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Ce boulanger normand cuit son pain et torréfie des lentilles au four solaire

« Je me suis dit qui si l’on faisait de la torréfaction solaire en Normandie, on n’allait pas faire venir les cacahuètes du Kenya mais trouver des recettes locales avec des graines locales. Ainsi, il y a un potentiel de développement en agriculture, cultures et emploi qui est juste énorme ».
13 juillet 2022 - Liza Tourman
Générations, notre nouveau livre qui marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde

- Thème : Changements climatiques, répression policière, inégalités, agroécologie, politique, féminisme, nature…
- Format : 290 pages
- Impression : France

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En pleine crise énergétique et environnementale, de nombreux individus et collectifs se tournent vers les low-tech : des technologies utiles, accessibles et durables. C’est le cas d’Arnaud Cretot, ingénieur reconverti en artisan-boulanger qui a découvert puis ramené la technique de concentration solaire en Normandie. Nous sommes allés l’interroger sur son four à concentration solaire.

La concentration solaire en Normandie

Il y a douze ans, Arnaud Cretot, déjà conscient des gros enjeux liés à la question énergétique, suivait ses études en école d’ingénieur dans ce domaine. Déçu d’un apprentissage qui l’orientait vers des entreprises contribuant au problème, il choisit de se questionner sur les thématiques sociales et organisationnelles et décide avec son ami Robin de créer « Les vagabonds de l’énergie » dont le projet était un voyage autour du monde sur le thème de l’énergie.

« Nous sommes allés visiter ceux qui travaillaient sur cette thématique à tous les niveaux de développement. Des champs gaziers dans la mer du nord de Norvège, des gens qui cultivaient des algues pour faire de l’hydrogène, etc. C’est un petit monde où tu rencontres des personnes qui te renvoient à d’autres, c’est un réseau. »

En parcourant le globe, ils se sont rendus compte qu’il n’y a pas de problème technique sur l’énergie et que les solutions existent déjà depuis longtemps. Sur la centaine de projets qu’ils sont allés voir, c’est dans le Gujarat en Inde, où ils avaient posé leurs valises pendant deux mois et demi, qu’ils ont découvert le projet Solar Fire sur la concentration solaire.

Un four qui marche à n’importe quelle saison. « Ici, des briques réfractaires pour accumuler la chaleur et augmenter l’inertie thermique du four. Il y a aussi des « déflecteurs » en noir qui empêchent la lumière de rebondir sur les parois du four. Toute la partie « cuisson » se trouve au dessus » explique Arnaud – Crédit : NeoLoco

Ils y ont construit un four de 30m2 capable de faire tourner un moteur à vapeur pour alimenter des pompes, des moulins et même produire de l’électricité en mettant une génératrice derrière l’appareil à vapeur. En quoi consiste ce concept ?

« Il s’agit d’une surface composée d’un miroir coupé en plusieurs morceaux. Chaque petit miroir va aller pointer dans une fenêtre qui est placée en bas du four et les rayons du soleil qui passent par la fenêtre sont ensuite piégés dans ce dernier. Ainsi, il chauffe. Par exemple, en Normandie j’ai une surface de 11m2 : les rayons vont rentrer dans une fenêtre qui ne fait même pas 1m2. C’est le concept de concentration solaire »

En 2014, Solar Fire devient une entreprise finlandaise et Arnaud Cretot prend le rôle de directeur technique. Entre 2014 et 2019, il réalise plusieurs projets avec des ONGs en Afrique, notamment au Kenya, dans des camps de réfugiés n’ayant pas accès à l’électricité. Étant dans une démarche très militante, il a eu besoin de construire en parallèle une stabilité économique. C’est ainsi qu’en 2017, il débute une activité de boulangerie puis de torréfaction. Le tout ancré dans une démarche locale et résiliente.

« Je me suis dit qui si l’on faisait de la torréfaction solaire en Normandie, on n’allait pas faire venir les cacahuètes du Kenya mais trouver des recettes locales avec des graines locales. Ainsi, il y a un potentiel de développement en agriculture, cultures et emploi qui est juste énorme ».

Les graines torréfiées au four solaire – Crédit : NeoLoco

NeoLoco : cuisson et torréfaction durables

C’est ainsi que naît le projet NeoLoco. Un projet un peu fou de produits locaux conçu via une activité solaire, ce qui n’est pas très répandu. Leur slogan « Culture locale, changement social » résume assez bien la réflexion d’Arnaud.

Pour lui, la concentration solaire est un outil énergétique pérenne contrairement aux autres qui dépendent de réseaux ou de terres rares.

Comme il nous explique, c’est un dispositif pensé pour des activités de production et non pas pour la vie quotidienne où d’autres solutions existent déjà comme la maison bioclimatique. Ses questionnements s’organisent avec des énergies intermittentes pour faire perdurer les activités.

« Pour moi, il y a deux activités différentes : la boulangerie et la torréfaction. La première conçoit un produit frais et la deuxième, un de conservation. Les trois quarts de ce que l’on conçoit dans le monde sont des produits de conservation. L’idée, avec la torréfaction, est d’avoir toujours un stock plein, ce qui ne te met pas à la merci des jours d’ensoleillement. Si tu gères ton activité de cette manière, tu n’as plus de problème d’intermittence de l’énergie. Quand elle est disponible, tu la prends et tu la mets dans le produit fini.

NeoLoco propose aussi des formations à l’artisanat solaire

C’est un mode d’organisation qui te permet de contrer l’argument selon lequel l’énergie solaire n’est pas viable pour faire tourner l’économie. Ce que je constate c’est que l’énergie intermittente n’est pas viable pour un système conçu pour fonctionner avec de l’énergie continue, il faut donc repenser le modèle et arrêter de taxer les stocks ».

Pour Arnaud, il y a une nécessité fondamentale à reconsidérer nos modes de consommation et de production.

Arnaud Ducretot – Crédit : NeoLoco

En effet, notre société capitaliste a perdu le sens de ce qui nous est vital ou non mais a aussi habitué les gens à avoir accès à tout, tout le temps, sans réfléchir ni à la chaîne de production ni à ce que représente un produit fini (la ressource utilisée, les moyens de transport, son coût énergétique, etc.). Le concept de concentration solaire nous force à revoir ce que l’on pourrait appeler notre adaptabilité, comme nous l’explique Arnaud tout en enfournant son pain :

« Sur les six mois d’hiver, il n’y a que deux semaines où je n’ai pas pu faire de pain. Du coup, j’ai trouvé un système pour que les gens commandent à l’avance et où ils ne payent pas pendant deux semaines. Si tu considères que tu prends cinq semaines de vacances par an, ça rentre dans les comptes. Et au pire, il n’y a pas de pain pendant trois semaines, est-ce que c’est vraiment un problème ? Il y a des gens qui m’ont dit pour m’embêter « Quand il ne fait pas beau, on mange des biscottes ? » mais en fait c’est une très bonne idée ! »

Le pain d’Arnaud 100% levain est pétri à la main, cuit au feu de bois, à base de farine locale sans pesticides. Aujourd’hui, Arnaud produit du pain pour environ 80/90 foyers, ce qui représente entre 100 et 130 kilos par semaine et 300 kilos par an de lentilles torréfiées et autant en pois chiche. De plus, ces chiffres sont en augmentation. En tout, Arnaud torréfie 5 tonnes par an.

Arnaud a également développé une recette secrète pour remplacer le café !

La concentration solaire est une technique qui marchera dans dix ans, vingt ans, cent ans… Alors que les solutions énergétiques actuelles ne visent pas le long terme.

Le développement économique autour du charbon a littéralement tout écrasé pour laisser place aux énergies faciles (et fossiles) : charbon, pétrole, gaz. Alors que les investissements perdurent encore par milliards d’euros dans ces domaines, ce sont des milliards perdus dans la mesure où, outre les conséquences désastreuses sur l’environnement, ces énergies vont fonctionner pendant vingt ou trente ans, puis disparaîtront.

C’est pour cette raison qu’en démarrant NeoLoco Arnaud avait l’idée « d’une activité qui soit viable économiquement aujourd’hui et demain. ».

Pour lui : « Chaque fois que tu crées une activité qui est viable dans le monde de demain, tu contribues à apaiser le problème. Quand tu fais une activité de boulangerie, par exemple, et que tu n’as pas besoin de gaz, tu apaises les questions autour de cette problématique. Ainsi, tu bascules dans le changement culturel. Et en attendant, le jour où l’on sera au pied du mur, ce qui a déjà été fait, existera déjà et ce sera un petit peu moins douloureux. »

Le projet NeoLoco est très bien accueilli en Normandie. Le but d’Arnaud est que ses activités de boulangerie et de torréfaction servent de support pour réfléchir et redéfinir nos modes de consommation et de production. Quand les filières et la production sont relocalisées, des réseaux locaux se développent. Les graines torréfiées dans le hameau d’Arnaud n’ont pas le même goût que celles qui le sont cinq kilomètres plus loin.

« Cela recréerait une diversité incroyable. C’est ce qu’ils faisaient pendant la guerre quand il n’y avait plus de café, les gens utilisaient des lentilles vertes, du pois chiche. On se renouvelle, on repense les choses intelligemment. Par exemple, le café décaféiné, c’est une ineptie car tu fais venir la graine de loin pour la dénaturer et lui enlever la caféine ; alors que tu obtiens un produit très similaire avec une graine qui a poussé juste à côté. ».

Alors comme dirait Louis Simonin « mettons le soleil en bouteille » et concevons des produits au goût de nos terres !

13 juillet 2022 - Liza Tourman
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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Générations Notre nouveau livre « Générations » marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde. Changements climatiques, répression policière, inégalités, capitalisme hors de contrôle : la nouvelle génération va devoir relever des défis inédits, pour certains presque insurmontables. Mais que ressent-elle ? Quel sens donne-t-elle au présent ? Et comment perçoit-elle l’avenir ? C’est ce que nous avons cherché à comprendre dans ce nouveau livre-journal, « Générations ».
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