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En Argentine, les Mapuches affrontent la grosse artillerie des milliardaires de Rio Negro et l’État pour récupérer leurs terres

“Ils sont arrivés à 8h du matin et nous ont transportées à la caserne. Nous avons été insultées, frappées, déshabillées, fouillées, molestées. L’une d’entre nous, enceinte de neuf mois, a également été battue et malmenée sans qu’on lui propose ne serait-ce qu’un verre d’eau. Notre espace cérémoniel, le rewe, et notre maison ont été saccagés”
16 janvier 2023 - Nora Guelton
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- Thème : Intelligence et communication, protection des forêts, déforestation, santé…
- Format : 300 pages
- Impression : France

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Forcés de vivre dans l’illégalité sur des terres qu’ils considèrent comme sacrées, les Mapuches s’organisent pour récupérer leur territoire, “Wallmapu”, qui s’étendait, avant les campagnes militaires dites de “conquête du désert” en Argentine (1878-1885), et de “pacification de l’Araucanie” au Chili (1861-1883), de l’Atlantique au Pacifique. Nous avons rencontré Betiana, actuellement incarcérée à Bariloche, dont la communauté tente de récupérer un territoire attenant au lac Mascardi, en Argentine. 

Avec son eau turquoise et sa vue imprenable sur les cimes enneigées de la Patagonie Argentine, le Lac Mascardi pourrait ressembler à un paysage de carte postale. Mais en 2017, il a été le théâtre de l’assassinat d’un jeune autochtone Mapuche, Rafael Nahuel, qui revendiquait le droit à s’installer avec sa famille sur une parcelle du parc national Nahuel Huapi, où se trouve le lac. 

Quelques jours avant sa mort, sa communauté avait annoncé procéder à la “récupération territoriale” de la zone en vertu de l’article 75 de la constitution argentine, qui reconnaît depuis 1994 “la préexistence ethnique et culturelle des peuples indigènes”, et reconnaît leur “droit à la propriété des terres occupées traditionnellement”.

Au terme de onze jours de négociations avec le gouvernement, un accord de principe avait été trouvé selon lequel la communauté de Rafael, les Lafken Winkul Mapu, pourraient vivre sur des terres que l’État leur donnerait à l’extérieur du parc. Le lendemain, 300 policiers procédaient à une violente expulsion du lieu, abattant Rafael de plusieurs balles dans le dos.

Pourquoi ni l’État, ni les milliardaires de la zone ne semblent disposés à céder aux revendications des Mapuche dans la province de Rio Negro ?

La réponse semble brutalement simple : riche en hydrocarbures et en minerais, la province où Rafael a été abattu est la cinquième région productrice de pétrole et sixième de gaz du pays.

Crédit : Javier Grosso

Les uns qui cultivent le coton (la marque italienne Benetton y produit, sur 900 000 ha, 10% de sa laine mondiale), les autres en privatisent les réserves naturelles pour leur jouissance personnelle (le milliardaire britannique Joe Lewis s’y est arrogé 7800 hectares en rachetant une société écran). L’État, enfin, défend ses prérogatives dans une région convoitée également par les Émirats Arabes Unis. Pas simple, pour les Mapuches, de faire face à de tels adversaires.

“Vous voulez du terrain ? Mangez vos terres indiennes de merde !” 

C’est ainsi qu’un caporal de la préfecture navale s’est adressé, au moment de la mort de Rafael, à sa cousine Betiana Colhuan Nahuel, la jetant au sol pour la forcer à manger la terre.

Celle-ci suivait alors son initiation pour devenir machi, ce qui signifie femme médecine, haute fonction spirituelle chez les Mapuche. Un rôle qui avait disparu depuis plus de cent ans en Argentine, suite à une véritable “chasse aux sorcières” menée par les conquistadores durant “la conquête du désert”. 

Nous avons pu nous entretenir avec Betiana, aujourd’hui assignée à résidence au centre Mapuche de Bariloche après avoir été arrêtée le 4 octobre 2022 avec six femmes et cinq enfants de sa communauté.

De gauche à droite : Romina rosas, machi Betiana Colhuan Nahuel (en bleu), Luciana Jaramillo, Celeste Huenumil

“Le harcèlement de notre “lof” (communauté, en Mapundungun) n’a pas cessé depuis cinq ans. Un nouveau commandement a été mis en place par l’État, et le 4 octobre dernier, des hommes armés se sont rendus sur notre terrain, attaquant sept d’entre nous. Ils sont arrivés à 8h du matin et nous ont transportées à la caserne. Nous avons été insultées, frappées, déshabillées, fouillées, molestées. L’une d’entre nous, enceinte de neuf mois, a également été battue et malmenée sans qu’on lui propose ne serait-ce qu’un verre d’eau. Notre espace cérémoniel, le rewe, et notre maison ont été saccagés”.

Pour Cristobal Tremigual Lemui, machi qui accompagne Betiana sur son chemin vers cette fonction spirituelle, la situation est grave. 

Les institutions ne font aucun effort pour comprendre ce que signifie être loin de son “rewe” (autel) pour une machi. Les politiques “interculturelles” qu’elles mettent en œuvre relèvent plus du folklore que d’un véritable engagement. La récupération des terres n’est pas uniquement d’ordre politique : à travers elle, c’est une vision du monde que nous défendons : un monde où la terre n’est pas une simple matière première à exploiter. Pour nous, un territoire a une dimension tangible, matérielle, certes, mais aussi spirituelle : nous faisons partie, comme l’arbre, la rivière, l’animal sauvage, de cet espace. Donc si la terre est malade, nous nous empoisonnons par la même occasion”. 

Trois jours seulement après l’expulsion violente des sept Mapuches, la Ministre argentine des Femmes, des genres et de la diversité Elizabeth Gomez Alcorta a rendu sa lettre de démission du gouvernement, expliquant que l’arrestation des sept femmes Mapuches constituait une “violation flagrante des droits humains” incompatible avec “les valeurs du projet politique” qu’elle défend.

Manifestation en soutien aux femmes Mapuche, à Santiago. Octobre 2022. 
Crédit : Federico Imas

Pour l’anthropologue et membre du Network of Researchers on Genocide and Indigenous Politics, Diana Lenton, les femmes et les enfants sont particulièrement visés par les expulsions de territoires : 

“C’est ce qui s’est passé pendant le génocide de la conquête du désert, lorsque les femmes et les enfants étaient principalement faits prisonniers. Les personnes les plus impliquées dans la défense des territoires, non seulement sur le plan géographique, mais aussi pour la défense de tous les êtres vivants qui s’y trouvent, sont les femmes. Cela est lié au fait qu’elles sont les protagonistes de la transmission du savoir et de la religion, qui n’est pas séparée du territoire. C’est pourquoi ces attaques les touchent particulièrement”, indique-t-elle au Comité pour les droits humains d’Amérique Latine. 

Au terme de vingt jours de grève de la faim, les prisonnières politiques ont obtenu de poursuivre leur incarcération à résidence et découvert leur chef d’accusation : elles seraient les autrices présumées d’un attentat incendiaire commis contre un détachement mobile de la gendarmerie nationale, dans la nuit du 26 septembre à Villa Mascardi. Problème : les auteurs de cet attentat étaient en fait des hommes. 

Bien que la juge n’ait pas reconnu un tel chef d’accusation, quinze nouveaux motifs ont été invoqués, laissant les prisonnières dans l’incertitude quant à leur jugement. 

En Argentine comme au Chili, il est difficile d’obtenir une estimation du nombre d’hectares récupérés (légalement ou non) par les Mapuches. Ce qui est certain, c’est que ni les arrestations, ni les exécutions sommaires ne viennent à bout de la volonté de cette nation de reconstituer son territoire d’avant la colonisation. 

Sont décédés au Chili et en Argentine lors de tentatives de récupération de territoire : en 1999 : Jaime Pinchilef Iturra (22 ans), en 2002, Agustina y Mauricio Huenupe Pavian et Edmundo Alex Lemun Saavedra (17 ans), Jorge Antonio Suarez Marihuan ; en 2004 : Julio Alberto Huentecura Llancaleo, en 2005 : Zenen Alfonso Díaz Necul (17 ans) ; José Gerardo Huenante Huenante (16 ans), en 2006 : Lonko Juan Lorenzo Collihuin Catril (71 ans) ; en 2008 : Matías Valentín Catrileo Quezada (22 ans), Johnny Cariqueo Yañez (23 ans) ; en 2009 : Jaime Facundo Mendoza Collío, José Marcelo Toro Ñanco (35 ans) ; en 2013, Nicolasa Quintreman Calpan, Rodrigo Eliecer Melinao Lican (27 ans) ; en 2014 : José Mauricio Quintriqueo Huaiquimil (32 ans), Victor Manuel Mendoza Collío mort en présence de sa fille de six ans ; en 2015 : Nelson Quichillao ; en 2016, Yudi Macarena Valdes Muñoz, Macarena Valdés (32 ans) ; en 2017 : Luis Marileo Cariqueo (24 ans) et Patricio González Guajardo (23 ans), Rafael Nahuel (22 ans) et Santiago Maldonado ; en 2018, Camilo Catrillanca (24 ans), en 2021 : Pablo Marchant Gutiérrez (28 ans), Yordan Llempi Machacan. En 2022 : Rubén Collio.

Crédit photo couv : MARTIN BERNETTI / AFP

16 janvier 2023 - Nora Guelton
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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