Ardèche : une ZAD met un coup d’arrêt au projet de basilique

Quoi qu’en dise la congrégation, qui se défend en accusant ses détracteurs d’anticléricalisme, les principales motivations du collectif sont écologiques et échappent à toute considération religieuse.
17 juin 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Dans le petit village de Saint-Pierre-de-Colombier, en Ardèche, des habitants opposés à la construction d’une basilique sur un terrain de sept hectares ont constitué une nouvelle « zone à défendre » (ZAD), le week-end dernier. Expulsés lundi 15 juin par les forces de l’ordre, les membres du collectif ne comptent pas abandonner le terrain. La lutte ne fait que commencer.  

Saint-Pierre-de-Colombier, lieu de pèlerinage…

Saint-Pierre-de-Colombier, petit village d’Ardèche de quelque 400 habitants, abrite la statue de Notre-Dame-des-Neiges, érigée en 1946 par la communauté chrétienne locale pour remercier la Vierge Marie d’avoir protégé la commune de la débâcle allemande, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le culte est entretenu depuis par la Famille missionnaire de Notre-Dame, une congrégation catholique qui accueille chaque année de nombreux pèlerins souhaitant se recueillir sur un monument consacré par l’institution catholique.

Face à l’afflux croissant de visiteurs et l’extension de son institut de vie consacrée, la Famille missionnaire de Notre-Dame cherche depuis plusieurs années à construire un « sanctuaire du cœur immaculé de Marie », qui comprendrait une église de 20 000 mètres carrés d’une capacité d’accueil de 3 500 personnes, un parvis, un grand bâtiment d’accueil pour les pèlerins, ainsi qu’une passerelle reliant les deux premières infrastructures à un parking pour bus situé de l’autre côté de la rivière, le tout sur un terrain de sept hectares, qui sera en bonne partie artificialisé.

Après avoir acheté des parcelles à la commune, la congrégation religieuse a obtenu en décembre 2018 un permis de construire et les autorisations environnementales adéquates de la part de la préfecture.

Une brève période de latence a suivi, puis le chantier a commencé au début du mois de mai 2020. Sa durée ? Six ou sept ans. Son coût ? Plus de 17 millions d’euros, dont 66 % (10 millions) pourront être financés par des crédits d’impôts, c’est-à-dire par une remise du trésor public aux donateurs, au nom de l’intérêt général.

Le 5 mars 2018, le chantier a en outre bénéficié d’une dérogation de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement dispensant les porteurs du projet de commander une étude d’impact environnemental, pourtant nécessaire aujourd’hui, du moins la plupart du temps.

Le village de Saint-Pierre-de-Colombier – Source

… et écrin naturel

Or, le village de Saint-Pierre-de-Colombier, porte d’entrée de la vallée de la Bourges, est situé en plein cœur du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche, un écrin de nature et de biodiversité (de 228 000 hectares, créé par décret en 2001), ayant particulièrement bien résisté à l’anthropisation moderne.

Discrètement évincés des protocoles, notamment par la dérogation de la préfecture, les techniciens du Parc régional ont fini par se prononcer, début juin 2020 : tout en émettant des réserves sur le projet, ils ont constaté que les terrains sont habités par des espèces protégées.

« Nous avons été associés assez tardivement à ce projet hors-norme, a expliqué Marc Lutz, chef du service biodiversité et gestion d’espace du parc régional, aux journalistes de France Bleu. Nous n’en avons eu connaissance qu’en avril [2019, ndlr], alors que la procédure de permis de construire était déjà bien avancée. »

D’abord sidérés par un projet dont ils dénoncent la « démesure » et « l’opacité », les habitants du village ont mis un certain temps à réagir. Puis les opposants ont peu à peu constitué un collectif, « Les ami.e.s de la Bourges », du nom de la rivière qui traverse le village, afin de se donner plus de force pour résister au chantier.

Quoi qu’en dise la congrégation, qui se défend en accusant ses détracteurs d’anticléricalisme, les principales motivations du collectif sont écologiques et échappent à toute considération religieuse.

Et pourtant, on serait en droit de se poser des questions, quand on sait que certains membres de la congrégation se sont présentés dès 2001 aux municipales, dans un contexte interrogateur de prise de possession progressive des terrains par les missionnaires, apparemment décidés à se regrouper en nombre dans le village.

ZAD temporaire le weekend du 14 juin – Source

L’impact écologique du projet

Mais le collectif s’en tient à des positions fermement écologiques. Selon lui, le projet détruira de facto le paysage jusqu’ici préservé (7000 mètres carrés de béton, un bâtiment de 50 mètres de haut). Il menace directement l’habitat naturel d’espèces protégées d’amphibiens, dont la Bourges est l’un des lieux de migration et de reproduction.

Situés sur les bords de cette rivière, les travaux et les activités de la basilique risquent également de polluer ses eaux, sachant qu’aucune mesure de gestion n’est prévue dans le projet, notamment en ce qui concerne la consommation et le rejet des eaux usées.

Par ailleurs, l’affluence de milliers de pèlerins pendant plusieurs mois de l’année entraînerait un « ballet incessant d’autocars circulant et manœuvrant sur la route départementale », suffisant pour bouleverser la vie des villageois, qui se trouveront en nombre dix fois inférieur aux pèlerins pendant les périodes de pointe. L’anéantissement par le tourisme, une fois de plus.

Le crapaud sonneur à ventre jaune, l’une des espèces protégées et menacées présente sur site – Source

C’est pourquoi, à la sortie du confinement, les opposants ont décidé d’accélérer la lutte. Samedi 13 juin, une quarantaine de personnes se sont installées sur le terrain et ont déclaré que celui-ci constituait désormais une « zone à défendre » (ZAD), au même titre que Notre-Dame-des-Landes, par exemple.

Le collectif veut faire cesser les travaux, qui grignotent peu à peu du terrain, avant que leur avancée ne devienne irrémédiable. Après deux jours d’occupation pacifique et de pourparlers avec la préfète, Françoise Souliman (« Il n’y aura pas de ZAD en Ardèche », a-t-elle prédit), les militants ont été délogés par la police, lundi 15 juin, vers midi. Tout indique qu’ils sont soutenus par la majorité des villageois.

Après la mobilisation de ce weekend, il semblerait que la préfère ait révisé ses positions — du moins pour le moment. Mardi 16 juin, Françoise Souliman a reçu à la préfecture des représentants du collectif et de la fédération paysanne locale, ainsi que Michèle Rivasi, députée européenne du parti écologiste et Claude Jacquart, un élu de la région.

La préfète a reconnu que le dossier du permis de construire contenait des erreurs et a proposé de résoudre le conflit en commandant une étude environnementale indépendante. Pour les opposants au projet, ce soudain recul a valeur d’aveu. La Confédération Paysanne, appuyée par des élu.es qui ont adressé un courrier au Président de la Région Laurent Wauquiez, demande l’arrêt du chantier.

« Sur les 7 hectares acquis pour cette construction, 4 hectares sont des terres à vocation agricole ! L’artificialisation des sols est un fléau. Elle impacte directement la biodiversité et perturbe le cycle de l’eau. Peut-être la Famille missionnaire Notre-Dame devrait-elle relire l’encyclique Laudato Si et les propos de Pape François (*) ? A l’heure où plus que jamais nous avons besoin d’agriculture locale, on ne peut pas laisser des terres agricoles disparaître. Par ailleurs, les dix millions de crédits d’impôt accordés aux donateurs seraient mieux utilisés à l’hôpital ! » précise Corinne Morel Darleux, élue régionale RCES de la Drôme

Le dossier a-t-il été falsifié ? Dans la demande d’autorisation, que la famille missionnaire de Notre-Dame a déposée à la préfecture, figure un détail lourd de conséquences. À la question : « Le projet se situe-t-il dans un Parc naturel régional ? », la case cochée est « non ». Seulement, cette réponse cruciale détermine si la préfecture a le droit de signer ou non une exemption d’étude d’impact environnemental.

Quand le projet se situe dans un parc naturel régional, comme c’est ici le cas, une enquête publique n’est plus simplement obligatoire, elle est indispensable. 

Cette petite histoire ardéchoise est en train de prendre une envergure nationale. Certains travaux ont été suspendus, le temps de mener l’enquête sur le terrain. Une pétition est en ligne, ainsi qu’une cagnotte, dont les gains sont destinés à financer le collectif. Affaire à suivre.  

(*) Notamment : « La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue », ou encore : « L’attention portée aux invertébrés, petits et mal-aimés et pourtant si essentiels, eux aussi, à la biodiversité qui rend possible la vie humaine sur Terre »

Photo couv : capture d’écran de la vidéo de présentation du projet

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