« En pleine crise du COVID-19, les longs transports d’animaux vivants doivent être interdits »

De l’Irlande aux Pays-Bas en passant par la France et la Belgique, en tout, les 21 camions à bestiaux ont acheminé 6 000 veaux sur 2 000 kilomètres, pendant plus de 50 heures, dans des conditions révoltantes, quand on sait que ces bêtes sont nées deux ou trois semaines auparavant et n’ont encore jamais vu le jour.
2 avril 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Une nouvelle enquête de l’association L214 révèle le traitement intolérable réservé aux veaux nourrissons issus de l’industrie laitière, acheminés des fermes irlandaises aux Pays-Bas, pour être réexportés une fois engraissés. En cette période de crise sanitaire, le transport de bétail sur de très longues distances semble atteindre un degré d’absurdité supplémentaire.

Un trajet de 2000km

Jeudi 2 avril, l’association de défense des animaux L214 et son homologue hollandaise Eyes on Animals publient une nouvelle enquête sur le transport de veaux nourrissons. Du 3 au 6 mars 2020, juste avant les mesures de confinement, quatre équipes composées de membres des deux associations ont suivi pour la deuxième année consécutive une flotte de bétaillères dans leur trajet au long cours à travers l’Europe.

De l’Irlande aux Pays-Bas en passant par la France et la Belgique, en tout, les 21 camions à bestiaux ont acheminé 6 000 veaux sur 2 000 kilomètres, pendant plus de 50 heures, dans des conditions révoltantes, quand on sait que ces bêtes sont nées deux ou trois semaines auparavant et n’ont encore jamais vu le jour.

Tout commence en Irlande. Dans ce pays aux 18 000 exploitations laitières, il y a presque autant de vaches que d’habitants. Mais pour que celles-ci puissent produire du lait sans interruption, elles doivent donner naissance chaque année à un veau, dont la viande n’est pas vraiment du goût des Irlandais. Sur place, personne ne les mange.

Après avoir récupéré une partie des femelles qu’ils réintroduisent dans leur cheptel, les fermiers se retrouvent avec des centaines de milliers de mâles inutiles tous les ans, des déchets, des sous-produits qui ne leur servent à rien et leur coûtent de l’argent. Contacté par notre rédaction, Sébastien Arsac, cofondateur de L214 ayant organisé l’enquête, nous explique le coeur du problème :

« Les veaux mâles de l’industrie laitière sont impropres à la consommation. Personne ne veut de ces espèces qui ne sont pas génétiquement choisies pour en faire de la viande. Au Royaume-Uni, on décide souvent de les euthanasier, afin de ne pas inonder le commerce de viande bon marché. En Irlande, on les exporte dans des élevages hors-sol où les animaux n’auront pas mis une patte dehors de toute leur vie. Mais entre l’euthanasie et l’exportation, c’est la peste et le choléra. Le véritable problème se trouve dans notre consommation excessive de lait. »

Pour se débarrasser de ces bêtes, les producteurs les revendent, en échange de quelques dizaines d’euros, 89 par tête en moyenne, à des engraisseurs qui se chargeront d’en faire de la viande. Ils ne sont âgés que d’une à trois semaines, et les veaux sont déjà embarqués sur de grands camions puis expédiés vers d’autres pays.

Crédit : L214 éthique et animaux

Un trajet infernal jusqu’à l’abattoir

C’est le début d’un trajet épuisant, d’un exode annuel de bétail possédant tous les airs d’une descente aux enfers. De février à mai dans la pleine saison, environ 150 000 veaux quittent l’Irlande et sont véhiculés en Espagne, en Italie, en Pologne ou aux Pays-Bas.

L214 et Eyes on Animals ont talonné l’une de ces armadas à un moment critique de la production, puisque c’est le seul où les bêtes sont visibles dans l’espace public. De leurs fermes respectives, direction le port de Rosslare en Irlande, où les camions se rejoignent le 3 mars à la tombée du jour.

« Un peu avant le port, une équipe d’Eyes on Animals repère les camions et recense leurs plaques d’immatriculation, qui nous serviront à les suivre jusqu’aux Pays-Bas, nous confie Sébastien Arsac. Ils viennent de différentes fermes d’Irlande mais prennent le même bateau. Après ce repérage, une équipe de L214 prend le relais à Cherbourg. »

Les bétaillères grimpent à bord d’un ferry et ne débarquent au port français de Cherbourg qu’à 16 heures 30 le lendemain, après une traversée de 18 heures. Dans le centre de transit de Couville, non loin de là, les transporteurs sont contraints par la loi de laisser se reposer les nourrissons, pendant un ou deux tours de cadran, selon le mode d’acheminement.

Couville fait partie des seize « centres de contrôle » français approuvés par l’Union européenne pour le transport de bétail sur de longues distances. En fait, ce sont de sinistres entrepôts équipés de tétines. Entassés, hâtivement nourris, mais aussi battus et maltraités, les veaux remontent le lendemain dans leur bétaillère. Depuis Cherbourg, ils reprennent donc leur route pour un petit millier de kilomètres, parfois davantage. Dans notre cas, ils vont au nord des Pays-Bas.

« Les Pays-Bas, ce sont les spécialistes européens de l’engraissement de bétail. Ils possèdent la plus grande densité de veaux au monde, qu’ils importent de toute l’Europe, 717 134 têtes en 2019, principalement d’Allemagne, de Belgique et d’Irlande. »

Dans d’immenses bâtiments fermés ne laissant passer aucun rayon de lumière comme il en existe des milliers là-bas, les veaux sont élevés sur « caillebotis » (un sol percé sans paille où peuvent s’écouler les excréments) pendant six à huit mois, le temps que les bêtes deviennent assez grasses pour être mangées.

Les Pays-Bas ne produisent pas 31 % de la viande de veau européenne par hasard. À lui seul, le groupe néerlandais VanDrie, leader mondial de la viande de veau, abat un million et demi de bêtes par an. À la suite de cet élevage industriel, ultra-intensif, les veaux sont égorgés, découpés, empaquetés et réexpédiés dans d’autres pays, à 80 % vers l’Italie, la France et l’Allemagne, mais cette fois-ci ils ne souffrent plus. La viande néerlandaise serait particulièrement appréciée dans notre pays.

« Les Néerlandais ont développé des mastodontes, des usines gigantesques à fabriquer de la viande de veau qui ne pourraient être approvisionnées sans l’importation. »

En 2019, 1 323 972 veaux nourrissons auraient été transportés vivants entre des pays européens.

Nés dans un premier pays, ils sont engraissés dans un second et consommés dans un troisième. Durant leur premier voyage, celui qu’ils effectuent en vie, les animaux d’une cinquantaine de kilos sont empilés dans des camions de trois étages, à deux ou trois par mètre carré, où ils ne sont ni nourris ni abreuvés, alors qu’ils ont besoin de deux litres de lait toutes les douze heures.

Ici, on voit que le système d’abreuvement n’est pas adapté à la succion des jeunes animaux – Crédit : L214 éthique et animaux

Des conditions illégales

Les lois européennes sur les conditions de transport sont claires, mais jamais respectées. Les voyages de plus de huit heures sont considérés comme « de longue durée ». La règlementation stipule en ce cas que les veaux ne peuvent être transportés que dans une mesure de deux fois neufs heures, avec une heure de repos entre les deux. Au terme de ces dix-neuf heures de route, vingt-quatre heures de repos obligatoires, douze seulement si le voyage précédent a été effectué en bateau.

Si ces contraintes sont respectées, les veaux peuvent bien faire le tour de la terre, la loi l’autorise. En pratique, les animaux sont harassés, affamés, certains d’entre eux meurent de fatigue dès qu’ils posent le pied sur le sol et sont jetés aux ordures. Sur les routes qui traversent plusieurs pays, les équipes de L214 et d’Eyes on Animals l’ont relevé bien souvent, le moindre incident entraîne des catastrophes.

« Un chauffeur tombe malade ? Une frontière est bloquée ? Un accident ? Les animaux trinquent, et leur voyage se termine souvent là. »

Au poste de contrôle de Couville, ouvert 24 heures sur 24, on peut héberger et nourrir 2 700 veaux à la fois. Fin février, avant l’enquête des deux associations, un lanceur d’alerte y a disposé quelques caméras, desquelles sont extraites les images qui figurent dans le dossier. Les vidéos diffusées par L214 révèlent que les employés enfreignent à huis clos toutes les lois censées protéger les animaux. Systématiquement.

Pour déplacer les veaux ou les retirer des tétines, auxquelles ils n’ont parfois pas le temps de boire, on les frappe à la tête avec un bâton. Pour les décharger ou les rembarquer, on leur donne des coups de pied ou de fourche. Or, c’est explicitement interdit. Ces manipulations brutales, échappant à toute surveillance, au mépris des règlementations, auxquelles s’ajoutent la faim et l’épuisement, devraient rendre caduque toute dérogation européenne concernant les transports d’animaux.

À la treizième minute d’une des vidéos, un veau s’écroule. Épuisé, il ne se relèvera pas. Un vétérinaire l’euthanasie. Son corps est enlevé par un tracteur. C’est sûrement lui qui souffrira le moins. Les portes des usines d’engraissement et des abattoirs, fermées à double tour, recèlent bien des secrets.

« Non seulement ce business est absurde, sans aucun sens, mais il provoque aussi des souffrances animales intolérables. Beaucoup d’associations militent depuis longtemps pour l’interdiction du transport des animaux sur de très longues distances. »

Mais si L214 souhaite l’abolition pure et simple de ces modes d’acheminement des bêtes, elle ne se fait pas vraiment d’illusion. Le capitalisme est une machine féroce lancée à toute vitesse. 

Au-delà de la protection des animaux, le transport de bétail vivant dans une période de pandémie nous fait courir des risques sanitaires aussi extrêmes qu’inutiles.

« Dans ce commerce, il n’est pas simplement question des chauffeurs. Il y a les éleveurs irlandais, tous ceux qui sont présents sur les marchés aux bestiaux, les vétérinaires, les inspecteurs, les matelots, les douaniers, les opérateurs des centres de transit, les éleveurs-engraisseurs… Beaucoup de gens entrent en contact durant le transport du bétail et le virus peut circuler à travers eux, tout comme sur le matériel ou les animaux. »

Puisque les veaux ne seront pas abattus avant six ou huit mois, leur transport ne devrait pas être considéré comme une activité essentielle pour l’économie. De plus, la protection des animaux ne peut pas être garantie.

« En cette période d’épidémie, la frontière entre l’Allemagne et la Pologne, c’est 65 kilomètres d’embouteillages, autant de temps passé par les veaux dans les camions, si ceux-ci ne sont pas forcés de rebrousser chemin. Dans certains ports, les temps d’attente ont triplé. La situation est intenable », conclut Sébastien Arsac. 

L’association se joint à 38 ONG européennes de défense des animaux et 42 députés pour appeler la Commission européenne à faire cesser sur-le-champ le transport d’animaux sur des longues distances, tout le temps que durera la crise sanitaire.

Une pétition est en ligne à ce sujet ; elle réclame l’interdiction immédiate des transports d’animaux de plus de huit heures, par voie maritime et dans des pays tiers. De maigres exigences, quand on sait que l’abolition totale de ce commerce insensé représente la seule solution raisonnable.

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