Le 3 décembre 2024, la Convention de Berne a approuvé la proposition de l’Union européenne d’abaisser le statut de protection du loup en Europe. Canis lupus passe du statut d’espèce « strictement protégée » à « protégée » : un déclassement inédit en Europe. En 2026, l’État français projette de transcrire cette décision au niveau national, et de faciliter les possibilités de tuer ces animaux : une aberration écologique pour de nombreux scientifiques et associations de protection du vivant.
C’est pourquoi le collectif CAP loup, qui réunit une quarantaine d’associations de protection de la nature, publie une pétition sur La Relève et La Peste pour demander à l’État de stopper les tirs létaux systématiques. Ils réclament « une gestion équilibrée, fondée sur la prévention et la protection des troupeaux. »
Le passage d’une protection à une régulation de l’espèce
Jusqu’à cette décision sans précédent, les loups étaient strictement protégés en Europe, par la convention de Berne de 1979, puis par la directive européenne « Habitats, faune, flore » de 1992.
Revenu en France depuis l’Italie à partir de cette même année, Canis lupus ne pouvait officiellement être abattu qu’à titre dérogatoire et exceptionnel, en cas d’importantes attaques sur des troupeaux domestiques. Néanmoins, le soutien de la France à l’abaissement du statut de protection du loup fait suite à un long glissement vers une politique de régulation dans l’hexagone.
« À partir de 2004, 2, 3, 4, 5 loups sont tués par an. Cela reste assez anecdotique. Mais en 2012-2013, il y a eu un vrai tournant, un changement de doctrine », explique Farid Benhammou, géographe spécialiste des relations entre l’homme et les grands prédateurs d’Europe, chercheur associé au laboratoire Ruralités de l’Université de Poitiers, pour La Relève et La Peste.
« La première brigade loup, les premiers tueurs de loup spécialisés, est créée puis attachée à l’ONCFS [L’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, devenu l’OFB]. Les tirs de loups ne sont plus anecdotiques et commencent à monter en flèche. »
À partir de 2019, le plafond annuel de loups pouvant être abattus est quasiment doublé, passant de 10 % à 19 % de la population lupine estimée. Jusqu’alors, ce plafond pouvait être relevé à 21 % de façon exceptionnelle : uniquement s’il était atteint avant la fin de l’année.
Mais le vendredi 9 janvier 2026, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a annoncé son intention d’augmenter encore ce seuil de 10 %, ce qui fixerait de manière pérenne le seuil annuel à 21 %. Présenté officiellement comme un maximum à ne pas franchir pour éviter une baisse de la population, ce pourcentage serait devenu un « quota déguisé » selon Farid Benhammou.
« Un quota, c’est un objectif que l’on doit atteindre », rappelle-t-il. « Un seuil, c’est un maximum, mais rien n’y oblige. Dans les faits, pourtant, c’est devenu un objectif. Bien sûr, dans toutes les déclarations écrites, jamais ce terme de quota n’est employé, parce qu’il n’est pas légal. »
De fait, depuis 2019, le nombre de loups abattus se rapproche ou atteint chaque année le nombre maximal autorisé. En 2024 par exemple, 204 loups ont été tués, sur un seuil fixé à 209. L’année précédente, 207 individus avaient été abattus, sur un plafond également fixé à 209. Or, ces chiffres excluent les morts par braconnage pour les loups dont les dépouilles n’ont pas été retrouvées.
Des tirs grandement facilités
Pour les associations porteuses de la pétition, la volonté gouvernementale de transcrire l’abaissement du statut de protection du loup dans le droit français représente « une preuve que la France souhaite entrer officiellement dans un système de régulation de l’espèce. »
De plus, l’État souhaite accompagner ce déclassement de mesures qui faciliteront les tirs létaux. Jusqu’alors conditionnés à l’obtention d’un arrêté préfectoral, les tirs de loups en cas d’attaques pourront être effectués sans accord préalable. Les éleveurs ayant tué un loup n’auront qu’à déclarer le tir.
Enfin, abattre des loups sera désormais possible même lorsqu’aucun moyen de protection a été mis en place. Jusqu’alors, les tirs ne pouvaient officiellement être autorisés qu’à condition de démontrer au préalable l’épuisement de solutions non-létales, comme la mise en place de clôtures et de chiens de protection.
« Concrètement, cela revient à ouvrir une véritable chasse au loup », estiment les associations membres de CAP loup.
Le 19 novembre 2025, le Conseil national de protection de la nature, institution consultative rattachée au ministère de la transition écologique, a rendu un avis défavorable à ce projet d’évolution réglementaire. Il a rappelé que « l’efficacité des tirs pour réduire les dommages n’est pas prouvée, mais qu’elle apparaît malheureusement efficace pour réguler la population ».
Organisée par l’État entre le 27 novembre et le 19 décembre 2025, la consultation publique relative à l’arrêté fixant les nouvelles modalités de destruction du loup a recueillis plus de 32 000 contributions. Elles expriment, une très large majorité, une opposition à ces mesures.
Si elles ont été annoncées pour l’année 2026, l’État n’a néanmoins pas encore acté leur application.
Un renoncement à la coexistence
Pour ces associations de protection de la nature, ces mesures de facilitation des tirs portent un sévère coup aux efforts en faveur de la coexistence entre loups et activités d’élevage.
« Ça met en l’air des années de travail qu’on essaie de faire en commun avec l’État pour justement cohabiter sereinement avec l’espèce », estime Mickaël Paul, membre du Pôle Grands Prédateurs, créé pour accompagner le retour des lynx et des loups dans le Jura.
« C‘est envoyer un mauvais signal, y compris pour des éleveurs qui font vraiment le job, qui font en sorte de se protéger. On envoie un signal contradictoire : on dit à tout le monde “ ne vous embêtez plus trop, on va vous apporter plus de facilité ”. C’est vraiment une approche court-termiste ».
En effet, la possibilité d’une coexistence entre présence lupine et élevage, auparavant objectif affiché de la politique nationale de gestion du loup, est désormais niée à la tête même de l’État :
« Je suis favorable à ce que dans toutes les terres où il y du pastoralisme, on ne laisse pas le loup se réinstaller, parce que ça n’est pas compatible, » déclarait Emmanuel Macron lors d’un déplacement dans l’Aveyron en juillet 2025. « On ne doit pas laisser le loup se développer : qu’il aille dans des massifs où il n’est pas en compétition avec les activités qui sont les nôtres, c’est tout. »
Pourtant, en France, les zones totalement exemptes d’activités humaines n’existent pas.
Un danger pour la conservation de l’espèce
Depuis 2022, la population lupine stagne en France, après une croissance quasi-continue depuis le retour de l’espèce.
« Je parle au conditionnel, mais cela pourrait être en corrélation avec ces tirs qui exercent une pression assez forte, » estimait Farid Benhammou dans un précédent article de La Relève et La Peste.
« L’actualisation des projections montre aujourd’hui des possibilités de trajectoires de décroissance de la population, pouvant s’expliquer en partie par l’augmentation du nombre de tirs dérogatoires après 2019, », déclarent également les auteurs d’un rapport sur la viabilité de la population de loups gris en France à l’horizon 2035, piloté par l’OFB (l’Office français de la Biodiversité) et le Muséum National d’Histoire Naturelle à la demande de l’État, et publié en septembre 2025.
« Le régime actuel de prélèvements dérogatoires donne une probabilité de décroissance de la population estimée à 56 %, » précisent-ils.
« Cette politique vise délibérément à réduire la présence du loup sur notre territoire, au mépris du patrimoine naturel et des engagements internationaux de notre pays au titre de la Convention de Berne et de la Directive Habitats, qui imposent de garantir un état de conservation favorable de l’espèce malgré son déclassement », estiment les associations membres de CAP loup.
À travers leur pétition, ces associations veulent aussi mettre en avant les solutions permettant la coexistence entre présence lupine et activités d’élevage.
Ils demandent « une gestion équilibrée, fondée sur la prévention et la protection des troupeaux, plutôt que sur la multiplication de tirs », « La prise en compte systématique des données scientifiques les plus récentes sur l’évolution de la population lupine française et européenne » ou encore de « mettre en place un véritable accompagnement anticipé et renforcé des éleveurs ».
« On prône le dialogue avec le monde de l’élevage », insiste Jean-Michel Fritz, adjoint coordinateur loup au sein de l’association FERUS, pour La Relève et La Peste. « Nous proposons de les aider avec des programmes tels que Pastoraloup, un programme pour envoyer des bénévoles garder des troupeaux auprès des éleveurs. Quand on intervient auprès d’eux, ça se passe très bien ».
« Il faut essayer de jouer vraiment le bon sens », ajoute Mickaël Paul. « On a le droit de tirer plus facilement, mais ce n’est pas une obligation. Donc, jouons de notre droit à essayer de cohabiter. »
Pour signer la pétition, c’est ici.

