Le combat d’Amandine pour sauver la Pouplie, un peuplier géant multi-centenaire

Amandine est allée jusqu’au bout des choses : en s’intéressant au cas de la Pouplie, elle a découvert le monde fabuleux des Arbres Remarquables en France et en Europe, notamment grâce à l’association A.R.B.R.E.S qui porte la déclaration des droits de l’arbre pour mieux les protéger.
29 janvier 2021 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Il y a des histoires qui nous effraient et d’autres qui nous enchantent. Le combat d’Amandine pour sauver la Pouplie, un peuplier noir géant multi-centenaire, fait partie de ces dernières. Alors que cet arbre incroyable était menacé de destruction pour viabiliser le terrain sur lequel il se situe, Amandine a convaincu le propriétaire de l’épargner le temps de l’inscrire au concours de l’arbre de l’année. Son histoire et sa passion ont gagné le cœur du public qui lui ont décerné son prix, et fini de persuader la mairie de Boult-sur-Suippe (Marne) de l’importance de sauver cet Arbre Remarquable. Cette jolie histoire est l’occasion de (ré)interroger notre rapport au monde végétal, et rappelle le rôle inestimable des arbres au sein des écosystèmes.

L’un des peupliers noirs les plus remarquables d’Europe

A Boult-sur-Suippe, village de 1710 habitant.es, impossible de louper la Pouplie : situé en plein cœur du village, « on le voit de presque toutes les fenêtres ». Son surnom vient du patois local avec lequel peuplier se dit « pouplier ». Cet arbre de près de 40 mètres de haut et 10 mètres de circonférence est donc étroitement lié à l’histoire du village, et est même dessiné sur le blason de la commune.

Nul ne connaît son âge précis. Les villageois.es ont l’habitude de dire qu’il a entre 300 et 400 ans, le petit panneau d’information indique « plus de deux siècles ». Originaire du village, Amandine a grandi près de la Pouplie et a développé un amour profond pour ce géant végétal. Ses parents habitant toujours Boult-sur-Suippe, elle revient régulièrement saluer son compagnon d’enfance et suit au plus près ses aventures.

« En 2018, les feux d’artifices du 14 juillet ont bien failli brûler la Pouplie en déclenchant un incendie à l’intérieur de son tronc. A ce moment-là, le maire et le propriétaire ont voulu le couper pour des raisons de santé et sécurité, mais des citoyens se sont emparé de la presse et demandé un bilan de santé/expertise. Financé par la commune et l’association A.R.B.R.E.S, le verdict est positif : la Pouplie est en bonne santé et avait simplement besoin d’un élagage. » se souvient Amandine Polet pour La Relève et La Peste

Concours Arbre de l’Année 2020 Peuplier noir (Populus nigra), dit « La Pouplie », dans le village de Boult-sur-Suippe (51) Région Grand Est Amandine Polet, qui a proposé la candidature Crédit photo : Emmanuel Boitier

La Pouplie n’est pas définitivement sauvée pour autant. Située sur une parcelle privée d’environ 1400m2 en vente depuis des années (pour un coût supérieur à 100 000 euros), le propriétaire a besoin de couper l’arbre pour rendre le terrain constructible.

La Mairie n’ayant pas les fonds propres pour le racheter, ses jours étaient donc comptés. Jusqu’à cet instant de mars 2020, pendant le premier confinement, où Amandine découvre le Concours de l’Arbre de l’Année du magazine Terre Sauvage et de l’ONF, via le compte Instagram de la LPO.

« C’était une évidence d’inscrire la Pouplie. C’est vraiment un Arbre Remarquable, le seul peuplier de cette taille en France et l’un des peupliers noirs les grands d’Europe, je l’ai appris par la suite ! Je trouvais ça tellement dommage que la Pouplie ne soit pas mis en valeur dans le village, situé sur ce terrain privé constructible avec pour seul compagnon un compteur électrique. Je voulais braquer les projecteurs sur elle pour qu’elle soit reconnue et sauvée. » raconte Amandine pour La Relève et La Peste

Pour l’inscrire au concours, il faut l’autorisation du propriétaire que ce dernier a donné avec curiosité. La Pouplie a été retenue parmi 300 compétiteurs. En lice parmi 14 lauréats, la jeune femme commence alors une véritable campagne de communication : mailing aux journalistes, sollicitation aux riverains amoureux eux aussi de l’arbre, interpellation des élus et des associations.

« Il est assez clair que l’inscription au concours a changé la donné. Assez vite, il y a eu énormément de soutien de la part des habitants et de la mairie. Les bouquins et les bouquines ont voté et se sont saisi du concours, même l’école l’a affiché. Le collectif Boult Environnement m’a beaucoup aidée pour la venue du photographe, ils ont nettoyé le terrain. Cela a créé beaucoup de liens et un réel engouement. » sourit Amandine Polet pour La Relève et La Peste

Et la mobilisation générale a payé : avec 6344 votes, la Pouplie a remporté le Vote du public et va représenter la France au concours européen (ouverture des votes en février pour une durée d’1 mois, résultats le 17 mars).

A tel point que la mairie veut maintenant faire un échange de terrains avec le propriétaire, une étape quasi-terminée, pour transformer la parcelle où se situe La Pouplie en arboretum et protéger définitivement cet Arbre Remarquable.

« Un vieil arbre a une valeur esthétique, c’est une fierté locale pour les habitants, mais c’est surtout un pilier écologique. Climatiseur naturel, il absorbe énormément de CO2, a des racines dépolluantes, abrite de nombreuses espèces : écureuils, éperviers, fourmis, oiseaux sur la cime. Je pense qu’il est important qu’on se reconnecte aux espèces vivantes car un arbre n’est pas juste un décor, mais bien une espèce qui mérite d’être protégée. Les gens ont voté car ils étaient touchés par la démarche, plus que par l’arbre en lui-même. D’autres arbres du concours sont un peu comme la Pouplie, soutenus par des associations et des personnes qui veulent les sauver. Certaines personnes m’ont félicité en me disant qu’elles n’oseraient pas faire la même chose, de peur de s’exposer. Mais ça m’a seulement pris le temps d’envoyer un texte et des photos. Cette victoire n’est que le résultat de mon initiative individuelle, mais bien du poids de tout le monde. » raconte Amandine Polet pour La Relève et La Peste

Amandine est allée jusqu’au bout des choses : en s’intéressant au cas de la Pouplie, elle a découvert le monde fabuleux des Arbres Remarquables en France et en Europe, notamment grâce à l’association A.R.B.R.E.S qui porte la déclaration des droits de l’arbre pour mieux les protéger.

La Pouplie au milieu du village

Les arbres remarquables : des symboles vivants de résilience

Lancée il y a 26 ans par quelques passionnés des arbres remarquables, l’association A.R.B.R.E.S (Arbres Remarquables : Bilan, Recherche, Études et Sauvegarde) a mis l’expression au goût du jour pour inventorier, faire connaître et évidemment sauvegarder ces arbres avec, à l’époque, un mot-clé : le patrimoine.

« Quand on s’y intéresse, on se rend compte très vite que ces arbres sont liés aux humains par une histoire, d’où le terme patrimoine : mettre en avant les liens culturels que l’on a avec eux. Aussi, un arbre peut être plus vieux que l’église juste à côté. Quand on dit que les arbres vont s’abîmer, on peut dire la même chose des pierres de l’église qui est classée. Cependant, le mot patrimoine est ambigu car il porte une vision anthropocentrée. Aujourd’hui, on n’arrête pas de recevoir des appels au secours pour protéger des arbres. Et l’on ne peut pas répondre qu’ils ne sont pas assez âgés pour être protégés. On s’est donc vite rendus compte qu’il y a un travail à faire sur la juridiction, qui date de Napoléon et qui considère l’arbre comme un mobilier/un objet au service des hommes et non pas comme un être vivant à part entière. » explique Georges Feterman, Président de l’association A.R.B.R.E.S et auteur du livre « l’Arbre dans tous ses états », pour La Relève et La Peste

Hêtre commun (Fagus sylvatica) à Chavagnac, Neussargues-en-Pinatelle (15). Prix du Jury de l’arbre de l’année – Crédit photo : Emmanuel Boitier.

En France, les lois sur la protection des arbres n’ont pas changé depuis 1804. Pour protéger un arbre, il faut classer le terrain sur lequel il se situe en espace boisé protégé à travers le PLU d’une commune, ou faire classer l’arbre comme patrimoine naturel. L’association A.R.B.R.E.S travaille en étroite collaboration avec le CAEU de Seine-et-Marne ainsi que des députés pour créer un projet de loi plus approprié aux enjeux écologiques actuels.

Simultanément, l’association a lancé il y a 2 ans ½ une déclaration des droits de l’arbre qui stipule que l’arbre est un être vivant et doit être considéré comme tel, à travers un ensemble de 5 articles.

« J’ai souvent des questions sur la valeur juridique qu’on veut donner aux arbres. C’est une question qui fait débat même au sein de notre association. A titre personnel, je suis assez réservé là-dessus car on va encore une fois prendre des critères humains pour définir ce qui n’a rien d’humain. Un arbre est un être vivant qui vit en symbiose avec toutes sortes d’êtres bien différents de l’espèce humaine. A-t-on encore besoin de dire qu’il faut protéger les arbres parce que ça va nous servir ? On ne devrait même plus avoir besoin de le justifier ainsi. Les arbres jouent leur rôle dans des équilibres naturels indépendamment des humains, et nous n’en sommes qu’aux prémisses des découvertes sur les arbres. Il y a même des recherches passionnantes sur l’idée qu’une forêt, avec toutes les liaisons en souterrain permises par le système mycéllien, se comporte comme un seul être vivant dans sa cohérence tellement ses composantes sont interdépendantes. » détaille Georges Feterman, Président de l’association A.R.B.R.E.S et auteur du livre « l’Arbre dans tous ses états », pour La Relève et La Peste

Coup de coeur du concours – Ginkgo (Ginkgo biloba) du Jardin botanique de Tours (37) Région Centre-Val-de-Loire – Crédit photo : Emmanuel Boitier

En voulant sauver la Pouplie, Amandine a ainsi découvert que le Peuplier noir est l’une des espèces les plus menacées en Europe à cause de trois problèmes majeurs : l’altération des forêts alluviales par les activités humaines, les populations de peupliers indigènes qui ont été remplacés par l’agriculture et les peupliers ornementaux, et enfin les zones inondables qui ont été dévastées par l’urbanisation.

Face à cette problématique, l’Europe et la France ont lancé un programme de conservation des ressources génétiques du Peuplier noir depuis 1991, piloté par la Direction Générale des Politiques Agricole, Agroalimentaire et des Territoires et animé par le Centre Inra Val de Loire, site d’Orléans. En France, l’expert sur le sujet est le chercheur Marc Villard.

« La Pouplie est un arbre isolé installé sur une nappe phréatique non loin de la rivière La Suippe. La plupart du temps les peupliers noirs poussent plutôt en bord de rivière. En voulant protéger un arbre, j’ai réalisé qu’il faut également porter une attention particulière à nos rivières. Les laisser s’exprimer et arrêter de les contraindre. Pour protéger les peupliers la seule solution efficace est de protéger leur milieu naturel. C’est l’effet ricochet. » explique Amandine Polet sur le site du concours

Le label Arbres Remarquables de France a été créé en l’an 2000 par l’association A.R.B.R.E.S et a permis de sauver plus de 700 arbres ou ensemble arboré.

Dans le Loiret, le label a permis de sauver les platanes de Gien qui étaient menacés de destruction pour faire un parking. Une association a porté l’affaire en justice, et les juges ont été définitivement convaincues par leur classification.

« A 98% des cas, ça marche bien. En remettant un label, on fait un événement, une fête avec des enfants et tous les gens qui se réunissent et montent dans l’arbre pour certains. L’événement est rassembleur et protecteur car il créée une symbolique forte. Puis techniquement, on fait signer une convention au propriétaire qui s’engage à le protéger. » raconte Georges Feterman, Président de l’association A.R.B.R.E.S et auteur du livre « l’Arbre dans tous ses états », pour La Relève et La Peste

Suite à son succès, Amandine en est convaincue :

« Mettre en œuvre la déclaration des droits de l’arbre est primordial au niveau des élus, mais aussi au niveau individuel. En fait, il faut se lancer et essayer : une action en amène une autre. Après le concours, je ne vais pas pouvoir m’arrêter là, j’ai envie de poursuivre cette démarche qui m’a amené énormément de choses positives. Aux beaux jours, j’aimerais mettre en place une fête du peuplier noir pour célébrer l’échange de parcelles. »

Le concours de l’Arbre de l’Année, lui, continue : l’édition 2021 ouvre le 1er mars et les votes pour l’arbre de l’année européen est en cours. Amandine espère que l’histoire de la Pouplie fera des émules et permettra au plus grand nombre de vouloir protéger les Arbres Remarquables de France et d’ailleurs, « de protéger les arbres tout court en fait » conclut-elle en souriant.

Plus d’infos sur le concours ici et sur l’association A.R.B.R.E.S ici

Crédit photo couv : Emmanuel Boitier

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