Indonésie : Michelin s’accapare les terres des paysans pour des plantations de « caoutchouc naturel »

En dix ans, la superficie cultivée mondiale a doublé et cette tendance devrait se poursuivre. Cette explosion de la demande a aiguisé les convoitises de grandes entreprises qui ont converti des zones à haute valeur de conservation en plantations de monoculture agro-industrielle impliquant la déforestation, la hausse des émissions de carbone, la destruction de la biodiversité et des impacts négatifs sur les fonctions et les services écosystémiques.
10 juillet 2020 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Depuis plusieurs années, les paysans du district de Tebo, dans la province indonésienne de Jambi, luttent contre l’accaparement de leurs terres par les grandes entreprises de plantation de caoutchouc. Fin mai, cette lutte a pris un tournant radical lorsque la police a arrêté Junawal, le leader du SPI (Union des Paysans Indonésiens) et de la résistance locale, accusé d’avoir brûlé des tracteurs en signe de protestation. Parmi les entreprises à qui les paysans reprochent l’accaparement de leurs terres : la multinationale française Michelin.

Le programme indonésien de réforme agraire

Président de l’unité Tebo du Serikat Petani Indonesia (SPI – Union des Paysans Indonésiens), M. Junawal dirigeait la résistance locale contre le PT Lestari Asri Jaya (PT LAJ) – une filiale de Royal Lestari Utama (RLU), elle-même entreprise commune entre PT Barito Pasifik et la géante multinationale française de la fabrication de pneus Michelin. Par l’intermédiaire de ses filiales, RLU gère plus de 88 000 hectares de terres agricoles à Jambi et à Kalimantan Est.

Pour obtenir ces terres, PT LAJ a opéré un véritable raid dans les villages des paysans indonésiens qui mettaient pourtant en place le programme national de réforme agraire, visant officiellement à garantir aux familles paysannes le droit et la propriété de leurs terres en leur donnant le contrôle total du système de production alimentaire local.

Alors que les paysans indonésiens se sont énormément investis et collaboré avec le gouvernement, ce programme a été détourné de sa fonction première par des accords entre le gouvernement indonésien et des entreprises sous prétexte de créer des « plantations de caoutchouc naturel ».

A Plantation of Hevea brasiliensis for Rubber Production, seen in Sri Lanka, Southern Province – Crédit : Andreaskrappweis

La mobilisation des paysans indonésiens

Face à l’accaparement de leurs terres, les paysans du SPI se sont soulevés et organisés des mobilisations pour mettre les entreprises face à leurs responsabilités. Fin mai 2020, le conflit a pris une tournure plus grave lorsqu’un de leurs leaders Junawal a été arrêté par les autorités indonésiennes, accusé d’avoir brûlé cinq unités d’équipement lourd appartenant au PT LAJ un an auparavant.

« Tout en soutenant pleinement le programme de réforme agraire du gouvernement, les paysans organisés dans le cadre du SPI ont travaillé dur pour assurer la souveraineté alimentaire de notre pays. Ce faisant, nous avons construit des écoles, des marchés locaux, des coopératives dirigées par des paysans, des centres culturels et religieux dans tout le pays, y compris ici dans le district de Tebo. Pourtant, pour faire plaisir à quelques grandes entreprises de plantation, notre peuple est criminalisé ? Sur quelle base ? », a demandé furieusement un paysan qui fait partie de la direction centrale de l’Union.

Junawal – Crédit : SPI

Président du SPI Chapter Tebo District depuis 2013, Junawal est un paysan. Chaque jour, Junawal travaille la terre avec sa femme et ses deux enfants, à la fois dans la cour de sa maison avec une variété de cultures vivrières telles que des piments, des bananes, des tubercules tels que le manioc et le porang ; ainsi qu’une petite plantation d’hévéas dont il est propriétaire.

Son arrestation a causé un profond émoi parmi les paysans indonésiens qui se sont réunis pour demander sa libération en juin, sans succès. Aujourd’hui en prison, Junawal a commencé une longue procédure judiciaire dont la première audience s’est tenue à huis clos, à cause du coronavirus, cette semaine.

« En Indonésie, les accusés sont d’abord mis en prison avant d’être jugés, nous ne savons donc pas exactement quelle est la peine encourue par Junawal. Basés sur notre expérience, il pourrait bien rester emprisonné au moins un an. Cela nous met en colère car nous cherchons seulement à protéger nos terres et nos droits, tels qu’ils sont supposés garantis par la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP). » confie Zainal Fuad, membre du Conseil d’Administration du SPI, à La Relève et La Peste

De fait, Junawal n’est pas le seul paysan à avoir été arrêté ou interpellé suite à des plaintes des compagnies qui exploitent les terres indonésiennes. Ainsi, une enquête conduite par des chercheur.ses allemand.es des universités de Kiel et de Göttingen a mis en lumière l’amplitude du phénomène, sous la protection des instances internationales.

Protestation des paysans indonésiens – Crédit : SPI

L’impact socio-environnemental des plantations industrielles durables

Si le « caoutchouc naturel » est bien une ressource renouvelable, la façon industrielle dont est cultivé l’hévéa pose de sérieux problèmes en terme d’impact environnemental et sociétal. Les pays d’Asie du Sud-Est en sont les producteurs majoritaires, la Thaïlande et l’Indonésie représentent à elles seules plus de 50% du volume mondial de récolte (FAOSTAT, 2018).

En dix ans, la superficie cultivée mondiale a doublé et cette tendance devrait se poursuivre. Cette explosion de la demande a aiguisé les convoitises de grandes entreprises qui ont converti des zones à haute valeur de conservation en plantations de monoculture agro-industrielle impliquant la déforestation, la hausse des émissions de carbone, la destruction de la biodiversité et des impacts négatifs sur les fonctions et les services écosystémiques.

Si en Indonésie, le caoutchouc naturel est à la base plutôt cultivé dans de petites exploitations comme celle de Junawal, la mainmise des entreprises sur les terres des paysans favorise le développement de plantations en monoculture, dont le fonctionnement est incompatible avec les grandes déclarations desdites entreprises, dont la multinationale Michelin.

« Cette situation est l’un des impacts d’une politique économique néolibérale dans laquelle les règles du gouvernement sont brisées par celles des multinationales et des traités de libre-échange. Tant d’entreprises viennent voler nos ressources naturelles et nos terres sous prétexte de créer des « métiers verts » dans les plantations d’hévéa alors qu’en réalité elles sont autoritaires et bafouent tous nos droits les plus élémentaires. » dénonce Zainal Fuad, membre du Conseil d’Administration du SPI, à La Relève et La Peste

Junawal et sa famille – Crédit : SPI

La connivence entre les instances internationales et le gouvernement

Effectivement, ce conflit dans le district de Tebo a pour origine le Tropical Landscapes Finance Facility (TLFF), un partenariat entre l’ONU Environnement, le Centre mondial d’agroforesterie, ADM Capital et BNP Paribas, qui finance une « plantation durable de caoutchouc naturel » sur des terres considérés comme dégradées dans deux provinces d’Indonésie. En 2018, l’entreprise Royal Lestari Utama a ainsi touché 95 millions de dollars pour le mettre en œuvre.

« La Via Campesina apporte un soutien total aux paysans indonésiens contre la multinationale Michelin et ses filiales. Créer des plantations de caoutchouc est une fausse solution. Nous militons pour la souveraineté alimentaire et la réforme agraire afin que les peuples puissent cultiver leur propre nourriture et se fournir localement. Ils ont déjà créé et construit des écoles, des communautés et on vient leur retirer ses terres pour soi-disant responsabiliser une multinationale, cela n’a aucun sens et c’est une aberration. » s’insurge Youness Bensaid, chargé de communication à La Via Campesina, auprès de La Relève et La Peste

Pour l’instant, le groupe Michelin n’a pas fait de déclaration officielle concernant les conflits avec les paysans indonésiens et le problème d’accaparement des terres. De leur côté, les paysans indonésiens souhaitent faire connaître leur lutte contre l’accaparement de leurs terres à un niveau international pour créer un vaste réseau de solidarité, comme l’appui de La Via Campesina.

Ils espèrent également poursuivre le dialogue avec le gouvernement indonésien pour que le fameux programme de réforme agraire retrouve son objectif initial : consolider la souveraineté alimentaire des locaux, promouvoir l’agroécologie, former et créer un réseau de jeunes et femmes paysan.ne.s et soutenir l’agriculture familiale.

Crédit photo couverture : Abhi_Jacob

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