Cancer : le gouvernement ignore les risques liés à l’environnement dans sa stratégie de lutte 2021-2030

Les études recensées dans la lettre adressée par le collectif au Président de la République Emmanuel Macron sont tout simplement sidérantes. Parmi elles : le nombre de tumeurs du cerveau a été multiplié par 4 en 20 ans et Santé Publique France évoque le rôle des radiofréquences et des téléphones portables.
11 mars 2021 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Le nombre de personnes atteintes de cancer augmente inlassablement dans le monde entier, et la France n’y fait pas défaut. Si les cancers sont le résultat de plusieurs causes, les risques liés à notre environnement sont de plus en plus pointés du doigt par les chercheurs et les populations qui en sont victimes. Pourtant, la Stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030 promulguée par le gouvernement français manque cruellement d’ambition en termes de santé environnementale. Face à la gravité de la situation, un collectif d’associations citoyennes et professionnelles de la santé dénonce la culpabilisation systématique des comportements individuels à risque par le gouvernement, au détriment des expositions environnementales et leurs conséquences sanitaires.

La hausse continue du nombre de cancers

L’an dernier, deux rapports de l’OMS et du Centre international de recherche contre le cancer tiraient la sonnette d’alarme : le cancer est en forte progression dans le monde et en France. Au niveau mondial, les deux institutions spécialisées en santé publique estiment que le nombre de cas de cancers pourrait augmenter de 60% dans le monde au cours des deux prochaines décennies, avec une augmentation de 23,8% des personnes touchées en France en 2040 et une croissance de 35,9% du nombre de décès sur la même période.

C’est une tendance à la hausse continue. Entre 1990 et 2018, en France, les nouveaux cas avaient déjà augmenté de 6% chez l’homme et 45% chez la femme, et cela abstraction faite de l’augmentation de la population et de son vieillissement selon un rapport du 2 juillet 2019.

Résultat : la France se situe au 9e rang au niveau mondial des pays touchés par le cancer (5e rang pour les hommes, 12e rang pour les femmes), mais au 4e rang pour le cancer du sein, 1er cancer féminin du pays (soit le 2e rang au niveau mondial pour les femmes de moins de 59 ans) et au 7e rang pour le cancer de la prostate.

« La France est effectivement parmi les pays les plus touchés par le cancer, c’est même la première cause de mortalité dans notre pays. Quand on voit qu’on est le deuxième pays au monde concernant le cancer du sein pour les femmes de moins de 59 ans, on se rend vite compte qu’un cancer n’est pas lié à l’âge. Qu’est-ce qui fait la particularité de la France pour expliquer cette situation ? Vu le nombre de morts, je n’hésite pas à utiliser le mot de féminicide ! Toutes ces morts sont évitables. Le Bouthan a 20 fois moins de cancers du sein que la France, à population égale. Et la seule explication à cet écart, c’est l’environnement au sens large. » explique le toxicologue André Cicolella, Président du Réseau Environnement Santé, et auteur du livre « Cancer du sein. En finir avec l’épidémie » pour La Relève et La Peste

Les enfants sont loin d’être épargnés par ce phénomène. Selon une étude publiée dans la revue scientifique « The Lancet Oncology », les cancers chez les enfants ont augmenté de 13% en 20 ans, alors qu’ils sont non-fumeurs et ne boivent pas d’alcool.

Au total, on estime qu’il y a eu ainsi 157 400 décès par cancer en France en 2018, dont 89 600 hommes et 67 800 femmes. Fragile note positive : à l’inverse de l’incidence, le taux de mortalité est en constante diminution depuis 25 ans selon la Fondation ARC pour la Recherche sur le Cancer.

Femme recevant une mammographie – Crédit : National Cancer Institute

L’importance d’intégrer la santé environnementale dans le plan cancer

Face à ces enjeux, la stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030 doit donc être la plus complète possible pour arriver à son objectif de réduire de 60 000 cas par an le nombre de cancers en France.

Pourtant, la feuille de route de l’Institut National du Cancer (INCA) ne donne que de vagues indications sur les actions concrètes à mener sur les causes environnementales.

C’est ce que dénonce un collectif d’associations citoyennes de défense de l’environnement, des consommateurs, des usagers de santé, d’associations familiales et de professionnels, et de syndicats.

« Quand on fait un plan cancer, on part du diagnostic or moi ce que je lis du CIRC c’est que la France est mal placée ! Ce qu’on pourrait faire, c’est développer une vraie politique de santé environnementale. Les perturbateurs endocriniens sont une cause majeure de cancer du sein, on doit se donner les moyens de les éliminer dès le plus jeune âge en évitant la contamination des enfants. Certains cancers sont générés pendant la grossesse. On n’arrivera pas à limiter l’épidémie en 15 jours, il faut donc gérer ça sur le moyen terme. C’est très bien de faire un plan à 10 ans, mais basé sur diagnostic erroné, ça sera un échec dans 10 ans ! » avertit le toxicologue André Cicolella, Président du Réseau Environnement Santé, et auteur du livre « Cancer du sein. En finir avec l’épidémie » pour La Relève et La Peste

Et André Cicolella s’y connaît en matière de prévention et perturbateurs endocriniens. Ce spécialiste de l’évaluation des risques sanitaires est le chercheur à l’origine de l’interdiction en France du bisphénol A dans les biberons et les contenants alimentaires, ainsi que du trichloréthylène dans les pressings.

Ainsi, seuls 19 départements de France métropolitaine sur 95 sont couverts par des Registres du cancer (situation parmi les plus mauvaises d’Europe), soit 24% de la population.

Les cancers des enfants sont particulièrement sous-estimés et les chiffres ne sont pas les mêmes d’un organe de surveillance à l’autre. Alors que l’Institut Gustave Roussy établit à 2 840 cas le nombre de cancers pédiatriques, l’INCa table sur une situation stable de 2 500 à 2 550 cas en France depuis le début des années 2000.

Quant au Registre National des Cancers de l’Enfant (RNCE), censé communiquer le nombre officiel de cancers pédiatriques en France, il ne transmet plus aucune donnée chiffrée depuis 2014.

Parmi les collectifs qui interpellent les autorités publiques, l’association « Stop aux cancers de nos enfants » a été créée en mars 2019 afin d’élucider les causes de la multiplication anormale de cas de cancers pédiatriques, depuis mai 2015, sur la commune de Sainte-Pazanne et ses environs.

« A la création du collectif, notre ligne de conduite était de dire que la santé de nos enfants est impactée par l’ensemble des facteurs de risques liés à l’environnement. Nous faisons aujourd’hui partie de cette dynamique citoyenne pour faire en sorte que le gouvernement soit obligé de prendre ce problème au sérieux. Mon fils Alban a été diagnostiqué à l’âge de 4 ans. Le jour de sa rémission, trois après des traitements dont la chimiothérapie, il s’est rendu à l’hôpital main dans la main avec un ami à lui chez qui on venait de déceler un cancer. Alban m’a demandé « pourquoi tous les enfants tombent malades ? » Il y déjà 4 enfants malades dans sa seule école et 24 enfants malades sur tout le territoire. Pour pouvoir déclencher des prélèvements environnementaux il faut qu’il y ait une seule cause commune à l’ensemble des familles. Aujourd’hui en France, le cumul des facteurs n’existe pas et la toxicité chronique n’existe pas. La prise en compte de la toxicité est une valeur aigüe à un instant T. C’est pour cela qu’il nous faut une vraie politique de santé environnementale et une prévention efficace. C’est une démarche pour l’avenir, la santé et surtout pour nos enfants. » raconte Marie Thibaud, du collectif Stop aux Cancers de nos Enfants, pour La Relève et La Peste

Jeune fille sous chimio – Crédit : National Cancer Institute

Les facteurs de risque liés à l’environnement

De nombreuses études scientifiques ont largement identifiés les facteurs de risque liés à l’environnement dans la propagation du cancer : perturbateurs endocriniens, pollution de l’air, travail de nuit, sédentarité, malbouffe, substances chimiques, pesticides, champs électromagnétiques sont autant d’éléments sur lesquels il est possible d’agir.

Ainsi, les consommateurs réguliers d’aliments « Bio » ont 25% moins de risque de développer un cancer que les personnes qui n’en consomment qu’occasionnellement.

Lire aussi : « La pollution tue plus de 600 000 personnes chaque année en Union Européenne »

« Si nous ne prenons pas en compte les facteurs de risque liés à l’environnement, c’est parce que l’action des cancérologues s’est construite par rapport aux soins. Les cancérologues et médecins sont formés à soigner et pas à agir sur les causes environnementales, d’où une stratégie qui apparaît en décalage par rapport aux données scientifiques d’aujourd’hui. Ce n ‘est pas acceptable, la lutte contre le cancer ne peut pas reposer sur des données vieilles de 50 ans. Le dépistage s’occupe d’une maladie déjà formée alors que la prévention EVITE que le cancer se constitue dans l’organisme. On entretient une confusion entre les deux qui provoque des morts qui auraient pu être évitées. » dénonce le toxicologue André Cicolella, Président du Réseau Environnement Santé, et auteur du livre « Cancer du sein. En finir avec l’épidémie » pour La Relève et La Peste

D’ailleurs, le cancer peut aussi être causé par des éléments naturels comme le radon. Ce gaz inodore et incolore provient de la désintégration radioactive naturelle de l’uranium contenu dans les roches granitiques et volcaniques.

Inoffensif à l’air libre, il peut s’accumuler dans une pièce en quantité suffisante pour avoir des effets néfastes : en France, le radon représente le 2e facteur de cancer du poumon, loin derrière le tabac. Pour s’en protéger, il suffit d’aérer régulièrement les espaces de vie et d’avoir une bonne étanchéité entre le sol et le bâtiment.

« Les hypothèses qui pourraient expliquer le cluster de cancers pédiatriques dans le secteur du Pays de Retz sont nombreuses. Il y a les pesticides des champs, vignobles et des lignes de chemin de fer alentours. Cela veut dire qu’on utilise potentiellement des produits phytosanitaires complètements différents qui cumulés ensemble ont un effet cocktail : un cumul des facteurs d’exposition de molécules toxiques. Trois différents produits ensemble peuvent se transformer en bombe pour notre santé. On sait également que le radon et les champs électromagnétiques décuplent les facteurs de risque, or un champ d’éoliennes s’est implanté sur le secteur en 2015, date à partir de laquelle le collectif dénombre un cancer tous les 6 mois. Si on prend à un moment tout ça en compte avec l’épigénétique qui a impacté ou fragilisé les gènes de nos enfants, et que l’on cumule avec l’exposition à des produits dangereux, à un moment les cellules de nos enfants ne tiennent pas le coup et il y a finalisation de la mutation. » détaille Marie Thibaud, du collectif Stop aux Cancers de nos Enfants, pour La Relève et La Peste

Lire aussi : « Plus de 119 politiques dénoncent des failles graves dans l’évaluation des pesticides, qui minimisent leur toxicité »

Les études recensées dans la lettre adressée par le collectif au Président de la République Emmanuel Macron sont tout simplement sidérantes. Parmi elles : le nombre de tumeurs du cerveau a été multiplié par 4 en 20 ans et Santé Publique France évoque le rôle des radiofréquences et des téléphones portables.

En 2011, le CIRC a classé les champs électromagnétiques de radiofréquences « peut-être cancérogènes » pour l’être humain. Même son de cloche chez l’Anses qui réitère ses conclusions de 2010 sur l’association possible entre l’exposition aux champs électromagnétiques basses fréquences et le risque à long terme de leucémie infantile.

L’Anses recommande ainsi de ne pas implanter de nouvelles écoles à proximité des lignes à très haute tension et de mieux maîtriser l’exposition des professionnels susceptibles d’être exposés à des niveaux élevés de champs électromagnétiques.

Sollicité par le collectif, l’INCA a répondu favorablement à leur demande pour les rencontrer, bien qu’une date de réunion n’ait pas encore été fixée pour élaborer un volet cancer environnement.

Le groupe Santé Environnement constitué par le gouvernement ne se réunit plus depuis septembre 2019, les membres du Réseau Santé Environnement ayant été laissés sans nouvelles du gouvernement.

« Actuellement le cancer fait près de 180 000 morts par an, dans la plus grande discrétion. Même les taux du Japon sont plus faibles ! Les malades chroniques sont les premières victimes du covid, on en avait moitié moins il y a 15 ans, on aurait peut-être moitié moins de morts si on avait une politique de santé environnementale solide. Maintenant ça suffit ! La probabilité des faits, c’est incontestable. Ceux qui s’appuient sur la soi-disant rigueur scientifique pour multiplier les études sont ceux qui nous condamnent à ne rien faire. Il faut faire très attention à ce discours.

On a aujourd’hui suffisamment de données, on ne va pas attendre d’avoir une totale certitude sinon on va se retrouver avec un scénario similaire à la catastrophe de l’amiante. Le collectif invoque aujourd’hui le principe de précaution. » conclut le toxicologue André Cicolella

Pour plus d’infos : La lettre au président du collectif recense toutes les études scientifiques faisant le lien entre risques liés à l’environnement et cancers

Crédit photo couv : Stress Fibers and Microtubules in Human Breast Cancer Cells. Created by Christina Stuelten, Carole Parent, 2011

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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