Climat : après la plus grande catastrophe agricole due au gel depuis 1950, l’urgence de s’adapter

« Nous ne vivons plus une époque de risques climatiques mais de certitudes difficiles. La meilleure assurance pour y faire face pour les viticulteurs, c’est d’avoir du stock mais encore faut-il avoir deux années de suite à peu près correctes. L’an dernier par exemple, nous n’avons pas eu de gel mais des problèmes de sécheresse et de canicules. Heureusement, d’un point de vue agronomique on a réussi à gérer. » analyse Anne Déplaude pour La Relève et La Peste
11 avril 2021 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Derrière les images impressionnantes des vignes réchauffées par les flammes, c’est une catastrophe climatique sans précédent qui s’est abattue sur toute la France cette semaine pour les viticulteurs et arboriculteurs du pays, mais aussi de certaines grandes cultures comme celle de la betterave et du colza. Du Nord au Sud, rares sont les cultures à avoir échappé au froid glacial qui a provoqué d’immenses dégâts. Le phénomène est récurrent. Cela fait maintenant plusieurs années que les agriculteurs serrent les dents à la même époque. Cette année a été la pire. En cause : la crise climatique, qui frappe bien plus rapidement que ce que certains modèles avaient prédit. Alors que les agriculteurs constatent encore les dégâts et rassemblent leurs forces, il s’agit désormais pour nos sociétés d’apprendre à prévenir plutôt que guérir. Et vite.

La pire catastrophe agricole due au gel depuis 1950

Pour tous les viticulteurs et arboriculteurs de France, la catastrophe est sans précédent. Mises à part les Charentes qui ont été relativement épargnées, plus de 95% du pays a été touché.

Cet épisode climatique a été décrit par l’agro-météorologue Serge Zaka d’itk (une entreprise développant des solutions technologiques pour favoriser la sécurité alimentaire dans le monde) comme « la catastrophe agricole due au gel la plus importante depuis la révolution agricole ». Serge Zaka est l’auteur des cartes de prévisions météo qui ont lancé l’alerte.

« Cette analyse repose sur trois critères. D’abord l’étendue du phénomène. La dernière vague de froid de référence est celle de 1991, mais elle avait épargné le Languedoc et la Vallée du Rhône. Cette fois-ci, tout le pays est concerné. Ensuite, son intensité : on a battu 90 records de froids mensuel dans toute la France, dont la plupart comme la logique le veut se trouve regroupés autour de la Vallée du Rhône (épargnée en 1991, ndlr). Or, la Vallée du Rhône et le Languedoc sont des régions à forte tradition viticole et arboricole, d’où le troisième critère : le nombre d’espèces frappées par le gel cette année. » explique-t-il pour La Relève et La Peste

En effet, le réchauffement climatique moyen entraîne une accélération du développement des plantes à tous leurs stades. Cette année encore, il était précoce. Résultat : la plupart des arbres fruitiers étaient en fleurs et les vignes commençaient à bourgeonner lorsque le gel a frappé.

Un traumatisme pour les viticulteurs ayant leur domaine dans des régions habituellement épargnées par le gel, comme Emilie et Benjamin, viticulteurs dans le sud de la France dans l’Hérault sur la commune de Montady.

Depuis 2012, ils ont repris un Domaine Familial qu’ils ont progressivement passé en bio en 2020. Sur leurs 60 hectares, seuls 5 hectares sont restés à peu près intacts. Le gel a quasiment tout détruit. Sur les plantes, le gel fragilise les tissus que le soleil vient ensuite brûler.

« Cinq ha qui peuvent geler, cela arrive une fois tous les 5 à 10 ans normalement. Là, ce sont 55 ha qui ont gelé ! Je suis la quatrième génération de ma famille à faire ce métier, cela n’était jamais arrivé même pendant l’épisode de gel en 2017. Nous avions passé des produits avec un peu d’azote organique qui permettent d’augmenter le taux de sucre dans les bourgeons, c’est un peu le même principe qu’une barre énergétique qu’on mange quand on a un coup de mou pendant le sport. A -2°C ça aurait suffi, mais à -7°C c’était impossible ! Ce qu’on a vécu, dans le jargon c’est une gelée noire. Elle emporte tout, dès que les températures commencent à descendre c’est fini. » explique Emilie Faucheron pour La Relève et La Peste

Les dégâts du gel sur les vignes d’Emilie Faucheron

Une gelée noire se caractérise par une baisse de la température de l’atmosphère au moment où les végétaux se réveillent. Dans la vallée du Gier, en Loire (42), les Déplaude de Tartaras ont eu plus de chance. Habitués au gel, ils ont pu prendre des mesures rapidement. Sur 7 ha et demi, seul 1ha a vraiment été ravagé sur des parcelles précoces de Chardonnay et Chouchillon.

« Le reste a été un peu touché aussi, mais il faut attendre 15 jours pour savoir si les bourgeons qui n’étaient pas totalement éclos ont tenu le choc. De toute façon c’est devenu systématique, ça gèle tous les ans. Là, c’est l’ampleur et l’intensité du phénomène qui nous a tous surpris. Tous les vignobles ont été touchés, même ceux qui n’en ont jamais ! Nous, on a l’habitude : depuis 2017 on a eu 4 années de gel sur 5. L’an dernier on avait limité les dégâts à -3,8°C, c’est tombé jusqu’à -6,2°C cette année ! » détaille Anne Déplaude pour La Relève et La Peste

Les dégâts sur le domaine des Déplaude de Tartaras

Les Déplaude de Tartaras restent une exception. Si pour l’heure le recensement précis des dégâts n’est pas fini, rares sont les agriculteurs à avoir échappé à cette gelée noire.

Les méthodes employées pour faire face au gel

Les agriculteurs ont dû faire preuve d’ingéniosité et tout leur possible pour résister au gel. De nombreux internautes ont ainsi relayé les images impressionnantes des bougies et des « chaufferettes » qui ont donné des allures de procession aux flambeaux dans les vignobles et permettent de réchauffer l’air avec une certaine efficacité jusqu’à -4°, -5°.

Cependant, les chaufferettes sont coûteuses à mettre en place (selon la chambre d’agriculture de Loir-et-Cher, le coût d’utilisation est d’environ de 1645 € HT /ha pour deux allumages (2 x 5 h) hors main d’œuvre) et aussi polluantes puisqu’elles fonctionnent au fioul. Des riverains ont ainsi été dérangés par les épaisses fumées qui se sont dégagées des cultures.

« J’ai vu pas mal de remarques sur les réseaux sociaux concernant l’utilisation des énergies fossiles pour faire face à cet événement. Je suis d’accord avec le fait que cela soit polluant mais il faut prendre le problème dans sa globalité. Quand la cathédrale de Paris a brûlé, on a utilisé des dizaines de mètres cubes d’eau pour la sauver alors qu’il y a eu une sécheresse juste après, et personne ne s’en est offusqué. Les vignobles et les vergers font aussi partie de notre patrimoine, et en plus ils stockent du carbone ! Alors oui, les bougies de pétrole sont très polluantes mais si jamais on sauve les bourgeons, ils vont grandir, récupérer du CO2, stocker le carbone et compenser cette empreinte. Alors que si on les laisse brûler, rien ne pousse durant un an. Il faut aussi penser à la partie humaine : si on avait laissé sans rien faire ce pan de l’agriculture mourir, cela aurait été une catastrophe économique dont on n’a pas besoin. Leur usage reste ponctuel et à des niveaux de catastrophe où il faut qu’on réagisse. » analyse Serge Zaka pour La Relève et La Peste

L’agro-météorologue émet quand même une critique sur une autre méthode beaucoup moins poétique : l’usage d’hélicoptères pour rabattre de l’air chaud dans les 10 premiers mètres de l’atmosphère au sol, un principe similaire à celui des tours anti-gel.

Réservée aux vignobles les plus fortunés, cette technique a été complètement inefficace cette année car il y avait de l’air froid sur l’ensemble des couches de l’atmosphère. Ceux qui l’ont utilisé ont même empiré les choses : le brassage d’air froid a desséché et brûlé les feuilles plus rapidement.

« Un voisin a passé l’hélicoptère et a tout perdu. Pour nous, le seul truc qui aurait pu fonctionner c’est d’asperger les vignes toute la nuit pour créer des stalactites autour des bourgeons et les garder à 0°C. Mais ici, l’eau est précieuse et on doit la conserver pour irriguer nos vignes contre la sécheresse. » raconte Emilie Faucheron pour La Relève et La Peste

L’aspersion demande en effet beaucoup d’approvisionnement en eau avec une consommation moyenne de 50 m3/h/ha, ainsi qu’un investissement économique important pour l’installation des tuyaux, des canons et des moteurs pour activer le tout.

Une autre technique a été utilisée sur le domaine des Déplaude de Tartaras, avec des recettes adaptées à leur culture des plantes. Pour faire face au gel, ils se sont servi dès le lundi matin d’une préparation typique en biodynamie (la 507) à base de fleurs de Valériane, un anti-stress qui va aider à réchauffer la plante, et qui a été pulvérisée sur les feuilles. Dans leur ferme, le gel est arrivé dans la nuit de mercredi à jeudi et a atteint une température de -6,2°C.

« L’habitude du gel permet d’avoir des bonnes pratiques. Depuis le début de semaine, on a donné des attentions à la vigne en la prévenant qu’elle allait être stressée grâce à un mélange de Valériane auquel on a rajouté de l’Aconitum Napellus le matin du gel. Sur certaines parcelles on est passés 6 fois, on met les produits dans l’eau qu’on dynamise 20 minutes, et on pulvérise ça sur les feuilles et la plante, le matin très tôt avant le lever du soleil et le soir à partir de 18h. On a aussi fait brûler du bois le jeudi matin mais je pense que c’était trop tard car il faisait déjà -2°C depuis minuit. » précise Anne Déplaude pour La Relève et La Peste

Pour l’instant, il n’existe pas d’étude scientifique permettant de valider cette méthode. La vigneronne en biodynamie reconnaît d’elle-même qu’il faudrait lui faire des bancs témoins pour en avoir le cœur net, tant la situation peut varier d’un cépage à l’autre. Mais une situation de crise est loin d’être un contexte idéal pour valider un protocole scientifique.

Un matin « aux airs de crépuscule » sur le domaine des Déplaude, leurs salariés sont restés en solidarité avec eux toute la nuit – Crédit : Rémi Samouillé

Adapter les cultures à la crise climatique

Côté indemnisation, les assurances privées sont tellement chères et mal adaptées à la réalité du métier que de nombreux viticulteurs ne peuvent pas se permettre d’en contracter une. Le gouvernement français a donc décidé de déployer le régime de calamité agricole suite à cette gelée noire. Il s’agit d’un dispositif financier permettant d’indemniser les agriculteurs les plus touchés.

Seulement, ces dispositifs sont soumis à de nombreuses conditions, que le gouvernement est encore en train de préciser, et les indemnisations peuvent arriver parfois bien tard. Pour pallier à ces défauts, la Confédération Paysanne réclame la création d’un fonds mutuel et solidaire afin de « faire jouer la solidarité inter et intra filières. »

Mais ces gelées printanières font partie des conséquences de la crise climatique. Face à elle, « mieux vaut prévenir que guérir » avertit Serge Zaka, et l’argent ne pourra pas tout réparer, ni faire pousser les fruits dont les arbres ont été frappés par le gel.

« On vit aujourd’hui une tendance qui a été prévue par les agro-climatologues : tout ce qui a été prédit est en train d’arriver, avec des gelées toujours plus présentes au mois d’Avril. Et cela va s’accentuer jusqu’en 2050. Cela ne veut pas dire que cette catastrophe va avoir lieu tous les ans, mais il y a une potentielle récurrence. On va passer d’une année de gel sur 5 au XXème siècle, à une année sur 3 au XXIème ! » prévient-il pour La Relève et La Peste

« On a commencé à se réunir pour trouver des solutions mais cela va être compliqué car la vigne débourre de plus en plus tôt. On sait déjà que plus tard on va tailler, plus tard la vigne va débourrer. Cette année, on avait anticipé et taillé fin mars pour les secteurs les plus fragiles et ça n’a pas suffi ! Le problème, c’est que le climat change mais qu’on n’a pas encore de solutions. » s’inquiète Emilie Faucheron pour La Relève et La Peste

« Nous ne vivons plus une époque de risques climatiques mais de certitudes difficiles. La meilleure assurance pour y faire face pour les viticulteurs, c’est d’avoir du stock mais encore faut-il avoir deux années de suite à peu près correctes. L’an dernier par exemple, nous n’avons pas eu de gel mais des problèmes de sécheresse et de canicules. Heureusement, d’un point de vue agronomique on a réussi à gérer. » analyse Anne Déplaude pour La Relève et La Peste

Les arboriculteurs ont été les plus rudement frappés par cette gelée noire : pour eux, impossible d’avoir du stock.

Plus les plants sont près du sol, plus ils sont exposés au risque de gel. Il devient donc de plus en plus difficile pour les porteurs de projets d’implanter de nouvelles jeunes vignes : si elles ne s’implantent pas assez rapidement pour former un cep vigoureux, elles ne tiennent pas le choc.

« La diversité des cépages que nous avons sur notre exploitation a permis de limiter les dégâts car les plantes n’ont pas été touchées de la même façon. On dit à chaque nouvel aspirant viticulteur de bien travailler en amont sur la question des porte-greffes et dans le choix des cépages, afin d’opter pour un débourrement tardif plutôt que précoce. Il y a aussi toute la gestion de l’herbe : plus il y a de l’herbe et plus il y a de l’humidité. Il faut anticiper cette dynamique et ne pas travailler le sol juste avant les risques de gelée pour ne pas faire ressortir l’humidité du sol. On adapte nostechniques de taille de la vigne en privilégiant de plus en plus les tailles courtes, en cordon ou en gobelet. » donne en exemple Anne Déplaude pour La Relève et La Peste

Le collectif Pour une Autre PAC est ainsi convaincu de l’importance de se tourner vers des modèles agroécologiques, afin que les agriculteurs aient des cultures diversifiées et donc moins de risques d’être soumis aux aléas climatiques. Dans le cadre de la prochaine PAC, des négociations sont actuellement en cours avec le Ministère de l’Agriculture française, mais pour l’heure leurs demandes ne sont pas assez bien comprises.

« Nous souhaitons renforcer le deuxième pilier de la PAC sur des mesures qui permettent le changement de pratiques, avec moins de maïs qui est sensible à la sécheresse l’été par exemple, la diversification des cultures avec des rotations plus longues mais aussi fournir des aides à l’investissement qui puissent permettre de s’adapter aux coups de grêle. » donne en exemple Mathieu Courgeau, paysan et président du collectif Pour une Autre PAC, pour La Relève et La Peste

Le défi pourrait être relevé si cette gelée noire a l’effet d’un accélérateur de conscience au sein du monde politique afin de développer des outils et des programmes adaptés à la résilience de l’agriculture.

Pour Anne Déplaude : « Les paysans ont besoin de faire des échanges de pratique et de s’approprier les éléments théoriques relatifs au climat et notamment au phénomène des gelées printanières. Pour avancer tous ensemble, les scientifiques ont besoin de venir sur nos fermes pour confronter leurs données à la réalité du terrain. »

Pour les agriculteurs, si le pire est passé, l’épisode de gel n’est pas encore tout à fait fini. Ce début de semaine prochaine devrait atteindre sur l’ensemble du pays des températures entre 0 et -3°C, sauf dans l’extrême Sud-Ouest. Le froid ne sera pas aussi intense mais l’air plus humide et peut donc provoquer des dégâts différents. 

« Ce qui arrive est un réveil brutal pour réaliser qu’il faut écouter les alertes des scientifiques à l’avance. Le type de cartes de gel que j’ai créé aurait dû être produites il y a 15 ans pour prévenir au lieu de guérir. Si en ce sens, l’Etat pouvait augmenter le budget de MétéoFrance pour développer un pôle agro météorologique digne de ce nom afin d’associer la sécurité civile à celle de l’agriculture, ce serait un énorme pas en avant. Nous sommes en train de payer très cher cette tendance à vouloir réduire les budgets, et on risque de perdre de nombreuses connaissances accumulées. » prévient Serge Zaka pour La Relève et La Peste

Cette gelée noire est un douloureux rappel de la réalité concrète des conséquences de la crise climatique, sur des questions aussi essentielles que la sécurité alimentaire de nos territoires. Les activités humaines n’ont jamais si bien mis en péril les conditions de vie sur Terre : changer nos modes de production et de consommation n’est pas un dogme idéologique, mais une évidence climatique et écologique.

crédit photo couv : ARNAUD FINISTRE / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

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