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Confinement chinois et guerre en Ukraine : des pénuries en pagaille

Éviter les futures pénuries et contrecarrer notre dépendance énergétique, c'est possible. Le rapport « EU can stop russian gas imports by 2025 » rédigé par un ensemble de ThinkTanks européens explique, comme son nom l’indique, que l’Europe pourrait se passer du gaz russe d’ici 2025.

La guerre russo-ukrainienne et les confinements successifs liés à la crise Covid nous ont rappelé une chose, nous sommes totalement dépendants de la mondialisation. En conséquence, lorsque l’échiquier géopolitique est bousculé, les pénuries ou risques de pénurie s’enchaînent. Cette dépendance entraîne l’affaiblissement géopolitique de la France et des pays européens. Décryptage d’un modèle marchand à bout de souffle par Florian Grenon.

Depuis la fin du mois de mars, la recrudescence de l’épidémie de Covid en Chine a obligé les autorités à imposer un confinement strict dans 45 villes, notamment à Shanghai. Ces mesures drastiques entraînent la fermeture quasi totale du système portuaire chinois. 

Seuls quelques dockers obligés de dormir sur leur lieu de travail continuent d’œuvrer. 44 millions de conteneurs transitent par Shanghai chaque année, soit 250 000 par semaine. Semi-conducteurs, pneus, câbles électriques, chambres à air, vêtements, bouteilles en verre, papier, une multitude de secteurs sont touchés. 

La guerre russo-ukrainienne bouleverse, elle aussi, l’approvisionnement européen en énergie et en matières premières. Des pénuries sont à prévoir à court et moyen terme. Dans ce monde globalisé, notre dépendance interroge, elle ne permet plus à l’Union Européenne de faire entendre sa voix dans le concert des nations. 

L’invasion russe en Ukraine, la politique chinoise vis-à-vis de Hong-Kong et de Taiwan, les provocations turques face à l’UE sont les symboles d’un monde changeant. 

Pénurie de semis-conducteurs : un défi économique et géopolitique

Apple, Sony, Renault, Volkswagen, tous sont dépendants des semi-conducteurs, ces petites puces qui permettent une circulation optimale de l’électricité dans nos appareils électroniques, dans l’aéronautique et dans l’automobile. Les semi-conducteurs sont principalement produits à Taiwan et en Corée du sud, mais transitent par les principaux ports chinois lorsqu’ils sont envoyés vers l’Europe et l’Amérique du Nord. 

Au printemps 2020, les mesures de confinement ont fait exploser la demande en matériel électronique pour le télétravail : ordinateurs portables notamment. L’arrivée des téléphones 5G, les fermetures d’usines et des installations portuaires liées au confinement ont accru la pénurie mondiale. Résultat, bon nombre d’industries, automobiles notamment, ont dû cesser temporairement leurs activités. 

« L’industrie automobile consomme pour 110 milliards de dollars de semi-conducteurs par an » selon Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie de l’Institut Montaigne pour Polytechnique Insights, la revue de l’Institut Polytechnique de Paris.

La guerre commerciale sino-américaine débutée sous Donald Trump « a amené des acteurs chinois menacés de restrictions d’accès par les États-Unis à constituer des stocks » de semi-conducteurs, ce qui a conduit à une raréfaction du produit. 

La production mondiale de véhicules a chuté de 14% entre 2019 et 2021 selon le cabinet ISH Markit. Cette diminution continuera tout au long de l’année 2022. La production automobile européenne est la plus menacée, avec un recul de 2,9% entre mars 2021 et mars 2022. 

L’absence d’approvisionnement en semi-conducteurs a entraîné des fermetures temporaires de nombreuses usines en France, notamment celles de PSA-Stellantis de Rennes ou de Renault Sandouville, de Douai, de Maubeuge ou de Batilly. Même constat partout en Europe pour les productions de Clio en Turquie ou de Renault en Espagne. 

Évidemment, dans une logique de préservation du Vivant, la chute temporaire de la production automobile est une aubaine. Baisse des extractions de lithium destructeur des milieux naturels, notamment du désert de sel d’Atacama au Chili, baisse de l’utilisation d’eau douce pour produire les voitures, baisse des transports mondiaux de produits détachés. Mais cette chute provisoire de la production ralentit la transition vers des véhicules moins polluants. 

Le secteur automobile n’est pas le seul concerné par ces pénuries. Sony et Microsoft, qui produisent la Playstation et la XBox, craignent un ralentissement de leur activité dans les prochains mois. Idem pour Samsung et Apple. 

TSMC, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, détient 85% de la production mondiale de semi-conducteurs de taille inférieure à 7 nanomètres. L’entreprise taïwanaise et le coréen Samsung Electronics concentrent à eux seuls 70 % de la production mondiale de ces pièces. La France, l’Europe et le monde sont donc dépendants de la Corée et de Taïwan pour une multitude d’industries. 

Cette dépendance est d’ailleurs au cœur de la guerre géopolitique que mènent les Etats-Unis et la Chine dans le Pacifique. Pékin n’a jamais accepté l’indépendance de Taïwan et prône la politique « d’une seule Chine », réunissant l’État insulaire et la Chine continentale. 

Depuis la nomination de Xi Jinping à la tête du Parti Communiste, le dirigeant ne cesse d’exprimer sa volonté de réunification des deux pays, faisant craindre une intervention armée et un destin hongkongais pour Taiwan. 

Les incursions de l’armée chinoise dans l’espace aérien de défense taïwanais se sont multipliées. Elles sont maintenant quotidiennes. La Chine sera en mesure d’envahir Taïwan d’ici 2025 selon les autorités de l’île. Les semi-conducteurs représentent le point faible du commerce extérieur chinois. Ils constituent les importations les plus importantes de Pékin. 

S’accaparer les usines de production de semi-conducteurs reviendrait à devenir la première puissance du monde pour la Chine. Les industries automobiles, informatiques, de défense, les centres de gestion de données, la production de smartphones seraient en grande partie dépendantes de la Chine. 

Au-delà de l’aspect économique, Taïwan représente également la porte d’entrée géopolitique vers le Pacifique pour la Chine. Porte d’entrée pour le moment barrée par une ligne de pays proches des Etats-Unis : Corée du Sud, Japon, Taïwan, Philippine, Malaisie. Les cargos, navires et sous-marins chinois doivent passer par les zones maritimes de ces pays pour rejoindre la zone Pacifique. Pas pratique pour la Chine de mener des manœuvres militaires discrètes et de contrer l’impérialisme américain dans la région. 

Conscient de l’importance stratégique de Taïwan pour le monde occidental, les Etats-Unis accélère leur déploiement militaire sur le sol taïwanais et renforce ses positions dans ses bases pacifiques. 

Pour rompre avec la dépendance envers Taïwan, et donc potentiellement envers la Chine si celle-ci était amenée à prendre l’île, l’Europe et les Etats-Unis se sont lancés dans une course contre la montre. Le vieux continent produit moins de 10% des semi-conducteurs mondiaux et les Etats-Unis 12% environ. 

L’Europe a donc dévoilé début février un plan de 42 milliards d’euros pour héberger 20% de la production mondiale de semi-conducteurs d’ici 2030. Quant aux Etats-Unis, ils ont mis en place un plan de 350 milliards de dollars pour stimuler leur économie face à la concurrence chinoise. Parmi ces 350 milliards, 52 seront attribués aux développements de l’industrie des semi-conducteurs. 

Lire aussi : La pénurie de puces électroniques révèle la dépendance technologique des pays occidentaux à l’Asie

Guerre en Ukraine, pénurie d’énergie ?

Jean-François Carenco, président de la CRE, Commission de régulation de l’énergie, appelait en mars à « économiser le gaz et l’électricité en France dès maintenant », craignant une pénurie à l’hiver 2022. Bruno Le Maire avait également alerté au micro de BFMTV: « nous allons devoir tous faire un effort. Tous prendre conscience que nous entrons dans un monde nouveau ». Les stocks pour l’hiver sont effectués pendant l’été. L’impact ne sera donc pas immédiat. 

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les prix de l’énergie ont considérablement augmenté. Le prix du baril de pétrole a atteint des sommets, 106,9 dollars en ce mercredi 11 mai, contre 34,52 il y a précisément un an. Le tarif réglementé du gaz a été gelé par le gouvernement jusqu’au premier septembre, sans quoi les français auraient connu une augmentation du prix de 19,5% en 2021 dû aux problèmes d’approvisionnement liés à la crise Covid.

En 2021, 60% des exportations russes vers l’UE étaient de l’énergie. 40% du gaz naturel utilisé par l’Union Européenne provient du régime de Poutine. L’Allemagne dépend à 51% du gaz russe, à 34% du pétrole et 23% du charbon. Les approvisionnements de l’Italie en gaz naturel sont à 45% d’origine russe, à 23% pour le pétrole et à 43% pour le charbon. En ce qui concerne la France, 25% de notre gaz provient de Russie, tout comme 17% de notre pétrole et 24% de notre charbon. 

Cette dépendance restreint drastiquement les possibilités de pression sur le régime de Poutine par l’Union Européenne. Un certain nombre de sanctions ont été émises par l’UE contre la Russie : gel des avoirs de Vladimir Poutine et des oligarques, réduction de l’accès de la Russie aux marchés européens des capitaux, fermeture des ports de l’UE aux bateaux russes, fermeture des routes de l’Union aux transporteurs russes. 

Point d’orgue de ces sanctions, celles qui impactent l’importation d’énergie. L’UE avait décidé le 7 avril dernier la mise en place d’un embargo sur le charbon russe. Il aura fallu attendre la cinquième salve de sanctions pour que l’on se décide enfin à frapper le secteur énergétique. Cet embargo entrera en vigueur en juin, le temps pour l’Europe de se préparer, elle qui importe 45% de son charbon de Russie, soit 4 milliards d’euros par an. 

L’UE redouble d’efforts pour sortir de sa dépendance au charbon russe. La Hongrie a déclaré vouloir fermer sa dernière centrale à charbon en 2025, tout comme la France (2022), le Portugal (2022), la Slovaquie (2023), le Royaume-Uni (2024), l’Irlande (2025), ou l’Italie (2025). 

« Dans le dernier paquet de sanctions, nous avons commencé par le charbon. […] Nous nous attaquons maintenant à notre dépendance à l’égard du pétrole russe » déclarait Ursula von der Leyen mercredi 4 mai. Les 27 sont actuellement encore en train de discuter des modalités de cet embargo. En 2021, la Russie a fourni 30% du brut et 15% des produits pétroliers achetés par l’UE.

Pas de sanction sur le gaz russe pour le moment ! Et pour cause, l’Allemagne dicte les politiques européennes et entend d’abord protéger ses échanges énergétiques et enclencher son réarmement. Si bien que les sanctions sont « suffisamment partielles pour maintenir une grosse partie des échanges » selon Laurent Herblay, auteur du livre Le Néolibéralisme est un Oligarchisme, pour Le Figaro. Des sanctions « vide de sens sauf quand il s’agit de fermer les médias financés par la Russie ». 

« Si l’UE a soutenu l’exclusion d’une partie des banques russes de Swift, les principales banques qui financent le commerce de l’énergie entre la Russie et l’UE en sont exclues, du fait de la forte pression de l’Allemagne » explique Laurent Herblay. 

Le week-end dernier, les membres du G7 se sont engagés à « éliminer progressivement notre dépendance vis-à-vis de l’énergie russe, notamment en réduisant progressivement ou en interdisant l’importation de pétrole russe ». 

Éviter les futures pénuries et contrecarrer notre dépendance énergétique, c’est possible. Le rapport « EU can stop russian gas imports by 2025 » rédigé par un ensemble de ThinkTanks européens explique, comme son nom l’indique, que l’Europe pourrait se passer du gaz russe d’ici 2025. 

Meilleure efficacité énergétique avec la rénovation des bâtiments et des industries, développement de l’énergie renouvelable, respect du plan Fit for 55 de la commission européenne qui prévoit une réduction de 55% des émission de gaz à effet de serre d’ici 2030, la souveraineté énergétique est intimement lié à la lutte contre le dérèglement climatique. Le réveil souverainiste de l’Europe face à un nouveau monde géopolitique depuis l’invasion de l’Ukraine peut être une aubaine écologique.  

Hélas, la décision de sortir du charbon et de se passer au maximum du gaz russe se traduit pour l’heure par des solutions court-termistes.

L’Union Européenne se tourne vers le gaz de schiste américain. Elle a conclu un accord avec les Etats-Unis pour l’achat de 15 milliard de mètres cubes de gaz liquéfié importés par navires en Europe rien qu’en 2022. En France, Engie a signé un contrat sur 15 ans pour la livraison annuelle de 2,4 milliards de mètres cubes de gaz avec l’entreprise texane NextDecade. Une hérésie environnementale ! 

Lire aussi : Hausse des prix de l’énergie et baisse des aides à la rénovation thermique : « une aberration »

Pénurie de denrées alimentaires 

Tout comme l’énergie ou les semis-conducteurs, les pénuries de denrées alimentaires pointent le bout de leur nez. La Russie et l’Ukraine sont les deux premiers producteurs mondiaux et représentent 78 % des exportations mondiales de cette huile. Les deux tiers des importations françaises d’huile de tournesol proviennent d’Ukraine. 

L’inquiétude des restaurateurs et des artisans grandit depuis quelques semaines. Entre ceux qui remplacent l’huile de tournesol par l’huile de palme et ceux qui ont tout simplement décidé de se passer d’huile de cuisson, aucune solution optimale ne semble avoir été trouvée. 

Lire aussi : Ukraine : huile de palme et OGM remplacent le tournesol à l’insu des consommateurs

La Russie et l’Ukraine fournissent 19 % de l’orge, 14 % du blé et 4 % du maïs du monde, et vendent 52 % de l’huile de tournesol. Depuis le début de la guerre, les prix du blé, du maïs et de l’huile de tournesol ont augmenté de 12,6%. La Russie et l’Ukraine sont respectivement les 1er et 5ème exportateurs de blé mondial. Une grande partie de la production est restée bloquée aux ports de Marioupol et d’Odessa. 

Le risque de pénurie en France est faible car le stock de céréales nous permet de couvrir les demandes intérieures et une partie des demandes extérieures. Ce risque est en revanche bien plus élevé pour des pays comme l’Égypte, le Liban, la Somalie, le Soudan ou encore le Yémen. 

Selon l’ONU, les perturbations liées au conflit ne manqueront pas d’avoir un impact sur le marché mondial en raison de sa « dépendance » envers ces deux pays en guerre. La crise aura des « répercussions sensibles sur la sécurité alimentaire ». 

« Renforcer notre souveraineté alimentaire suppose de renoncer au modèle de production agrochimique dépendant des intrants, engrais, pesticides, soja… produits hors de l’Union européenne, parfois comme pour le soja avec accaparement des terres et déforestation dans les pays producteurs. Notre mode de production crée ainsi une double perte de souveraineté par dépendance aux importations pour nos pays, par prédation au détriment des cultures vivrières et destruction d’écosystème dans les pays du Sud. » résume François Gaudichet, chargé de Plaidoyer au CCFD Terre-Solidaire 35, pour Ouest France

Face à ces pénuries et ce basculement des forces géopolitiques, l’Europe et la France doivent relever plusieurs défis. Souveraineté énergétique, technologique et alimentaire sont au programme. Reste à savoir si cela deviendra une aubaine pour enfin lutter contre le dérèglement climatique, ou continuer à creuser notre tombeau.  

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