 2023, 28% du territoire de l’UE a connu des conditions de pénurie d’eau durant au moins une saison selon le rapport Europe’s state of water 2024 (EEA).
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