Vous cherchez un média alternatif ? Un média engagé sur l'écologie et l'environnement ? La Relève et la Peste est un média indépendant, sans actionnaire et sans pub.

Francis Hallé est mort, mais son rêve continue : faire renaître une forêt primaire de 70 000 ha

Il faut environ 700 ans pour que la forêt retrouve pleinement son caractère primaire : en partant d’une forêt déjà existante, âgée de quelques siècles.

Décédé le 31 décembre 2025, Francis Hallé portait un projet ambitieux : laisser renaître une grande forêt primaire en Europe de l’Ouest. L’association qu’il a co-fondée en 2019 et qui porte son nom, poursuivra cet objectif malgré sa disparition.

Un continent sans forêts primaires  

Les forêts primaires font partie des écosystèmes les plus riches de la planète. Ce sont des forêts qui n’ont jamais été défrichées ou exploitées par l’homme. Si elles l’ont été par le passé, l’écoulement de plusieurs siècles peut gommer les dégradations de l’action humaine et redonner à ces forêts leur caractère primaire. 

« La forêt primaire, c’est le lieu sur la terre ferme où il y a la plus grande concentration de biodiversité », explique Damien Saraceni, Co-délégué général de l’association Francis Hallé, pour La Relève et La Peste.  

« Ce sont des arbres à leur taille maximale, des sols au maximum de leur fertilité, un maximum de filtration des eaux, de captation du carbone, l’atténuation d’événements climatiques, etc. C’est un écosystème fonctionnel. » 

Si elles sont associées aux latitudes tropicales dans l’imaginaire collectif, les forêts primaires ont aussi recouvert l’Europe par le passé. Mais les défrichements humains ont eu raison de la quasi-totalité d’entre elles.

Aujourd’hui, les forêts du vieux continent sont presque toutes des forêts secondaires : des massifs ayant subi d’importantes modifications par l’action humaine. Seule une partie préservée de la forêt de Białowieża, à la frontière entre la Pologne et La Biélorussie, permet d’imaginer ce à quoi ressemblerait des forêts tempérées de plaines européennes en libre évolution. 

Des bisons à Bialowezia

Renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest 

En 2019, attristés par la quasi-absence de forêts primaires européennes, Francis Hallé accompagné de scientifiques, de naturalistes, d’artistes et d’autres citoyens, se lance dans un projet ambitieux et unique : laisser renaître une vaste forêt primaire en Europe de l’Ouest. 

« Francis Hallé éprouvait de l’amour et de la fascination pour les forêts primaires », raconte Damien Saraceni. « Il a passé sa vie dans les forêts primaires tropicales et c’est là qu’il a vraiment eu des révélations d’ordre purement émotionnelles. De retour en France, force était de constater que chez nous en Europe de l’Ouest, on avait détruit ce patrimoine ». 

Les membres de l’association effectuent alors des recherches scientifiques, et se mettent en quête de lieux qui pourraient accueillir le projet. Deux zones sont étudiées : l’une dans les Ardennes, entre la France et la Belgique, et l’autre au nord des Vosges, à cheval entre la France et l’Allemagne.  

« Ce sont deux zones dans lesquelles il y a déjà de très grands massifs forestiers, dans lesquelles les forêts sont majoritairement publiques », justifie Damien pour La Relève et La Peste. « Elles sont dans des zones transfrontalières et donc pleinement européennes, et il y existe des traditions forestières avec un fort attachement à la forêt. » 

Pour leur projet, les membres de l’association Francis Hallé se fixent un objectif de 70 000 hectares de forêts à laisser en libre évolution. 

« C‘est l’espace qui est considéré comme suffisant pour que la flore puisse avoir suffisamment d’espace et de surface pour avoir une bonne résilience », affirme Damien. « Et aussi pour accueillir suffisamment de faune, notamment des prédateurs, pour qu’on ait une chaîne trophique qui soit complète ». 

Les membres de l’association définissent également une durée d’environ 700 ans pour que la forêt retrouve pleinement son caractère primaire : en partant d’une forêt déjà existante, âgée de quelques siècles. En effet, l’association estime qu’il faut environ un millénaire de pousse à partir d’un sol nu pour qu’une forêt exprime son plein potentiel. 

« Évidemment, il ne va pas falloir attendre 700 ans pour qu’il se passe quelque chose », précise Damien pour La Relève et La Peste. « On l’a vu au confinement : rapidement, toute la faune est revenue ! ». 

Paysage de fin d’été au coeur de la forêt de Białowieża, dans une zone dominée par le Charme commun © Jessica Buczek

« On travaille contre l’amnésie écologique » 

À travers ce projet unique, l’association Francis Hallé poursuit des objectifs multiples. Ils espèrent permettre aux générations futures d’observer l’évolution des forêts libres de toute intervention humaine, notamment la résilience des écosystèmes naturels face au dérèglement climatique.   

Le projet vise également à lutter contre l’amnésie écologique : l’oubli progressif, génération après génération, de l’état ancien des écosystèmes et donc l’accoutumance aux dégradations par l’action humaine.  

Les forêts européennes actuelles sont, en effet, très pauvres en biodiversité, ont des sols bien moins fertiles et comprennent des arbres bien moins massifs que les anciennes forêts primaires. Pourtant, sans élément de comparaison et du fait de l’amnésie écologique, l’état de dégradation de nos forêts reste quasi-imperceptible. 

« La forêt primaire de Białowieża a été un choc dans mon expérience et dans ma vie », témoignait Pierre Chatagnon, secrétaire général adjoint de l’association Francis Hallé, dans un précédent article de La Relève et La Peste. « En la découvrant, j’ai eu l’impression de ne jamais avoir vu de forêt ». 

Bison à Białowieża © Pierre Chatagnon

Coexister avec la nature  

En cherchant à laisser renaître une forêt primaire dans un espace fortement anthropisé, l’association Francis Hallé tente aussi de trouver de nouvelles modalités d’occupation des territoires, plus respectueuses du vivant : 

« Le projet serait unique au monde : on n’a jamais vu le retour d’une forêt primaire », s’enthousiasme Damien. « Sommes-nous capables de vivre en harmonie avec un espace protégé sans le dégrader ? Ce projet ne consiste pas à mettre tous les humains en dehors de cette zone. Actuellement, on a un tissu économique :  une partie des revenus sont notamment tirés de l’exploitation du bois, il y a aussi des pratiques de chasse. Est-ce qu’on peut imaginer une autre façon d’interagir avec les forêts ? » 

« On ne se met pas des œillères en se disant que les gens trouveront des solutions ou que ce n’est pas grave s’ils ne coupent pas du bois là-bas », précise-t-il. « Non, on pense qu’il faut trouver d’autres modèles ». 

Pour cela, une fois les deux lieux potentiels repérés, l’association est entrée dans un processus d’écoute et de concertation des multiples acteurs locaux et usagers de la forêt : forestiers, chasseurs, promeneurs, sportifs, naturalistes.  

L’association vient ainsi de clôturer une série de séminaires posant la question du passage de la libre évolution à grande échelle dans la région Grand Est, achevé à l’école forestière de Nancy, dans les locaux de l’ONF. 

Les prochaines étapes du projet : poursuivre les concertations et définir les contours plus précis du lieu où la forêt primaire pourrait un jour s’épanouir. Le processus est encore long avant qu’une forêt primaire ne renaisse en Europe de l’Ouest. Et ni Francis Hallé, ni aucun membre de l’association ne verront son achèvement.  

Mais ils auront semé les germes d’un projet ambitieux, basé sur la recherche de beauté, d’une biodiversité riche et le respect du vivant. 

Un autre monde est possible. Tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant. Notre équipe de journalistes œuvre partout en France et en Europe pour mettre en lumière celles et ceux qui incarnent leur utopie. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.

Eloi Boye

Faire un don
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

Votre soutien compte plus que tout

Eau, un nouveau livre puissant qui va vous émerveiller 💧

Notre livre Eau vous invite à prendre conscience que l’eau est à l’origine de toute vie sur Terre et qu’elle est aujourd’hui une ressource rare et menacée. Cette magnifique photographie le rappelle très bien. Sans elle, les cellules, les plantes et les êtres ne seraient pas apparus. Nous devons tout faire pour la protéger.

Après une année de travail, nous avons réalisé l’un des plus beaux ouvrages tant sur le fond que sur la forme.

Articles sur le même thème

Revenir au thème

Pour vous informer librement, faites partie de nos 80 000 abonnés.
Deux emails par semaine.

Conçu pour vous éveiller et vous donner les clés pour agir au quotidien.

Les informations recueillies sont confidentielles et conservées en toute sécurité. Désabonnez-vous rapidement.

^