10 ans après l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée, le bilan de ses réformes fiscales profite vraiment à un seul type de population : les plus riches et les grandes entreprises. Alors que la traque aux économies bat son plein dans le projet de loi finances 2027, tour d’horizon des mesures fiscales qui ont plombé la France. Un décryptage de Julien Laurenceau et Laurie Debove.
La dette publique de la France se trouve à un niveau inédit : à la fin du deuxième trimestre 2026, elle s’établit à 3 595,5 milliards d’euros, soit 119,0% du PIB. C’est près de deux fois la limite européenne dite « critère de Maastricht », fixée à 60% du PIB.
Juste avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017, la dette publique de la France s’élevait à 2 218 milliards d’euros. Si la dette n’a cessé de croître au cours de ces trente dernières années, en valeur absolue (en milliards d’euros), Emmanuel Macron est le président français qui a augmenté le plus la dette publique.
« Pourtant, depuis 2008, le niveau de dépense publique est resté globalement stable (exception faite de l’année 2020 au cours de laquelle la dépense publique a joué un rôle d’amortisseur de l’économique bloquée par le Covid) », relève l’ONG Attac.
Depuis son arrivée à la tête de l’État, Macron a profondément remanié la fiscalité française avec un cap clair : alléger les prélèvements pesant sur le capital et les entreprises pour obtenir plus de « compétitivité et d’attractivité ».
Résultat : un coût exorbitant pour les finances publiques. L’efficacité réelle de cette stratégie néolibérale a surtout servi les ultra-riches. Selon un rapport publié par l’ONG Attac France, ces allégements fiscaux représentent un manque à gagner net cumulé de 207 milliards d’euros pour l’État entre 2018 et 2023.
Résultat : ce n’est pas la crise pour tous les français. La France est le pays d’Europe qui a versé le plus de dividendes au deuxième trimestre 2026 (61 milliards d’euros), et le deuxième au monde derrière les Etats-Unis.
Les principales sociétés cotées en France ont distribué 70,4 milliards de dollars à leurs actionnaires , plus que l’Allemagne (51,3 milliards de dollars), l’Italie (17,5 milliards de dollars) et l’Espagne (13,2 milliards de dollars).
ISF et IFI : l’exil fiscal en question
La suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et son remplacement par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) en 2017 constituent la réforme la plus décriée et représentative du quinquennat.
Selon un rapport de France Stratégie publié en octobre 2023, cette mesure a créé un coût annuel supérieur à 4 milliards d’euros pour les finances publiques.
Des organisations comme Attac, une note de l’OFCE de 2017 sur la transformation de l’ISF, ainsi que des membres du Conseil des prélèvements obligatoires estiment qu’une part importante des capitaux préservés n’a pas été orientée dans l’économie réelle, et a davantage bénéficié aux détenteurs de patrimoine financier sous forme de distribution de dividendes.
Flat Tax : des effets débattus
Le prélèvement forfaitaire unique (PFU) à 30 %, mis en place en 2017 pour remplacer le barème progressif de l’impôt sur le revenu s’appliquant aux revenus du capital, représente un coût estimé entre 1 et 2 milliards d’euros par an selon France Stratégie.
Cette mesure bénéficie principalement aux ménages les plus aisés, qui détiennent l’essentiel des actifs financiers. Le rapport de France Stratégie d’octobre 2023 conclut que la flat tax n’a pas produit d’effet significatif sur l’investissement des ménages, contrairement aux promesses de Macron.
« Ce rapport souligne de façon caractérisée et solide : pour les très hauts revenus, le gain est considérable », notait le sénateur socialiste Vincent Eblé, ex-président de la commission des finances au Sénat. « Les chiffres sont absolument hallucinants. En une seule année, l’inflexion est énorme. C’est un changement de nature démentiel. »
En 2024, un rapport de l’Institut Montaigne analysait que supprimer la flat tax et revenir à une imposition au barème de l’impôt sur le revenu des revenus du capital rapporterait entre 3,2 et 3,6 Md€ à l’État.
Impôt sur les sociétés : un alignement européen coûteux
Le taux normal de l’impôt sur les sociétés (IS) a été progressivement abaissé de 33,3 % à 25 % au cours du premier quinquennat. Coût en 2022 : environ 11 milliards d’euros selon le Rapport sur les prélèvements obligatoires et leur évolution (RESF) 2022 de la Direction générale du Trésor.
Cette réforme visait à aligner la France sur la moyenne européenne et à renforcer l’attractivité du territoire pour les investissements directs étrangers. Hélas, ce sont les grandes entreprises qui ont massivement bénéficié de cette réduction, pas les PME. Selon l’INSEE, le taux réel d’IS s’établissait autour de 14,3 % pour les grandes entreprises, contre 21,4 % pour les PME, grâce aux mécanismes d’optimisation et d’échelle.
Pourtant, les TPE, PME et microentreprises emploient plus de 45 % des salariés en France (environ 6,9 millions de salariés) selon l’INSEE. En comparaison, les grandes entreprises emploient environ 3,9 millions de salariés en temps plein, soit près de 29 % de l’ensemble des salariés du pays.
CICE : un coût par emploi créé élevé
La transformation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en baisse pérenne de cotisations patronales en 2019 constitue l’une des réformes les plus coûteuses : environ 18 milliards d’euros selon le rapport d’évaluation de France Stratégie publié en septembre 2020.
Le bilan de ce dispositif est documenté : France Stratégie estime qu’il a permis de créer ou sauvegarder environ 100 000 emplois. Cela représente un coût par emploi d’environ 180 000 euros (18 milliards divisés par 100 000 emplois), un chiffre qui alimente le débat sur l’efficacité de ce type de dispositif.
Parallèlement, le CICE a permis une restauration des marges des entreprises. Cela correspond à la part de richesse conservée par l’entreprise après paiement des coûts de production et des salaires.
Ce taux de marge s’est stabilisé autour de 32 % sur la période, passant de 31,8 % au quatrième trimestre 2017 à 32,1 % au premier trimestre 2024 selon les données de l’Insee et de la Banque de France. Cette stabilisation à un niveau élevé n’a cependant pas été suivie d’un bond de l’investissement productif proportionné.
Impôts de production : un transfert vers les collectivités
La baisse des impôts de production (CFE, CVAE), engagée à partir de 2021, représente un coût d’environ 10 milliards d’euros par an selon la Cour des comptes dans son rapport de juillet 2024.
Cette réforme, destinée à améliorer la compétitivité des entreprises, n’a pas eu d’effet positif sur l’économie et les ménages, selon l’Institut des Politiques Publiques. Par contre, elle a entraîné des pertes de ressources fiscales pour les collectivités territoriales.
211 milliards d’euros d’aides aux entreprises
Ce recensement ne concerne que quelques-unes des mesures les plus emblématiques des quinquennats Macron. Certaines autres niches fiscales ne viennent pas directement de lui, mais leur budget a explosé sous sa mandature.
Avant tout, les 211 milliards d’euros d’aides versées aux entreprises, sans contreparties, crée de vifs débats dans le cadre du projet de loi finances 2027.
A cela s’ajoute le Pacte Dutreuil, un dispositif qui facilite la transmission d’une entreprise, et a été dévoyé de son sens originel. 110 grandes fortunes ont profité de 3,5 milliards d’euros d’exonérations d’impôt grâce au Pacte Dutreuil en 2024.
« Une folie budgétaire sans gains proportionnés »
Afin d’éclairer ce débat, La Relève et La Peste a sollicité Christian Chavagneux, rédacteur en chef d’Alternatives Économiques, l’un des seuls magazines économiques indépendants en France (90% de la presse économique appartenant à Bernard Arnault).
Dans une tribune publiée en juin 2025, il dressait un constat sans appel sur la politique fiscale de l’ère Macron, la qualifiant de « folie budgétaire ».
Son raisonnement s’appuie sur les travaux de la Cour des comptes : entre 2017 et 2023, la France a perdu l’équivalent de 2 points de PIB de recettes fiscales structurelles, soit environ 62 milliards d’euros. « C’est énorme », explique-t-il. Selon ses calculs, « toutes choses égales par ailleurs, notre déficit budgétaire serait de l’ordre de 3 points de PIB au lieu des 5 points actuels ».
Christian Chavagneux estime ainsi que sans ces baisses de prélèvements, la dette publique française aurait pu être inférieure d’environ 11 points de PIB par rapport à son niveau actuel.
« La France n’a pas connu plus de croissance que les autres pays, son déficit extérieur reste élevé, elle a créé moins d’emplois que dans les autres pays européens », détaille-t-il.
Sur la question de l’attractivité, Christian Chavagneux estime que les investissements étrangers n’ont pas progressé plus rapidement en France que dans le reste du monde.
Sa conclusion est sévère : « La politique fiscale du président Macron a représenté un désastre budgétaire sans apports de gains économiques proportionnels pour la France. »

