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Chlordécone : des milliers de manifestants exigent un procès pour obtenir justice et vérité

« Imposer que l'Etat qui a reconnu sa responsabilité répare ses crimes est un combat essentiel. Soutenir, développer, valoriser toutes les initiatives positives de la population pour le bien vivre sans pwofitasyon et dans la solidarité est tout aussi important. » ont affirmé les organisations à La Relève et La Peste
2 mars 2021 - Laurie Debove
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- Thème : Intelligence et communication, protection des forêts, déforestation, santé…
- Format : 300 pages
- Impression : France

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A l’appel d’une quarantaine d’organisations de tous bords, plus de 10 000 personnes ont manifesté samedi en Martinique et en Guadeloupe pour exiger un procès en bonne et due forme sur le dossier du chlordécone. Fin janvier, la menace de la prescription de l’affaire, qui annulerait la tenue d’un procès, a déclenché une nouvelle vague de mobilisation aux Antilles françaises. Depuis 15 ans, la population se bat pour obtenir justice et réparation sur le scandale sanitaire du chlordécone, utilisé dans les plantations de banane, ayant contaminé plus de 90 % de la population adulte martiniquaise et guadeloupéenne ainsi que les sols et l’eau des îles.

Le refus de l’impunité judiciaire

Samedi 27 février, des milliers de manifestants ont défilé en Martinique et en Guadeloupe afin de clamer leur soif de vérité et de justice, contre les personnes impliquées dans le scandale du chlordécone avec un seul mot d’ordre : « non à l’impunité ».

Dès 2006, les premières plaintes avaient été déposées contre les responsables de l’utilisation du chlordécone dans les cultures de bananes antillaises, un pesticide ultra-toxique. Déjà 15 ans d’attente, un temps incroyablement long, même pour l’administration française, pour mettre en place une instruction.

Aussi, lorsque les associations de Martinique et de Guadeloupe ont enfin été auditionnées en visioconférence par le tribunal de grande instance de Paris les 20 et 21 janvier 2021, elles étaient loin de se douter de ce qu’on leur annoncerait.

Durant cette audition, les juges d’instruction, en charge de l’affaire depuis 2008, ont annoncé aux associations plaignantes qu’il pourrait y avoir « prescription des faits » et que le dossier pourrait donc déboucher sur un non-lieu.

« Quinze ans après le dépôt de notre plainte, le tribunal auditionne les parties civiles pour la première fois, et on nous dit qu’il y aura prescription. Mais c’est du mépris ! » s’insurge Jean-Marie Nomertin, secrétaire général du syndicat guadeloupéen CGTG, qui figure parmi les plaignants, auprès du journal LeMonde. « La justice ne nous laisse pas le choix, il va falloir multiplier les actions », avertit le syndicaliste.

Un mois après, l’émoi populaire s’est transformé en une grande mobilisation festive et déterminée. En kreyol et en chantant, des milliers de Martiniquais ont investi les rues de Fort-de-France et quelques centaines de personnes celles de Capesterre-Belle-Eau pour exprimer leur volonté d’obtenir justice et vérité sur le scandale du chlordécone.

« On n’avait jamais vu une manifestation aussi importante depuis 2009 », douze ans après la grève générale contre la vie chère, a affirmé Francis Carole, président du Parti pour la libération de la Martinique (Palima) et conseiller exécutif chargé des affaires sanitaires de la collectivité territoriale.

Pour la deuxième fois, après le carnaval, les Martiniquais ont bravé les restrictions sanitaires en nombre pour chanter leur mécontentement : « Prescription dapré yo, di prefet a alé planté bannan » (« d’après eux, il y aura prescription, dites au préfet d’aller planter des bananes »). Une pétition a été lancée.

Lire aussi : « Martinique : des militants anti-chlordécone condamnés à de la prison ferme »

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Une mobilisation qui ne fait que continuer

Fait notable, aucun escadron de forces de l’ordre n’est venu interrompre le cortège, un répit apprécié par les manifestants qui ont pu se rendre sans débordements à l’emblématique place de la Savane. En 1974, deux personnes avaient été tuées lorsque la police a tiré à balles réelles sur les ouvriers en grève à Chalvet.

Plus récemment, le passage à tabac du jeune musicien Keziah Nuissier et une première condamnation à de la prison ferme pour des militants anti-chlordécone avaient créé un vif émoi au sein de la population, d’autant plus déterminée à rester mobilisée.

« La belle mobilisation d’aujourd’hui n’est pas la fin du combat mais un nouvel élan qui lui est donné. Nous savons bien que la condamnation des responsables devra s’accompagner des transformations fondamentales dans l’agriculture, dans l’économie, dans la santé, dans la société. » ont déclaré les organisations à La Relève et La Peste

Pendant plus de 30 ans, 300 tonnes de chlordécone ont été épandus sur les cultures, empoisonnant durablement les sols, l’eau (rivières, nappes phréatiques et côtes) mais aussi les populations. Dans un rapport présenté début décembre 2019, des parlementaires ont révélé la responsabilité de l’État, des lobbies, et de certains élus dans l’utilisation du Chlordécone alors que le dangereux pesticide était interdit dans le reste du monde.

Et ce n’est pas le quatrième plan chlordécone, présenté mercredi 24 février par le gouvernement, qui peut suffire à réparer les écosystèmes, malgré quelques avancées. Elaboré par huit ministères pour un budget prévisionnel de 92 millions d’euros pour la période 2021 – 2027, ce plan se veut plus ambitieux que les trois précédents mais ses détracteurs considèrent qu’il ne va pas assez loin.

« Ces plans chlordécone ne sont pas à la hauteur de la situation. La philosophie qu’a installée l’Etat, c’est que les Antillais devraient apprendre à vivre avec le chlordécone. Or, on ne peut pas vivre avec ce poison : on doit sortir du chlordécone. Rien que pour tester tous les sols, en Guadeloupe et en Martinique, il faudrait 25 à 30 millions d’euros, je suis très déçu. » regrette le député (apparenté PS) martiniquais Serge Letchimy, qui avait présidé la commission d’enquête parlementaire.

Les Antillais réclament aujourd’hui une agriculture nourricière et saine sur place, une pêche locale répondant à leurs besoins, une santé basée d’abord sur la prévention et sur des soins utilisant toutes les potentialités du pays.

« Imposer que l’Etat qui a reconnu sa responsabilité répare ses crimes est un combat essentiel. Soutenir, développer, valoriser toutes les initiatives positives de la population pour le bien vivre sans pwofitasyon et dans la solidarité est tout aussi important. » ont affirmé les organisations à La Relève et La Peste

Pour l’instant et 30 ans plus tard, les antillais ne savent toujours pas s’ils peuvent manger des aliments ayant poussé sur leur terre en toute sécurité ou s’ils sont encore dangereux pour la santé. Aujourd’hui, la quasi-totalité des Antillais (95 % des Guadeloupéens et 92 % des Martiniquais, selon Santé publique France) sont empoisonnés au chlordécone, et les sols sont considérés pollués pour près de 700 ans.

Si le classement pour prescription a réellement lieu, les associations mobilisées en Martinique, comme l’Association médicale de sauvegarde de l’environnement et de la santé, l’Assaupamar et l’Association pour une écologie urbaine, se sont déclarées prêtes à saisir les juridictions européennes, et notamment la Cour européenne des droits de l’homme.

Crédit photo couv : Lionel CHAMOISEAU / AFP

2 mars 2021 - Laurie Debove
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