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Des parlementaires demandent la reconnaissance du génocide des Ouïghours commis par la Chine

Pressé de prendre position par de nombreuses ONG, le gouvernement français s’obstine à éviter les qualificatifs de génocide, d’ethnocide et de crimes contre l’humanité, se contentant de dénoncer un « système de répression institutionnalisé », selon les mots du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, en février dernier.
30 juin 2021 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Mardi 29 juin, lors d’une conférence de presse, des parlementaires membres du Collectif de solidarité avec les Ouïghours ont appelé l’Assemblée nationale et le gouvernement français à reconnaître et condamner le « caractère génocidaire » des violences perpétrées contre l’ethnie musulmane du Xinjiang. Les députés espèrent placer ce sujet au cœur de l’actualité des présidentielles.  

Les persécutions massives des Ouïghours

Génocide, ethnocide, totalitarisme, crimes contre l’humanité… Comment qualifier les persécutions massives dont sont victimes les Ouïghours et d’autres ethnies du Xinjiang, cette immense région du nord-ouest de la Chine où vivent près de 12 millions de musulmans en majorité turcophones ?

Au centre des préoccupations internationales, la campagne d’assujettissement des Ouïghours a officiellement commencé au début des années 2000. Présentée comme une lutte de l’État central contre l’extrémisme islamique, elle consistait alors à éradiquer peu à peu la langue, le patrimoine et les traditions religieuses de la plus grande des cinq régions autonomes chinoises.

Situé sur l’ancienne Route de la soie et possédant des frontières avec huit pays, dont le Pakistan et l’Afghanistan, le Xinjiang est une zone stratégique pour le gouvernement chinois. Outre ses gisements pétroliers et ses ressources minérales (plomb, cuivre, uranium, or…), la région produit 20 % des volumes mondiaux de coton et une part importante des turbines d’éoliennes, dont la demande a explosé ces dernières années. 

De tels intérêts économiques expliquent pourquoi l’État chinois met au pas une population qui aurait autrement tendu à l’autonomie. Cependant, de contrôle social en politique de peuplement, l’arrivée, fin 2016, du nouveau chef du Parti communiste du Xinjiang, Chen Quanguo, a précipité la répression des Ouïghours dans ce qui apparaît de plus en plus comme un génocide.

En seulement cinq ans, Pékin a réussi à transformer le Xinjiang en un vaste système concentrationnaire et policier, comparable à ceux de l’Allemagne nazie ou de l’URSS des années 1930 et 1940.

Si les preuves, éparses, ont mis du temps à émerger, leur assemblage suffit aujourd’hui à montrer l’ampleur d’un phénomène qui échappe à l’esprit et au contrôle de toute instance internationale.  

Dans un rapport accablant publié le 10 juin dernier, « Comme si nous étions ennemis de guerre », Amnesty International explique que la Chine communiste s’est déjà rendue coupable de multiples crimes contre l’humanité.

Fondé sur le témoignage de plus de cinquante personnes ayant été emprisonnées, ce document de 160 pages explique que des « centaines de milliers d’hommes et de femmes appartenant à la minorité musulmane » seraient « internés et torturés » et que « des millions de musulmans, soumis à une surveillance de masse systématisée », auraient été « forcés à abandonner leurs traditions religieuses, leurs pratiques culturelles et leur langue ».

Selon Amnesty, le Xinjiang compterait des milliers de camps d’internement.

Baptisés centres transformation par l’éducation, ces vastes pénitenciers renfermant entre un et deux millions de personnes emploieraient diverses méthodes de torture, comme la chaise du tigre, les coups, l’électrocution, la privation de sommeil ou de nourriture, l’isolement et d’autres châtiments.   

À l’intérieur des camps comme à l’extérieur, les musulmans du Xinjiang seraient également l’objet d’une surveillance dantesque. Laboratoire de toutes les dystopies, la région comporterait des millions de postes de contrôle limitant la liberté de circulation, ainsi qu’un système de reconnaissance faciale et vocale, de prélèvement de l’ADN et de surveillance des communications privant les Ouïghours de la plupart de leurs droits.

Lire aussi : « Les Ouïghours soumis à un ethnocide méthodique en Chine »

Un génocide dont il faut dire le nom

Le 9 mars, un rapport du Newlines Institute for Strategy and Policy, un think tank américain indépendant, a affirmé que les cinq articles de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide avaient été violés par la République populaire de Chine (RPC), alors que celle-ci fait partie des 152 pays à l’avoir signée en 1948, puis ratifiée.

Dans cette convention, le génocide est défini comme une « intention de détruire, dans son ensemble ou en partie, un groupe national, racial, ethnique ou religieux » par le meurtre, l’atteinte physique ou mentale, la soumission à des conditions d’existence devant entraîner la destruction physique totale ou partielle du groupe, l’empêchement des naissances et le transfert forcé d’enfants.

Preuve, parmi d’autres, que la Chine commet bel et bien un génocide, le taux de natalité de la minorité musulmane ouïghoure, dans le Xinjiang, aurait connu une baisse de 48,74 % entre 2017 et 2019, par rapport aux données du recensement mené dans le pays il y a 10 ans.

L’Institut australien de stratégie politique, à l’origine de cette statistique, explique qu’une telle chute ne peut être due qu’à une politique de stérilisation forcée des femmes internées dans les camps, politique documentée depuis quelque temps.

Toujours entre 2017 et 2019, le nombre d’enfants ouïghours placés dans des internats publics aurait augmenté de 76,9 %, passant de 497 800 à 880 500, conséquence directe de l’internement de masse.

La Chine pratiquerait par ailleurs le génocide par le peuplement, en faisant venir par millions des Hans (l’ethnie chinoise majoritaire) et en forçant les femmes ouïghoures à se marier avec eux. Le nombre de Hans dans le Xinjiang serait ainsi passé de 200 000 en 1949 à 10 ou 12 millions aujourd’hui, c’est-à-dire autant que l’ensemble des ethnies musulmanes.

Cette photo prise le 31 mai 2019 montre une femme ouïghoure (C) traversant l’entrée d’un bazar à Hotan, dans la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. – Une récurrence des émeutes d’Urumqi qui ont fait près de 200 morts il y a une décennie est difficile à imaginer dans le Xinjiang d’aujourd’hui, une région chinoise dont la minorité ouïghoure est entravée par la surveillance et les détentions massives. (Photo par GREG BAKER / AFP)

La réponse tardive des États occidentaux

Faiblesse, manque d’information ou intérêts économiques inavouables, il est difficile de s’expliquer l’impunité dont a joui la Chine pendant cinq ans. Mais pour l’Empire du Milieu, le vent semble tourner. Après une longue période de silence, les années 2020 et 2021 ont été marquées par une multiplication des documents et des témoignages, suivie d’une réaction progressive des États occidentaux au génocide. 

Le 22 avril, le parlement britannique a déclaré à l’unanimité que les musulmans ouïghours et les autres minorités du Xinjiang étaient victimes de « crimes contre l’humanité » et d’un « génocide », emboîtant le pas aux parlements du Canada et des Pays-Bas et à l’administration du président américain Joe Biden.

Lors des longs débats qui se sont tenus dans la Chambre des communes, plusieurs députés ont exposé des preuves d’internement sans procès, de viols, de prélèvements d’organes et d’autres sévices infligés « à échelle industrielle ».

Quoique non contraignante, la motion du Parlement britannique marque une avancée importante dans la reconnaissance internationale du génocide.

Le 15 juin, peu de temps après la Lituanie et la République tchèque, la commission des Relations extérieures de la chambre des représentants belge a voté, à son tour, une résolution avertissant d’un « risque sérieux de génocide » dans le Xinjiang, faisant de la Belgique le sixième parlement à reconnaître les persécutions.

Aux États-Unis, les pétitions de principe commencent à se traduire en actes. Le 24 juin, l’administration de Joe Biden a annoncé, dans un communiqué, que les matériaux pour panneaux solaires et les technologies de cinq entreprises chinoises opérant dans le Xinjiang, dont la Hoshine Silicon Industry, étaient désormais interdits d’importation.

Prête à retirer des chaînes d’approvisionnement nationales « les marchandises issues du travail forcé », qu’elle estime contraires « à nos valeurs en tant que nation » et aux « règles » de la concurrence, la Maison Blanche a déjà banni du territoire américain les produits capillaires, les pièces informatiques et les matières textiles, dont le coton, fabriqués dans des entreprises de la région.

À ces biens de consommation s’ajoute une liste de 59 sociétés chinoises privées d’investissements américains, parmi lesquelles le géant de la téléphonie Huawei, le pétrolier Cnooc, qui exploite les gisements du Xinjiang, et l’un des principaux fabricants de semiconducteurs au monde, SMIC.

Des femmes ouïghoures sont vues dans une « colonie » appelée Harmony New Village au Xinjiang, en Chine, le 4 août 2019.

L’inexplicable silence de la France

Pressé de prendre position par de nombreuses ONG, le gouvernement français s’obstine à éviter les qualificatifs de génocide, d’ethnocide et de crimes contre l’humanité, se contentant de dénoncer un « système de répression institutionnalisé », selon les mots du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, en février dernier.

Souhaitant remédier à cet attentisme inexplicable, 47 parlementaires membres du Collectif de solidarité avec les Ouïghours et issus de différents groupes politiques ont déposé, le 17 juin à l’Assemblée nationale, une proposition de résolution « portant sur la reconnaissance et la condamnation du caractère génocidaire des violences politiques » de la RPC à l’égard de l’ethnie musulmane.

« La France, patrie des droits de l’homme, s’est plongée dans une relative indifférence », a déclaré la députée Frédérique Dumas, autrice de la proposition, lors d’une conférence de presse qui s’est tenue le 29 juin à l’Assemblée. « Il y a un véritable déni, un aveuglement, alors qu’il existe plus de preuves sur les Ouïghours qu’il n’en existait sur les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale. »

Les 47 parlementaires espèrent inscrire, d’ici l’automne, leur proposition à l’ordre du jour de l’Assemblée. Débattue au sein de l’Hémicycle, elle permettrait d’alerter l’opinion publique sur la situation des Ouïghours, de reconnaître et condamner le génocide et de forcer le gouvernement français à prendre ses responsabilités.

« Il faut saisir le problème à bras le corps, au même titre que les Rohingyas en Birmanie, confie Alain David, député de Gironde. Il y a une communauté ouïghoure très importante en France, nous devons travailler avec elle, montrer que les députés français sont solidaires, conscients du drame qui se joue en Chine. »  

Présidente du groupe d’étude France-Tibet, Élisabeth Toutut-Picard, députée LREM de Haute-Garonne, a pu constater les conséquences d’un autre génocide physique et civilisationnel perpétré par la Chine.

« Nous avons assez de recul sur notre histoire collective pour reconnaître tous les signaux réunis d’un génocide, dit-elle. Nous ne pouvons donc détourner les regards. »

Présente à la conférence de presse, Dilnur Reyhan, née dans le Xinjiang, installée en France depuis 2006 et devenue présidente de l’Institut Ouïghour d’Europe, avec lequel les députés collaborent étroitement, a annoncé que plusieurs actions de grande ampleur auraient lieu à la rentrée.

« Nous voulons mettre sur pied un tribunal ouïghour, organiser une manifestation nationale, voire européenne. La France est le seul pays du monde où la jeunesse s’est mobilisée massivement pour les Ouïghours et paradoxalement, c’est aussi le seul pays qui traine à condamner le génocide. »

« Si nous ne sommes pas capables de réagir, conclut Frédérique Dumas, les méthodes et les technologies expérimentées contre les Ouïghours pourront être appliquées au monde entier. L’urgence et l’importance du sujet font que le temps de l’action est venu et nous comptons sur les présidentielles pour faire émerger ces sujets. »

crédit photo couv : GREG BAKER / AFP

30 juin 2021 - Augustin Langlade
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