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A69 : paysans, familles et monument historique, une succession de vies détruites par le tracé

« Je ne suis pas contre les autoroutes en général, mais celle-ci a été faite en dépit du bon sens et en écrasant tout le monde. »

L'impact des travaux de la future autoroute Castres-Toulouse se fait sentir à de multiples niveaux. L'expropriation peut faire très mal, mais ne pas être expulsé est source d'autres drames et abus d'autorité de la part du concessionnaire Atosca.

Des vies coupées en deux par le tracé

Le jour se lève sur le Tarn, la lumière est froide et moelleuse dans l’automne qui s’installe enfin. C’est le chaos dans le jardin de Jean-Marc et Marine Buitrago à Saix. Les jeux, le mobilier de jardin et la cabane en bois des enfants de 8 et 10 ans ont été déménagés à la va-comme-je-te-pousse, et pour cause : le jeune couple a été averti la veille par Atosca qu’ils n’avaient que quelques heures pour faire place nette aux ouvriers qui viendraient poser un grillage de séparation au beau milieu de leur jardin, devant la maison.

Pendant deux ans et demi (le temps estimé des travaux de construction de l’A69 dans cette zone), une route de service goudronnée va permettre ici le passage des engins qui vont travailler sur le chantier, à 100 m de là environ. Il a fallu trois rendez-vous pour fixer un accord.

Atosca va louer cette portion, dédommager, en partie, la dépréciation de la maison désormais très proche de l’autoroute et la contrainte due au détour que devront faire ses habitants pour rentrer chez eux. En principe, un mur anti bruit sera construit.

Marine essaie de voir le bon côté des choses, ce qu’ils ont obtenu à force de négocier. Surtout, elle liste tous les travaux que le couple a fait dans la maison et le jardin, la proximité de l’école et de la zone verte.

« Tout recommencer ? Non. » Jean-Marc, lui, aurait préféré être exproprié. Il fait la moue en regardant le jardin dévasté. « Où tu vas faire mon terrain de foot papa et où on va mettre la balançoire ? » ont demandé les enfants… Une vie, c’est aussi un cadre de vie.

Le couple Buitrago

Jean-Marc et Marine Buitrago sur une souche d’arbre coupée par NGE/Atosca dans leur jardin pour les travaux A69

Et si l’expropriation, c’était mieux ?

Perchée sur les hauteurs de Cuq-Toulza, l’ancienne métairie aux murs épais de Magalie et Fred Lalieu est faite pour résister aux vents forts. D’ici, on voit très bien la tranchée de 1,6 ha pratiquée au milieu du bois rebaptisé Sherwood2, par les écureuils venus un temps le défendre. Des machines de chantier sont à l’œuvre, à une centaine de mètres.

« Difficile d’imaginer que « ça » va passer au milieu de ce bois. On s’y promenait souvent, mon fils de 11 ans le regrette beaucoup. Il n’y a plus qu’à espérer que nous soyons épargnés par le bruit de l’autoroute. » dit Fred.

Il a une pensée pour ses voisins qui souhaitaient être expulsés. Le concessionnaire de l’A69, Atosca, s’est en effet targué d’avoir évité un maximum d’expropriations sur ce tracé. Il n’en reste pas moins que le revers de la médaille pour ceux qui vivront avec l’autoroute à quelques mètres, sans mur antibruit, que leur bien perdra toute valeur, et leur vie au grand air prendra un sérieux coup dans l’aile.

Ce qui choque le jeune entrepreneur indépendant, c’est qu’il n’a jamais reçu un courrier l’invitant à une quelconque réunion d’information, alors que l’autoroute passe sur la commune.

« Quand j’entends que tout a été fait démocratiquement, je rigole ! » dit-il, dénonçant une enquête publique « bidon ».

Fred Lalieu

Fred Lalieu devant l’ancien bois de Sherwood

Pour échapper au froid mordant, Jean-Guillaume Cadastraing, agriculteur-éleveur à Soual, membre de la Confédération paysanne nous invite dans le laboratoire où il transforme la viande des agneaux qu’il élève. Il tient à souligner les problèmes liés à l’emprise de l’autoroute sur les terres agricoles (près de 300 ha sont concernés).

Sept commissions intercommunales d’aménagement foncier (CIAF) sur le long du tracé ont été mises en place par le préfet pour décider si le règlement des évictions agricoles se feront selon inclusion ou exclusion d’emprise.

Le premier consiste à un réaménagement foncier, c’est à dire que les exploitants vont se voir proposer de nouvelles surfaces équivalentes à celles qu’ils perdent ; le second signifie l’expropriation avec indemnisation.

C’est surtout le premier cas qui pose problème, parce que les terres travaillées par les agriculteurs et paysans ont acquis une valeur que l’on ne peut remplacer par un jeu de signatures.

L’éparpillement des terres multiplie les coûts d’exploitation, notamment quand on est, comme Guillaume, éleveur. Si l’inclusion d’emprise l’emporte dans sa CIAF, cet éleveur va perdre 50 % de sa SAU (surface agricole utile). Or, il a besoin de la totalité de ses terres pour assurer une production qui lui permettra de rembourser ses dettes.

« Soit je me mets en faillite, soit je restructure. Mais d’une part la pression sur le foncier du Tarn fait monter les prix et d’autre part, la restructuration signifie des frais en plus et la dégradation des conditions de travail en passant à 2 sites de productions, donc 2 bergeries », explique Jean-Guillaume. Un casse-tête qu’il partage avec d’autres éleveurs.

L'éleveur Jean-Guillaume

Jean-Guillaume devant son arbre dans sa prairie naturelle. Les arbres et la prairie n’existent désormais plus. Les arbres ont été coupés par NGE/Atosca et la prairie détruite.

Paysage, nature, patrimoine, tout y passe

La vie de Bernard d’Ingrando, 67 ans, et du Château de Maurens-Scopont qu’il habite après moult péripéties, ressemble à un roman. Il a tenu à nous montrer cette demeure qui ne demande qu’à être restaurée et son parc magnifique.

Là, à deux pas d’un chêne multicentenaire, le clou du spectacle et objet de discorde avec Atosca : un pavillon néo-gothique d’époque romantique inscrit à l’inventaire des monuments historiques depuis 1987. Le tracé de l’autoroute passe à 180 m de ce bâtiment, alors que la loi prévoit que rien ne peut être construit à moins de 500 m d’un monument classé.

« Je ne suis pas contre les autoroutes en général, mais celle-ci a été faite en dépit du bon sens et en écrasant tout le monde. » dit cet agent immobilier en colère.

Au tribunal, le 6 décembre, il affrontait Atosca, NGE/Guintoli, ainsi que les préfectures du Tarn et de Haute-Garonne. Sa plainte portait contre l’autorisation environnementale pour le non respect du classement du pavillon, mais aussi pour la mise en péril d’une station unique de jacinthes de Rome – espèce protégée au niveau national depuis 1982 – qui se trouve sur le domaine.

En effet, pour le pédologue mandaté par son avocat Me Salon, les travaux vont perturber l’écoulement naturel de la nappe phréatique qui irrigue sa propriété. Par ailleurs, Atosca refuse de construire un mur antibruit de 8 km pour protéger le parc, ce qui va sérieusement perturber la reconversion économique du lieu (organisation de concerts, de théâtre, accueil de jeunes campeurs.)

Bernard d'Ingrando

Bernard d’Ingrando dans le parc de son château

Apparemment, le juge n’a pas jugé problématique que l’architecte des monuments de France, une fois rendu son avis négatif ait été convoqué par la préfecture pour émettre une seconde réserve, mais plus floue. Le rapport de l’expert pédologue l’a laissé indifférent et l’intérêt à agir de la S.C.I du Château de Scopont, des Sites et monuments historiques, de la Société archéologique du Midi de la France et de l’association Renaissance du château de Scopont ne l’a pas convaincu.

Comme pour chaque recours déposé depuis près d’un an, le juge des référés a donné raison, dans son ordonnance du 19 décembre, à Atosca et aux préfectures.

« Non, je ne m’attendais pas à ça, je pensais qu’il y aurait plus de bienveillance. Ils cassent le moral des gens, c’est une honte. », dit Bernard, dégoûté.

Pourquoi ne s’est-il pas manifesté au moment de la DPU ? « Tout simplement parce que je n’ai pas été averti. Et si je n’ai pas été averti, c’est parce que le château de Maurens-Scopont n’existe pas dans l’enquête publique, ni a fortiori, ses occupants ! »

A cet endroit, sur les plans du concessionnaire se trouve un mystérieux « Château du Pastelier »… qui n’existe pas en réalité ! Son propriétaire serait la coopérative Artéris, justement un voisin du château, ce qui est faux. Bernard est en colère, il souffre du « mépris et de la fourberie des puissants. »

Non seulement, les plaignants ont décidé de se pourvoir en cassation devant le Conseil d’État, pour faire annuler cette décision, mais encore, Bernard est décidé à aller au pénal pour l’usurpation d’identité manifeste dans le dossier de demande de DPU.

« C’est cher tout ça, souffle-t-il, mais je suis déterminé à ne pas lâcher. C’est la vie du château à défaut de la vie de château ! » conclut avec humour cet homme que l’on sent, comme d’autres, fatigué des méthodes, mensonges et pressions des tenants de l’autoroute.

 

Valérie Lassus

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